Congé paternité: quelle politique familiale?

Passer du temps seul avec l’enfant est une des clés permettant une répartition des rôles plus égalitaire. Passer du temps seul avec l’enfant est une des clés permettant une répartition des rôles plus égalitaire.

Les Suisses votent le 27 septembre sur l’introduction d’un congé paternité de deux semaines. La sociologue Isabel Valarino explique pourquoi, dans ce domaine, notre pays est à la traîne par rapport aux autres pays occidentaux.

La Suisse se distingue des autres pays occidentaux par son absence de congé parental et de congé paternité. En Europe, tous les pays ont introduit l’un ou l’autre, voire même les deux. La Suède, un Etat pionnier, a instauré un congé parental payé en 1974 déjà.

Et depuis 1996, l’Union européenne (UE) émet des directives de plus en plus contraignantes dans ce domaine. Dès 2022, les pays membres de l’UE devront introduire au minimum dix jours de congé paternité rémunérés et quatre mois de congé parental rémunéré pour chacun des parents dont deux mois non transmissibles. Isabel Valarino travaille au Service de la recherche en éducation (SRED) du canton de Genève. Elle est spécialisée dans les questions de congé paternité et de congé parental.

Comment expliquer que la Suisse est l’un des seuls pays occidentaux à ne pas avoir de congé paternité?

11A EM36Isabel Valarino: – Le retard de la Suisse en matière de congé parental et de congé paternité est lié au retard qu’elle a pris avec l’assurance maternité. Soixante ans ont été nécessaires de l’adoption du principe dans la Constitution à la mise enoeuvre d’une loi en 2005. La priorité absolue était donc d’instaurer ce congé maternité avant de songer à inclure les pères. Il y a bien eu des propositions de congé parental, mais elles ont été balayées et, au fur et à mesure des échecs, les débats se sont resserrés sur une assurance maternité minimale qui obtienne un consensus.

L’entrée tardive des femmes en politique a aussi joué un rôle, de même que la démocratie semi-directe et l’Etat fédéral. De nombreux dossiers avancent très lentement en Suisse, car il faut un consensus très solide pour qu’une nouvelle loi soit adoptée. De nombreuses propositions de congé paternité et de congé parental ont été soumises au Parlement, mais elles ont toutes été refusées.

La droite et le centre droit ont longtemps considéré comme suffisant l’octroi d’un congé paternité par le partenariat social, donc négocié entre patrons et syndicats. La Suisse se caractérise également par une idéologie de responsabilité individuelle, donc une réticence de principe à étendre les domaines d’intervention de l’Etat social.

En Suisse, a-t-on encore une image très traditionnelle de la famille?

– Oui. Et elle reste très ancrée même si des représentations plus égalitaires s’y superposent. Ce qui a changé, c’est que le travail rémunéré des femmes n’est plus remis en question. Encore faut-il qu’elles puissent s’occuper des enfants et de la famille! C’est pour cela que le temps partiel est si important en Suisse: une organisation avec l’homme à temps plein et la femme à temps partiel est le modèle d’activité professionnelle le plus répandu dès le premier enfant.

«Actuellement, l’Etat ne considère pas les pères comme des pourvoyeurs de soins légitimes.» La répartition des rôles dans les ménages reste genrée, et l’absence de congé paternité y contribue. D’une part, l’Etat, à travers sa politique actuelle, ne considère pas les pères comme des pourvoyeurs de soins légitimes. D’autre part, les pères n’ont pas l’opportunité de s’impliquer concrètement dans leur rôle de la même manière que les mères.

Comme si la paternité n’était pas reconnue par l’Etat?

– Tout à fait. Elle est considérée comme optionnelle et son rôle est plutôt flou. L’Etat estime qu’il s’agit d’un choix individuel, que le père a toujours la possibilité de prendre du temps sur ses vacances.

Les politiques sociales ont un impact sur les représentations des individus et les normes sociales: elles disent en filigrane ce qui est considéré comme une société «juste » et une famille «normale». Si rien n’est prévu pour le père, l’Etat cautionne le fait qu’il s’agit d’un choix individuel d’être présent ou pas lors de la naissance. Il ne tient pas compte du fait que tout le monde n’a pas les mêmes possibilités financières ou le même levier d’action auprès de son employeur pour prendre, par exemple, un congé parental non payé, lorsqu’il existe. Il laisse la responsabilité à l’employé de négocier à son niveau, sachant que ces congés sont encore peu valorisés dans notre société et parfois difficilement acceptés par l’employeur.

Vous avez suivi des pères travaillant à la Ville de Lausanne et qui avaient pu prendre un congé paternité. Qu’avez-vous observé?

12A EM36– Les pères ont pris leur congé de façon variée, parfois un bloc à la naissance, parfois un ou deux jours par semaine. J’ai remarqué qu’ils tenaient souvent compte de leur charge de travail et de l’avis de leur employeur. Lorsqu’une mesure n’est pas intégrée dans un cadre légal strict, il y a davantage l’idée d’être redevable, de figurer parmi les chanceux. Les employés ne savaient pas vraiment s’il s’agissait d’un droit ou si le congé devait, comme les vacances, être validé par leur supérieur.

Dans la majorité des couples que j’ai rencontrés, à terme, l’organisation était genrée et ce sont les femmes qui avaient plutôt diminué leur temps de travail pour s’occuper des enfants. Certains pères avaient décidé d’utiliser leur congé paternité non pas en une fois, mais pour travailler à temps partiel: ainsi, ils se retrouvaient plus souvent seuls avec l’enfant et leur rôle devenait plus important. Ces quelques pères ont ensuite décidé de passer à temps partiel sur le long terme, adoptant un modèle d’activité professionnelle plus égalitaire dans leur couple.

Deux semaines de congé paternité juste après la naissance, ce n’est donc pas suffisant?

– On est vraiment au seuil à partir duquel une influence peut être observée sur l’implication des pères dans les tâches familiales. Les effets sont plus importants avec des congés plus longs et pris après le retour de la mère au travail.

Le congé parental et le congé paternité sont à mon avis complémentaires. Autour de la naissance, les enjeux sont surtout le soutien de la mère, les tâches domestiques et l’appropriation du rôle de père. Pour l’égalité entre les genres, ce qui est déterminant, c’est la durée du congé et le fait pour le père de se retrouver seul avec l’enfant. Beaucoup de pays ont ce modèle: un congé paternité à la naissance, puis un congé parental après le congé maternité durant lequel chaque parent a droit à un certain nombre de jours.

Dans ce cas-là, il faudrait une partie du congé parental destinée uniquement au père?

– Oui. La recherche le montre: si le congé est parental mais transférable, la grande majorité des couples va adopter un modèle plus traditionnel: la mère prendra un long congé, le père quasiment rien. Il y a plusieurs raisons à cela: si le congé est optionnel, peut-être que le père va avoir peur de donner l’image d’un employé moins motivé. Pour que les pères prennent congé, il faut que ce soit un droit individuel, non transmissible et bien payé. Sachant que, souvent, les hommes travaillent à temps plein et ont un meilleur salaire, les couples vont faire un calcul au moment de se partager le congé parental et c’est la mère qui va finalement le prendre.

Pensez-vous que l’absence de congé paternité en Suisse soit un frein à une meilleure égalité entre hommes et femmes au niveau professionnel ou dans le travail domestique?

– Le congé paternité peut contribuer à plus d’égalité, mais tout seul il ne peut pas tout régler.«Le congé paternité peut contribuer à plus d’égalité, mais il ne peut pas tout régler.» Il doit s’inscrire dans une politique familiale intégrée et harmonieuse et dans une société qui accepte et valorise l’implication de chacune et de chacun à la fois dans la sphère familiale et dans la sphère professionnelle. Ces deux semaines soumises au vote peuvent contribuer à amorcer des changements, à poser les choses autrement en inscrivant ce droit dans la loi. Mais c’est une question de longue haleine: il faut d’autres solutions pour la suite, avec notamment des places en crèche. L’arrivée du premier enfant est très souvent le moment clé où l’inégalité se crée dans le couple. Si l’on adopte avantage de mesures permettant au père d’être présent et de s’approprier son rôle, une autre relation avec l’enfant peut se construire. Cette expérience peut permettre plus d’égalité à long terme.

Marie Vuilleumier/Swissinfo

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