Lucerne: façonnée pour le tourisme

La Suidtersche Apotheke ressemble à une pharmacie du 16e siècle, mais elle a été construite dans les années 1830. La Suidtersche Apotheke ressemble à une pharmacie du 16e siècle, mais elle a été construite dans les années 1830.

Alors que Lucerne profite d’un calme inhabituel, pandémie oblige, l’historien Valentin Groebner revient sur l’évolution architecturale de sa vieille ville, souvent moins ancienne qu’il n’y paraît.

Comment Lucerne est-elle devenue une destination touristique à succès?

Valentin Groebner: – Dans les récits de voyage du 18e siècle, Lucerne est décrite comme une petite ville triste et démodée, répressive et arriérée. Arthur Schopenhauer l’a résumé ainsi: «Une petite ville déserte et mal construite. Mais la vue est divine». Car c’est ce que Lucerne avait à offrir: la vue. Il y a peu de villes d’où l’on peut admirer, de l’autre côté du lac, des montagnes qui sont recouvertes de neige presque toute l’année. Vous pouvez le faire à Genève, vous pouvez le faire à Montreux et ici à Lucerne. Ce lac correspondait particulièrement bien au regard romantique qui a émergé au 19e siècle.

Qu’entendez-vous par «regard romantique »?

– C’est un regard importé par les touristes anglais qui visitaient la Suisse à la fin du 18e siècle. L’un d’entre eux était le peintre William Turner qui, grâce à des paysages helvétiques primitifs et intacts, provoquait des sensations profondes et romantiques chez ses clients britanniques fortunés. Auparavant, la Suisse était un pays que les gens hésitaient à traverser à cause des montagnes, qui rendaient la circulation difficile, et du mauvais temps. De plus, les habitants utilisaient des langues étranges qui n’étaient pas comprises. Les voyageurs instruits du 19e siècle ont ensuite transformé la Suisse centrale en un paysage qui permettait de compenser l’industrialisation. Le bon air et l’eau propre se sont raréfiés dans le reste de l’Europe et les Alpes sont devenues l’antipode de l’industrialisation, un lieu où tout était supposé être encore «comme avant». Au cours du 19e siècle, la Suisse, les lacs et les montagnes sont devenus l’endroit où les phénomènes négatifs de l’industrialisation pouvaient être temporairement compensés si l’on pouvait y aller.

Cette image de la Suisse est donc venue de l’extérieur?

– Dans la première moitié du 19e siècle, la Suisse centrale était l’une des régions les plus pauvres d’Europe. Dans les années 1830 y régnaient la pauvreté, la faim et même des conditions proches de la guerre civile. Il y avait des meurtres politiques, des expéditions de francs-maçons et des émeutes. «La Suisse centrale a été dotée par les touristes d’un passé particulièrement beau.»Les idylles romantiques de William Turner ou de John Ruskin ont soudainement fait disparaître tout cela. Rétrospectivement, la Suisse centrale a été dotée par les touristes d’un passé particulièrement beau. Des histoires nationales étaient inventées partout à cette époque; ici ces inventions ont été étroitement liées au tourisme. D’une certaine manière, le tourisme a transformé les Alpes en un paysage industriel, en une zone économique spéciale.

Comment ce regard romantique a-t-il changé Lucerne?

– Le problème était que là où la vue était la plus belle, la ville s’arrêtait. Il y avait des prairies marécageuses et un pont médiéval. Ainsi, à partir des années 1830, les hôtels n’ont plus été construits à l’intérieur, mais à l’extérieur de la ville. Celle-ci a déménagé au bord du lac avec de nouveaux hôtels gigantesques. Et pour que les visiteurs puissent avoir une belle vue sur les montagnes de là, le vieux pont médiéval a été démoli dans les années 1830 et 1840 parce qu’il s’agissait de «faux médiéval».

Comment ça, «faux médiéval»?

– C’est-à-dire d’un Moyen Âge qu’on ne peut pas romantiser. Vers 1840 à Lucerne, comme dans toutes les villes de cette époque, les murs de la ville médiévale ont été démolis parce qu’ils faisaient obstacle au développement. Il en est resté un petit morceau, à flanc de colline, où il n’empêchait pas la croissance de la ville. Ce mur a été immédiatement restauré avec des fonds publics: on en avait besoin pour servir de toile de fond aux nouveaux hôtels.

Pourquoi a-t-on aussi commencé à romantiser le Moyen Âge à cette époque?

– Les pays industrialisés du 19e siècle étaient tous si jeunes qu’ils avaient besoin d’un passé national aussi ancien que possible, d’une base historique.

Comment cela se traduit-il à Lucerne?

– Une destination touristique se devait d’avoir une vieille ville aussi spectaculaire que possible: on a donc construit la vieille ville que l’on voulait. C’est à l’église des jésuites de Lucerne qu’on le voit le mieux. Ses tours sont plus jeunes que la gare: elles ont été ajoutées à la fin du 19e siècle pour que l’église ait l’air encore plus baroque, et donc beaucoup plus ancienne. Aujourd’hui encore, à quelques pas de cette église se trouve la Suidtersche Apotheke, qui ressemble à une très ancienne pharmacie du 16e siècle bien qu’elle ait été construite dans les années 1830. La «médiévalisation» a connu différentes phases. Dans les années 1890, les façades des maisons ont été ornées de néogothique décoratif. Dans les années 1940, elles ont été complétées par des combattants médiévaux: de braves propriétaires avec de bons biceps en chemise de berger blanche. C’était un tout autre Moyen Âge. Lucerne est devenue vraiment touristique dans les années 1970. Devant l’église des jésuites, une cour baroque avec un escalier et des balustrades à la vénitienne a été construite. C’est l’architecture théâtrale du tourisme de la vieille ville.

Pourquoi cette impulsion est-elle arrivée dans les années 1970?

– Le tourisme aérien, mais aussi le tourisme en bus, sont apparus à cette époque. Le dynamique directeur de l’Office du tourisme, Kurt Illi, a ouvert le marché asiatique. Une période de croissance rapide a commencé qui, à part quelques revers vers 2001 et 2008, a duré jusqu’à présent – et qui est probablement terminée pour l’instant. Avec la crise du coronavirus, nous avons quitté les années 1970 pour la première fois à Lucerne. L’absence de touristes a permis de voir clairement le papier peint qui se cache derrière le quotidien touristique.

David Eugster/Swissinfo

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