Sur la Via Jacobi

La traversée du lac de Zurich. La traversée du lac de Zurich.

Traverser la Suisse en suivant la Via Jacobi, la portion suisse du chemin de Compostelle, réserve bien des surprises. Emmanuel Tagnard a tenté l’aventure en été 2019. Dans son dernier livre, il raconte ce périple avec pudeur et enthousiasme.

Emmanuel Tagnard est journaliste à RTS religion: c’est dire que l’homme est plus habitué à recueillir des confidences qu’à en faire. Mais il n’en est pas à son coup d’essai: dans son ouvrage Très Saint-Père. Lettres ouvertes au pape François (Salvator, 2018), il avait déjà partagé ses impressions sur un tronçon de la Via Francigena, qui relie Cantorbéry à Rome. Avec Via Jacobi. Sur le chemin suisse de Compostelle, il raconte un périple culturel, historique, spirituel et personnel de 460 kilomètres parcourus en 18 jours de Rorschach, au bord du lac de Constance, à Genève. 33A EM34Le feuilleton estival en sept épisodes rédigé en 2019 pour le magazine en ligne Heidi. news s’est étoffé pour donner un livre que l’on parcourt avec bonheur.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous mettre en route?

Emmanuel Tagnard: - La Via Jacobi passe pratiquement sous les fenêtres de mon domicile et à force de croiser des pèlerins allemands et autrichiens à la belle saison, j’ai ressenti le désir de traverser, comme eux, mon pays de part en part. Ma démarche était aussi motivée par le plaisir.

Comment vous êtes-vous préparé?

- J’ai commandé ma «crédentiale» – le passeport des pèlerins – auprès de l’Association helvétique des Amis du Chemin de Saint-Jacques. J’aime partir en connaissant le parcours et la destination finale, mais le choix des étapes et des hébergements dépend avant tout de mon degré de fatigue et des rencontres du jour. Je suis guidé par l’ouverture aux autres et la disponibilité face à l’imprévu. Etre sur le chemin, c’est avant tout être en état de réceptivité.

Qu’est-ce qui s’est révélé au fil des étapes?

- Après une semaine de marche, le corps et l’esprit s’affinent et sont au diapason. Le mental s’apaise au contact de la beauté des paysages. Les sens s’affûtent, deviennent plus réceptifs. Une marche «au long cours» développe un esprit d’ouverture et une curiosité inconnue dans la vie ordinaire. Et plus on est ouvert plus on reçoit. Marcher est pour moi une façon de réenchanter mon univers en bousculant mes habitudes et en laissant la Providence à la manoeuvre.

Et le corps dans tout cela?

- Comme me l’a fait remarquer le jésuite Jean-Bernard Livio, «marcher, c’est laisser entrer la spiritualité par la plante des pieds». La démarche spirituelle devient alors très physique. Le corps est notre meilleur ami: il nous permet de rester ancrés dans le sol. Il porte notre volonté et repousse un peu plus loin nos limites. Et quand nous allons au-delà de ce qu’il peut supporter, il donne des signes qu’il est important d’écouter avec bienveillance.

Vous avez traversé des hauts lieux spirituels et culturels. Lesquels vous restent en mémoire?

- J’ai particulièrement apprécié le tronçon entre Rapperswil et le Flüeli Ranft, l’ermitage de Nicolas de Flue, le saint patron de la Suisse. Ces trois jours de marche m’ont donné l’impression de fouler du pied le nombril de notre pays en passant par l’abbaye baroque d’Einsiedeln avec sa mystérieuse Vierge noire avant de longer les paysages mythiques et romantiques du lac des Quatre-Cantons. Pour moi, ce chemin vieux de mille ans est bien vivant: il transmet force et foi aux marcheurs qui posent leurs pas sur les traces des millions de pèlerins qui sont passés par là au cours des siècles. Comme tous les chemins de pèlerinage, le chemin de Saint-Jacques est un lieu de mémoire ancré dans le présent. J’y ai fait des rencontres authentiques qui ont réveillé ma propre authenticité. Et puis, selon la tradition des cantons traversés, les lieux spirituels catholiques ou protestants qui jalonnent le parcours agissent sur les marcheurs réceptifs.

Cette aventure a été jalonnée de rencontres. Lesquelles vous ont le plus marqué?

-Les rencontres sont le sel du chemin. 34A EM34Celle de Petr, un pèlerin venu de Prague, a été très forte. Nous nous sommes rencontrés à la fin de ma première étape: il rentrait de Compostelle, retournant chez lui comme les poissons qui remontent le courant d’une rivière. Il était en chemin depuis un an et demi. C’était un peu comme si je rencontrais la figure mythique du Juif errant, un personnage sans âge, au regard lumineux, pétri par la sagesse du chemin. La détermination d’Anna, fermière à Muriboden (BE), m’a aussi impressionné: elle a quitté un travail sécurisant, mais qui ne la satisfaisait plus, dans une compagnie d’assurances londonienne pour reprendre la ferme familiale avec Christian, son compagnon, et leur fils Nicolas. Une manière radicale et courageuse de renouer avec ses racines.

Que vous ont apporté ces rencontres?

- Les pèlerins de Compostelle forment une grande famille composée de membres qui me semblent reliés par une quête intérieure, religieuse ou non. C’est comme si chacun possédait des pièces de puzzle pouvant servir aux autres pour compléter leur jeu. Chaque rencontre était l’occasion d’activer une partie intime de moi-même au contact de l’autre ou du Tout-Autre. Un thème important traverse ces pages: le labyrinthe… - Il s’est imposé à moi dès la première étape, lorsque j’ai visité la bibliothèque de Saint-Gall, où une vitrine montrait les différences qui existent entre le labyrinthe antique et sa représentation médiévale.34B EM34 Revenant de manière récurrente, il est devenu l’un de mes fils rouges. Un fil d’Ariane qui m’a enseigné ceci: il ne faut pas craindre de se perdre pour mieux se retrouver. J’ai eu plusieurs fois, durant cette marche, le sentiment que la providence était à l’oeuvre pour me guider.

Quelles découvertes au long du chemin?

- Un apaisement intérieur et l’émergence d’une confiance tranquille en la vie. En amorçant ce processus de dépouillement par l’effort physique, j’ai eu l’impression de faire ma part du travail. Comme si une autre partie de moi-même, plus inconsciente – plus spirituelle –, s’activait alors naturellement en moi pour m’aider à aller de l’avant. J’ai aussi remarqué que si je porte des questionnements pendant la marche, des réponses peuvent parfois surgir par l’intermédiaire d’un rêve, d’un souvenir, d’un partage, d’un sourire. Pas forcément de manière rationnelle ou linéaire. Enfin, je n’oublie pas les petites joies qui s’accumulent au fil du chemin pour finir par former un magnifique collier de perles.

Quel bilan au terme de ce périple?

- De la gratitude, née de la chance d’avoir traversé sans aucune difficulté des paysages variés et des lieux chargés d’histoire. Trouver le bon rythme m’a procuré beaucoup de joie et les échanges avec d’autres marcheurs m’ont permis d’aller rapidement à l’essentiel. J’ai goûté une profonde sérénité et expérimenté un dépouillement progressif qui m’a rempli de légèreté. J’accueillais ce qui s’offrait à moi sans effort, vivant des moments de grâce. Tout l’enjeu est de réussir à maintenir cette qualité de regard dans ma vie de tous les jours.

Un regret?

- Donner plus de 100 francs pour une chambre d’hôtel est un luxe lorsqu’on est en pèlerinage. Pour des raisons économiques, beaucoup d’Autrichiens et d’Allemands cherchent à éviter la Suisse ou la traversent au pas de charge. C’est bien dommage, car ils sont tous surpris et séduits par la beauté de notre pays. Gîtes, accueils jacquaires chez l’habitant et hébergements bon marché devraient être davantage développés sur le chemin helvétique, comme c’est le cas en France et en Espagne.

D’autres projets de pèlerinage?

- dessin jacobiPour marquer mon arrivée à Compostelle il y a dix ans, après 100 jours de marche depuis Genève, j’ai passé deux semaines en juillet comme hospitalier à l’abbaye française de Conques, dans l’Aveyron. En me mettant au service des pèlerins, j’ai pu rendre au chemin un peu de ce qu’il m’a transmis. C’est une expérience que je souhaiterais renouveler. Les rencontres y ont été fortes: un pèlerin se rendant pour la 17e fois à Compostelle à la suite du décès de sa fille m’a par exemple confié que le chemin l’avait sauvé. Les projets ne manquent pas: le chemin d’Arles ou ceux du Portugal pour rester connecté à l’esprit de la Voie lactée, autre nom du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle.

 

Un humour bienfaisant

lectrice

«Avec Baladi, nous avons passé notre maturité dans la même classe au Collège Calvin à Genève. Il y a trente ans, il dessinait déjà sans arrêt avec un style personnel très affirmé. Comme il avait accepté de réaliser la carte du tracé pédestre de la Via Francigena entre la Suisse et Rome pour mon précédent ouvrage, je lui ai raconté mon pèlerinage helvétique et il m’a fait l’amitié d’accepter de l’illustrer. Baladi est un des meilleurs dessinateurs romands de sa génération (trois fois Prix Töpffer Genève et invité d’honneur de BDFIL 2019). Je lui suis très reconnaissant d’avoir relevé le défi, car son génie créatif et son humour apportent beaucoup de légèreté à ma démarche. En dessinant le tracé de chacune de mes 18 étapes, Baladi a transformé mon récit en un guide de randonnée.»

GdSC

 

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