Silence du Vatican sur les Ouïgours

Des gens brandissent un drapeau chinois alors que le pape François salue les fidèles réunis sur la place Saint-Pierre. Des gens brandissent un drapeau chinois alors que le pape François salue les fidèles réunis sur la place Saint-Pierre. Keystone

Plus de 70 responsables religieux – chrétiens, juifs et musulmans – viennent de publier une déclaration qui condamne la persécution du peuple ouïgour par l’Etat chinois. Le Vatican reste muet.

Parmi les signataires de la déclaration du 8 août figurent deux cardinaux de l’Eglise catholique en Asie. Leur prise de position contraste avec le silence du Vatican au sujet des Ouïgours alors que l’accord Chine-Saint Siège de 2018 pourrait être renouvelé dans les prochaines semaines. Le sinologue Emmanuel Lincot analyse la situation.

Deux cardinaux font partie des chefs religieux qui condamnent la persécution des Ouïgours en Chine. Ce soutien met-il le Vatican en porte-à-faux?

Emmanuel Lincot: - Les cardinaux qui ont signé cette déclaration ne provoqueront pas, à mon sens, une crise diplomatique au sein de l’Eglise catholique. Il ne faut pas y voir un affrontement moral entre un Vatican lâche et silencieux et des responsables catholiques rebelles et courageux. L’archevêque de Jakarta et l’archevêque de Rangoun expriment des contestations vernaculaires face à la Chine. L’archevêque de Rangoun, Mgr Charles Maung Bo, est un Birman qui s’oppose vigoureusement à l’influence économique dans le pays de son puissant voisin chinois. L’archevêque de Jakarta, Mgr Ignatius Suharyo Hardjoatmodjo, tient de son côté à préserver le dialogue entre la communauté catholique et le gouvernement indonésien, très fragile. Or, les relations entre l’Indonésie et la Chine, plutôt bonnes auparavant, se dégradent de mois en mois et le gouvernement commence enfin à se préoccuper du sort des Ouïgours.

Comment expliquer le silence du Vatican sur ce sujet?

- Il faut souligner que François est le premier pape jésuite et que la mission d’évangélisation de l’Asie est inscrite dans son ADN religieux. Il cherche donc tous azimuts à rétablir de bonnes relations entre l’Eglise et la République populaire de Chine. Son silence sur les Ouïgours, même s’il porte un coup à son autorité morale, apparaît comme le prix à payer pour ne pas froisser la Chine. Le Vatican ne s’est donc jamais exprimé officiellement sur la persécution des Ouïgours. Mais il ne dénonce pas non plus les mouvements de protestation à Hong Kong et ne défend pas le statut démocratique de l’île chinoise de Taïwan, où il a pourtant une nonciature apostolique. Le pape François n’a même jamais rencontré le dalaïlama, chef spirituel des Tibétains.

Dans les pays occidentaux, un mouvement de protestation s’élève contre la Chine quant au sort des Ouïgours. Cette pression va-t-elle finir par pousser le Vatican à réagir?

- Au contraire, ce mouvement de protestation occidental maintient le pape dans le silence, car les Etats-Unis s’affichent nettement comme les chefs de file de la contestation. Or, François a pris ses distances avec l’administration Trump et il n’est pas dupe de son jeu. Les Etats-Unis trouvent en effet dans le sort tragique des Ouïgours un prétexte moral pour poursuivre leur guerre commerciale avec la Chine. Le pape est aussi un homme d’Eglise argentin, il vient du tiers-monde, et il cherche peut-être à ne pas suivre la stratégie des puissances occidentales, plus motivées par leurs intérêts économiques que par leur engagement moral. Il est cependant difficile de savoir comment cette position va évoluer, car la diplomatie du Vatican est aussi énigmatique et opaque que celle de la République populaire de Chine! 

Recueilli par Caroline Celle/La Croix

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