Les enfants de toxicomanes

Malgré les épreuves, Michelle a obtenu un CFC d’assistante dentaire et travaillé dans un cabinet. En couple à Frauenfeld, elle est employée par une agence de recouvrement de Winterthour. Malgré les épreuves, Michelle a obtenu un CFC d’assistante dentaire et travaillé dans un cabinet. En couple à Frauenfeld, elle est employée par une agence de recouvrement de Winterthour.

Michelle Halbheer est une miraculée. Sous-alimentée, battue et manipulée par une mère héroïnomane, elle a trouvé la force de dire stop. Et de se relever. Un livre et un film racontent son histoire. La Thurgovienne défend les enfants de parents toxicomanes qui, selon elle, ne sont toujours pas assez protégés en Suisse.

Michelle Halbheer a vécu l’enfer. Tous ceux qui ont lu la presse ou regardé le 19h30 mercredi dernier, jour de la sortie du film Les enfants du Platzspitz – adapté de son livre (voir encadré) –, l’ont bien compris. Il y a trente ans, sa mère héroïnomane se piquait au Platzspitz, puis au Letten, au milieu de milliers d’autres toxicomanes. En 1992, la fermeture de la scène ouverte de la drogue zurichoise, avec son cortège d’overdoses et de morts du sida qui horrifia toute l’Europe, déplaça le problème vers les périphéries. Les communes comme celle où la petite Michelle a atterri, n’étaient pas préparées à prendre en charge des consommateurs de drogues dures – encore moins leurs enfants.

Or, ce que l’on sait moins, c’est que Michelle Halbheer, après avoir échappé à l’emprise de sa mère et réussi à reconstruire sa vie, s’est engagée dans la défense active des enfants de parents toxicomanes. Ces sept dernières années, dont deux à plein temps financées par le succès de son livre, elle a offert gratuitement son soutien et ses conseils aux familles qui traversent l’enfer qu’elle a enduré il y a trente ans.

RENCONTRE À WINTERTHOUR

«L’attention portée aux filles et aux garçons de personnes dépendantes est meilleure qu’avant, c’est clair, reconnaît cette femme de 35 ans en s’installant sur le banc d’un parc de Winterthour. Mais la qualité de la prise en charge dépend encore trop du bon vouloir du canton, de la ville, voire du village où le problème est détecté… quand il est détecté. Il n’y a pas de systématique, pas de critères précis valables au niveau national sur lesquels les autorités puissent s’appuyer pour retirer la garde d’un enfant à une maman ou à un papa toxicomane.»

En cause? Une réticence des autorités suisses à retirer l’autorité parentale, certainement liée au traumatisme des enfants placés arbitrairement dans des foyers ou des familles d’accueil jusque dans les années 1980. «Quand j’étais petite, raconte la Thurgovienne, au moment du divorce de mes parents, on m’a demandé si je voulais rester avec maman alors qu’il était clair pour tout le monde qu’elle consommait de l’héroïne. Comme elle avait menacé de s’ôter la vie si je choisissais d’aller avec papa – ce que je désirais –, j’ai été obligée de mentir.» Pourtant, dit Michelle Halbheer, «boire ou conduire, il faut choisir »! La loi devrait être claire. «Soit vous consommez des drogues soit vous vous occupez de vos enfants, mais pas les deux. Si les gosses du Platzspitz ont tant souffert et si longtemps, c’est parce qu’il existait – et qu’il existe encore – la croyance que l’enfant peut être utilisé comme thérapie pour aider l’adulte à sortir de sa dépendance. Or, rien n’est plus faux.» Pourquoi? «Le sevrage, qui prend plusieurs semaines, n’est pas facile. Mais le plus dur, c’est de se réintégrer dans la société, de résister à la pression sans rechuter. Une personne malade et fragile a besoin de temps pour s’occuper d’elle, se soigner. Si vous lui ajoutez la responsabilité d’un enfant, ça devient mission impossible.» Sans compter que le parent toxicomane voit le mal qu’il fait à ses proches: «Si son enfant sombre dans la déchéance à cause de lui, cela le rend malheureux et ne l’aide pas à freiner sa consommation».

UNE NUIT PAR SEMAINE

Alors, concrètement, que faire? «Il n’y a pas de solution miracle, répond Michelle. C’est au cas par cas. Mais si la situation est grave, il faut immédiatement placer l’enfant dans une famille d’accueil ou un foyer. Ensuite, si les choses s’améliorent, après un ou deux ans, on peut essayer de laisser dormir l’enfant chez son père ou sa mère une nuit par semaine. Si ça marche, on peut passer à deux, puis à trois...»

La prise en charge des toxicomanes a aussi évolué. «Nombre de malades, comme m’a mère, ont mélangé les pilules de méthadone prescrites par le médecin avec l’héroïne vendue dans la rue, ce qui a eu des effets désastreux.» Sans compter que la prise orale de ces médicaments ne remplace pas la piqûre: «Le geste, comme pour les fumeurs avec la cigarette, a son importance dans le contrôle de l’addiction. Depuis que ma mère est entrée dans un programme étatique de distribution d’héroïne propre (sans produits toxiques ajoutés par les trafiquants), sa vie a pu se rapprocher un peu de la norme. D’autres personnes suivant ce programme parviennent à travailler et vivre sans attirer l’attention».

«Des associations ont volé au secours des toxicomanes, mais ont ignoré leurs enfants.»Et les enfants, que manque-t-il pour que l’on s’occupe bien d’eux? «Des moyens. Et qu’on s’intéresse vraiment à eux. Dans les années 1980 et 1990, une foule d’associations et d’institutions sociales ont volé au secours des toxicomanes. Leur bien-être a été placé au-dessus de celui de leurs enfants. Aujourd’hui, ça va mieux. Mais quand un tuteur me dit qu’il s’occupe de 60 à 80 dossiers, je me dis que tout n’est pas réglé: comment voulez-vous soutenir et protéger un enfant si vous le voyez deux fois par an?»

«Le bien-être des toxicomanes a été placé au-dessus de celui de leurs enfants.»Une réalité d’autant plus difficile à croire quand on sait que ces garçons et ces filles ont en moyenne six fois plus de «chances» de tomber dans la drogue que les autres. Mais ils peuvent désormais compter sur une nouvelle structure. Avec deux amies d’enfance retrouvées pendant la préparation de son livre et qui, comme elle, s’en sont sorties, Michelle Halbheer a lancé fin mai sa propre association. Löwenzahnkinder («les enfants pissenlits») veut donner «une voix aux enfants de parents toxicomanes», lit-on sur le site www.loewenzahnkinder.com qui devrait bientôt être traduit en français.

L’ORIGINE DU MAL

Que l’on se paie une cure de désintoxication dans une clinique de luxe de Zurich ou que l’on se drogue en secret dans un coin sordide, l’origine du mal est la même selon Michelle. «La cocaïne, l’héroïne, l’alcool et toutes les drogues répondent à un besoin: elles essaient de combler un vide, de soulager un profond mal-être social.»

Causé par quoi? «Notre société et notre système économique ne prennent pas en considération l’essentiel: l’humain. L’argent et les apparences sont placés au-dessus de tout. Si vous n’êtes pas productif et efficace à l’école ou au travail, on vous rejette. La nouvelle génération, qu’on aime critiquer, ne fait que reproduire ce qu’on lui propose et essaie de s’adapter.» Michelle Halbheer lance un appel: «A l’école, je devais tout faire pour cacher le problème de ma mère sinon j’étais stigmatisée et mise de côté. Les autorités ont préféré regarder ailleurs. Aujourd’hui encore, on ne sait pas vraiment combien d’enfants souffrent de cette situation en Suisse. Aucune statistique n’existe. On parle de trois ou quatre mille cas. Cessons de tout cacher et de mentir. Soyons honnêtes même si c’est dur. C’est le meilleur moyen de préserver les petits».

Et sa maman? «Je pense beaucoup à elle, mais j’ai peur de tomber sur la toxicomane plutôt que sur elle quand je l’appelle. Parfois, il suffit d’un mot pour déclencher un flot de reproches... Mais je garde espoir. Un jour, quand j’étais petite et que je mourais de faim, j’ai crié: ‘Dieu, si tu existes, donne-moi à manger maintenant!’. Au même moment, on a sonné à la porte: des voisins m’apportaient des aubergines grillées. Il ne faut jamais perdre espoir.»

Plus d’informations sur www.loewenzahnkinder.com

enfants platzpitz1En vente à l’Echo Magazine au prix de Fr. 24.90 + frais d’envoi. Service VPC, Route de Meyrin 12, 1202 Genève. Tél. 022 593 03 03. Courriel: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

 

 

Un film très dur

lectrice

Les enfants du Platzspitz n’est pas facile à regarder. Pas parce qu’on y voit des scènes sanglantes ou crues, mais parce qu’on entre dans la tête et le coeur d’une petite fille innocente prise dans un terrible conflit de loyauté. «Si tu parles à la police, je me tue», promet Sandrine à sa fille. La garde de Mia lui assure, grâce à la pension alimentaire, son ravitaillement en héroïne…

«Ce film, commente Michelle Halbheer, me touche profondément, car il met en lumière le sort des enfants oubliés du Platzspitz, abandonnés de tous.» L’oeuvre de Pierre Monnard, réalisateur fribourgeois installé à Zurich, connu pour sa comédie romantique en dialecte alémanique Recycling Lily, s’inspire de la vie de Michelle. La mort par overdose en direct, les shots d’une mère poussée à se prostituer pour acheter sa drogue… Tout cela, la jeune femme l’a vraiment vécu.

«D’autres aspects ne correspondent pas à mon histoire personnelle. Les gens me demandent souvent si je vois encore mon ami imaginaire en faisant référence au compagnon musicien que Mia s’invente dans le film, mais je n’en ai jamais eu! Cela dit, il est certain que la musique m’a permis de m’évader», explique celle qui fut finaliste en 2009 de Music Star, version suisse alémanique de The Voice.

Autre différence: alors qu’on pourrait croire en voyant le film que la garde est refusée au père pour des raisons xénophobes – le papa semble d’origine étrangère –, ce n’est pas le cas. «Mon père est fils d’un agriculteur thurgovien. Il a toujours été un homme droit, sérieux et travailleur. Mais à l’époque, on confiait très rarement la garde d’un enfant à un homme. Même dans des situations aussi graves que la mienne.»

CeR

 

Pas de haine

lectrice

«Sales toxicos!»: si, en vous rendant à votre travail à Lausanne ou à Genève vous croisez chaque jour des toxicomanes, il se peut que ce genre de pensées vous ait déjà traversé l’esprit. «La haine. Ce sentiment, explique Michelle, je ne le connais que trop. Je l’ai ressenti quand ma mère se prostituait pour obtenir sa drogue ou quand le frigo était vide pendant des semaines et que mon père m’amenait des sandwichs en cachette à la station-service du coin. Pour ne pas la détester, j’ai dû dissocier les deux: ma mère et la toxicomane. » Pourtant, la miraculée du Platzspitz ne déteste pas les consommateurs de drogues dures. «Après la sortie du livre, une dame est venue me voir pour une dédicace: j’ai tout de suite vu qu’il s’agissait d’une ancienne toxicomane.

Elle avait réussi ce que je pensais impossible: sortir de l’héroïne. D’autres cas, même s’ils ne sont pas nombreux, existent. C’est pour cela qu’il faut toujours laisser une chance, sans être naïf bien sûr. Chaque personne est différente. Evitons de mettre les gens dans des cases, même les toxicomanes.»

A la sortie de son livre, en 2013, Michelle a suivi une thérapie pendant trois ans. «J’ai fait du chemin. Je ne crois pas que le temps guérisse tout. Mais on peut apprendre à vivre avec sa souffrance et son passé en évitant de s’en servir comme excuses pour faire du mal autour de soi.»

CeR

 

La vie de Michelle

lectrice

Les enfants du Platzspitz, ma vie avec une mère toxicomane s’est vendu à 40’000 exemplaires outre-Sarine et son adaptation cinématographique a été vue par 300’000 spectateurs en début d’année. Un énorme succès pour un ouvrage et un film suisses. Sept ans après sa publication en allemand, ce livre coup de poing écrit avec l’aide de la journaliste Franziska K. Müller est enfin disponible en français. La mère de Michelle Halbheer, appelée Sandrine dans le livre, est la fille d’un boxeur sénégalais et d’une Suissesse. Placée à quatre ans dans un foyer, elle est battue. Quand elle est adolescente, des hommes la kidnappent, la drogue et la forcent à se prostituer alors qu’elle se rend à Paris en stop. takenSandrine s’en sort après plusieurs semaines en jetant par la fenêtre des dizaines d’appels au secours griffonnés sur des bouts de papier. Sa libération par Interpol, avec trois autres femmes métisses, est racontée dans Taken, film hollywoodien avec Liam Neeson.

LES MEILLEURES ESCALOPES

Mais, et l’auteure du livre est claire là-dessus, rien, même cette terrible épreuve, n’excuse les mauvais traitements et les coups infligés à sa fille. Sortie de la drogue à 22 ans par un fils d’agriculteur thurgovien qui l’aime à en mourir, Sandrine accouche de Michelle en mai 1985. Après quatre années de bonheur dont l’auteure se souvient «avec douleur et mélancolie », Sandrine, qui mitonnait pour sa fille «les meilleures escalopes à la crème du monde», «sentait si bon» et la «couvrait» de baisers, finit par rechuter après une violente altercation dans un bar et la nouvelle, synonyme de condamnation à mort à cette époque, de sa séropositivité. A cinq ans, Michelle perçoit déjà les changements que provoque la drogue chez sa mère. «Cette femme sur les genoux de laquelle j’étais assise ne sentait pas comme ma mère.» Durant des années, le papa de Michelle tente par tous les moyens de sortir sa femme de l’héroïne. Il travaille jour et nuit pour éponger les dettes, va chercher des dizaines de fois Sandrine au Platzspitz et au Letten et serre sa fille dans ses bras le soir après avoir fait la vaisselle.

L’ENFANT DU DIABLE

Une Eglise évangélique libre qui prétend soutenir Sandrine la pousse à divorcer et l’aide à cacher son addiction en envoyant ses ouailles nettoyer le logement infect où elle vit avec sa fille… avant les visites annoncées des services sociaux! «Après la sortie du bouquin, des fidèles sont venus s’excuser, commente Michelle Halbheer qui, sans appartenir à une religion, sent depuis toujours qu’un ange gardien veille sur elle. Je préfère ne pas révéler le nom de l’Eglise, car toutes les communautés n’agissent pas de cette manière.» Si la famille d’accueil dans laquelle elle atterrit la surnomme «l’enfant du diable», d’autres Eglises évangéliques, comme celle du pasteur zurichois Ernst Sieber, «aident et soutiennent ceux qui en ont besoin sans les juger». La jeune femme à la volonté d’acier a pu compter sur des personnes lumineuses tout au long de son enfance meurtrie. Dont sa grand-mère, que Michelle n’a pas pu voir durant des années à cause d’une décision de justice suite aux mensonges de sa maman toxicomane. «Elle m’a toujours soutenue et aimée», glisse Michelle qui se réjouit de voir bientôt le DVD du film avec sa grand-maman. Son père aussi, avec qui elle a vécu quelques années après avoir réussi à se défaire de sa mère. Un enseignant qui l’a encouragée à développer son talent pour le chant. Et ses amis d’enfance qui, partageant les mêmes tourments, se serraient les coudes. Si nombre d’entre eux ont connu un triste destin, d’autres ont fait preuve d’une admirable résilience. Comme Sabrina, que la police a découverte au milieu des immondices après l’évacuation d’un squat dont certains occupants sont morts par overdose.

CeR

 

 

 

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