Incendies des cathédrales

Le tombeau des parents d’Anne de Bretagne, François II et Marguerite de Foix, sculpté au début du 16e siècle par Michel Colombe et Jean Perréa, est l’un des chefs-d’oeuvre que recèle la cathédrale de Nantes. Le tombeau des parents d’Anne de Bretagne, François II et Marguerite de Foix, sculpté au début du 16e siècle par Michel Colombe et Jean Perréa, est l’un des chefs-d’oeuvre que recèle la cathédrale de Nantes.

L’incendie de la cathédrale de Nantes, le 18 juillet, est une nouvelle manifestation des difficultés qu’affrontent actuellement les édifices religieux français, témoins d’une longue histoire.

«Elle est comme un immense livre dont toutes les pages seraient ouvertes, offertes à la lumière du soleil et au regard du passant, grouillantes d’images et de signes, un livre foisonnant, animé de mille visages et murmurant de mille bouches... Bavard. Mais, pour la plupart d’entre nous, inaudible», écrivaient en 2006 Aline Kiner et François Guénet, qui signe les photos présentées ici, dans La cathédrale, livre de pierre (Ed. Presses de la Renaissance).

Au Moyen Âge, pour exprimer sa religiosité, la France a extrait plusieurs millions de tonnes de pierres. Plus que l’ancienne Egypte dans toute son histoire. Des milliers d’ouvriers ont édifié 500 grandes églises, des centaines d’églises paroissiales et 80 cathédrales flamboyantes. La cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes est l’une d’elles.

UNE MUSIQUE INFORME

 cathedrales1L’un de ses voisins, Maxime Anizan, n’y faisait plus attention à force de la voir. Pourtant, samedi 18 juillet peu après 7 heures du matin, en se dirigeant vers la station «Saint Pierre» pour prendre son bus et se rendre à son travail, il leva les yeux vers l’édifice. Intrigué. Des volées informes de notes de musique provenaient de l’orgue. «Je me suis demandé qui pouvait jouer à cette heure-ci un samedi, racontera-t-il plus tard. Ce n’était pas mélodieux. On aurait dit un gosse qui s’amuse sur les claviers. » Le silence revint. Il ne s’en préoccupa plus.

Quelques minutes plus tard, alors qu’il attendait sous l’abribus, un important cliquetis de débris de verre s’écrasant sur le sol le fit se retourner. «J’ai vu un énorme brasier au travers de la verrière et une épaisse colonne de fumée noire monter entre les deux tours.» Maxime Anizan appela les pompiers. Ils parvinrent à circonscrire l’incendie vers 10h. Une semaine plus tard, l’un des sept bedeaux, un réfugié rwandais, bénévole depuis plusieurs années, avouait être l’incendiaire parce qu’il était menacé d’expulsion. Devant les volutes de fumée, les Nantais, abasourdis, ont immédiatement pensé à l’incendie de Notre-Dame de Paris. Pour eux, globalement, «leur cathédrale» est tout aussi importante bien qu’à peine plus petite. Haute de 63 m (Paris: 69 m), un intérieur long de 103 m (Paris: 130 m) et une grande nef de 37,5 m de haut contre 33 m pour Notre-Dame, qui a demandé 150 ans pour être édifiée alors qu’il a fallu 457 ans, de 1434 à 1891, pour bâtir celle de Nantes.

DES DÉGÂTS CONSIDÉRABLES

 cathedrales2L’incendie du 18 juillet a provoqué des dégâts considérables. Les 154 tableaux du narthex répartis sur la façade et sur les deux piliers intérieurs sont les plus touchés. Le feu a créé un effet d’éclatement de la pierre, qui est devenue instable. La verrière et ses meneaux (structures verticales qui divisent l’ouverture) sont très endommagés.

Et surtout, les flammes ont ravagé l’orgue monumental au magnifique buffet qui a traversé quatre cents ans d’histoire. L’instrument – en bois, plomb, étain – et ses tuyaux ont été réduits en cendres par des températures dépassant 220°C. Construit en 1621, il avait été restauré et agrandi par François-Henri Clicquot, le facteur d’orgues du roi Louis XV.

LE MAL DES ÉGLISES

 cathedrales3Les gisants du duc François II de Bretagne et de son épouse Marguerite de Foix, véritable chef-d’oeuvre de la sculpture française, sont en revanche intacts. Ce tombeau de marbre blanc que Michel Colombe a mis cinq ans à réaliser (1502-1507) est décoré des douze apôtres et de quatre femmes, figures allégoriques des vertus cardinales de force, prudence, tempérance et justice.

En France les cathédrales se portent mal. En 2019, l’Observatoire du patrimoine religieux a recensé seize incendies dans deux cathédrales, treize églises et une abbaye. Durant les sept premiers mois de 2020, neuf édifices catholiques ont brûlé.Durant les sept premiers mois de 2020, neuf édifices catholiques ont brûlé. Toujours du fait d’actes de malveillance. Il y a aussi les affres de l’âge. Ainsi la cathédrale Notre-Dame d’Amiens, construite il y a 785 ans, entre 1220 et 1236, est la plus grande de France avec ses 200’000 m3. Elle présente des stalles du 16e siècle sculptées de 4000 personnages. Un filet de protection, tendu sous une partie de la voûte, a été posé en 2018 par mesure de précaution pour la visite du prince William. Il est toujours en place. Les travaux ne sont pas jugés prioritaires.

LA COLOMBE ET LE DIABLE

Pourtant, ces cathédrales sont partie prenante de l’histoire de la société. Des rois y ont été sacrés, des bourgeois s’y sont mariés, des manants y ont lu la Bible sur des images de pierre, des milliers de touristes y viennent tous les ans.

 cathedrales4A Amiens, l’édifice religieux a été le réceptacle de toutes les confréries de la région. Elles y sont venues chercher un saint patron. La dernière en date est celle des boulangers de la ville. Lors d’une procession de professionnels et d’invités, évêque en tête, ils lâchèrent dans la cathédrale une colombe symbolisant le Saint-Esprit dans la tradition chrétienne. Le columbidé blanc virevolta un temps, suivi par plusieurs centaines d’yeux. Il tenta de se poser sur la tête de saint Christophe, hésita au-dessus de celle de saint Jean, et finit par choisir le crâne du diable au visage convulsé, aux yeux exorbités et à la bouche grande ouverte tirant la langue, lieu privilégié du péché à l’époque médiévale. De rage, les boulangers d’Amiens le décapitèrent. Ils n’eurent jamais de saint patron.

Là comme à Reims, Narbonne, Strasbourg ou Nantes, il est impératif de trouver des financements pour sauver ces livres de pierre, inestimables et en perdition, même si nous ne savons plus les déchiffrer.

Alain Ménargues

 

Les malheurs de la cathédrale

«Saint-Pierre», comme l’appellent les Nantais, a été par trois fois rebâtie. Le premier édifice fut la cible des Normands le 24 juin 843. Ils incendièrent le sanctuaire, assassinèrent l’évêque et de nombreux paroissiens. Le duc de Bretagne Jean V la fit reconstruire. Les travaux commencèrent par la façade en avril 1434. Ensuite l’ouvrage gagna progressivement la nef, les bas-côtés et les tours pour se terminer en 1508. L’anti-cléricalisme de la Révolution de 1789 changea la vocation de la cathédrale qui devint un temps le «Temple de la Raison» dans une tentative d’instaurer un nouveau culte civique. Les sans-culottes détruisirent une partie de la statuaire et le narthex qui comptait de nombreuses scènes de l’Ancien Testament. L’édifice servit d’observatoire, d’écurie, mais aussi de lieu d’expérimentations scientifiques pour un aérostat et même pour lancer des animaux en parachute du haut des tribunes.

ENFIN ACHEVÉE

Au lendemain de la bataille de Nantes de juin 1793, qui ramena la paix civile, il fut décidé d’achever définitivement la cathédrale. Pendant près d’un siècle, des générations de tailleurs de pierre reprirent l’ouvrage. Entre 1815 et 1820, les statues détruites furent ressuscitées. A partir de 1846 commença la restitution des scènes sculptées de la Genèse dans les cadres du narthex tel qu’il est aujourd’hui. Le transept, et surtout le choeur, furent terminés pour le jour de Noël 1891. Mais les malheurs de la cathédrale de Nantes n’étaient pas terminés. En juin 1944, un bombardement américain détruisit la sacristie et une partie du déambulatoire. Puis, le 28 janvier 1972, l’édifice, à peine remis de ces dégâts, fut ravagé par un incendie provoqué par un ouvrier couvreur effectuant des travaux dans les combles à l’aide d’un chalumeau. Les toitures en ardoise et la charpente furent détruites. Le reste de l’édifice, rapidement protégé, fut épargné. Une nouvelle restauration lui redonna son lustre.

AM

 

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