Beyrouth: solidarité des jeunes

De nombreux jeunes volontaires s’activent pour déblayer les rues et les habitations de Beyrouth. De nombreux jeunes volontaires s’activent pour déblayer les rues et les habitations de Beyrouth. Lucien Lung

Les explosions qui ont détruit une partie de Beyrouth ont aussi créé un immense élan de solidarité, surtout parmi les jeunes. Ceux-ci s’activent à déblayer les habitations tout en ruminant de sombres pensées.

18h04 Beyrouth, 4 août 2020. Des flammes s’échappent d’un hangar du port quand soudain une sourde déflagration retentit, puis une seconde, plus forte. Le temps semble suspendu quand, en quelques secondes, une onde de choc parcourt la ville, balayant tout sur son passage. Un monde bascule.

Les immeubles qui font face au front de mer sont soufflés, les vitres explosent, les portes se brisent et les voitures en contrebas sont écrasées sous le poids des débris qui tombent. 178 morts, 6000 blessés et au moins 30 disparus: ce terrible bilan semble paradoxalement presque léger au vu de l’ampleur de la destruction des quartiers adjacents au port.

Dans le quartier chrétien de Gemmayzé, un des plus touchés, les dégâts sont effroyables. «Ce quartier est un des hauts lieux de sortie de la capitale. Si ça n’avait pas été le confinement, avec les restaurants fermés, le bilan aurait été bien pire», observe Georgette alors qu’elle regarde un groupe dégager les décombres d’un bar.

Constitué de petits immeubles dans un dédale de rues, ce qui était le plus vieux quartier de Beyrouth – à l’opposé du faux souk kitsch et clinquant bâti par les promoteurs de l’autre côté de la place des Martyrs – a en effet subi le plus fort de la déflagration. Les bâtisses du 19e siècle, vestiges ottomans d’une époque où la ville rayonnait sur la Méditerranée, se sont effondrées. Les immeubles plus modernes ont tenu le choc, mais leurs intérieurs ont été entièrement ravagés. Les façades affaissées de certains bâtiments présentent l’intérieur béant d’appartements dévastés. Fadlallah Dagher, propriétaire d’une villa construite en 1820 et qui compte parmi les plus belles de la ville, a les larmes aux yeux lorsqu’il évoque dans sa maison les dégâts causés par l’explosion. «Je m’estime chanceux, car ma famille n’a presque pas été blessée. Mais que voulez-vous que je dise de plus?», constate-t-il dans un souffle. «Cette maison appartient à ma famille depuis deux cents ans et j’ai tout fait pour la conserver et montrer ce morceau de patrimoine aux générations futures. Elle a résisté à toutes les guerres et aujourd’hui elle est en ruine.»

jeunes balaiSi le ministère de la Culture, sous la pression des associations de sauvegarde du patrimoine, vient d’annoncer l’interdiction de vendre les «bâtiments historiques» sans son accord préalable, le scepticisme est de mise parmi les habitants. «Qui va payer les restaurations des immeubles?», lance un passant. «Nous verrons ce qu’ils feront, mais pour l’instant, je n’ai pas confiance en eux. On m’interdit même de rentrer chez moi pour récupérer des affaires.»

VAINES PROMESSES

Dans un pays marqué par une corruption endémique et la rupture du lien de confiance avec les dirigeants, la mesure semble laisser sceptiques des habitants fatigués par des promesses jamais appliquées. Alors, pour pallier les lacunes de l’Etat, la population prend les choses en main et la solidarité est de mise.

Dès le surlendemain de l’explosion, passé la sidération de la catastrophe, des jeunes se sont retrouvés spontanément dans les quartiers les plus touchés pour déblayer les gravats qui jonchaient les rues. «L’Etat ne fait rien pour nous depuis des années. Pourquoi ferait-il quelque chose maintenant?», lance Ramy, la trentaine, appuyé sur un balai qui lui sert également de canne au coin d’un immeuble sans vitres. Blessé au bras et à la jambe dans l’explosion, il a gardé sa détermination intacte. «J’ai réuni un groupe d’une trentaine de personnes et tous les jours nous faisons le tour des appartements des personnes âgées pour déblayer les débris chez elles», dit-il en montrant d’un signe du bras les personnes qui l’entourent. «Il faut bien qu’on le fasse! Pourquoi attendre des autorités qu’elles bougent alors qu’elles sont responsables de nos malheurs?»

JEUNES VOLONTAIRES

Armés de casques et de balais, des centaines de volontaires quadrillent les quartiers détruits tandis que d’autres distribuent de l’eau et de la nourriture au coin des rues. Dans la moiteur de l’après-midi et le bruit des pelles qui grattent le sol, ils frappent aux portes des appartements pour proposer leur aide à des habitants encore sous le choc.

Ils frappent aux portes des appartements pour proposer leur aide.«Je ne sais pas quoi faire, je n’ai plus rien. Il y avait déjà la crise financière et le coronavirus, et maintenant ça… Je n’ai plus l’énergie de me battre», lâche Maryam, une habitante de Mar Mikhaël, alors qu’elle vient chercher un colis alimentaire dans un centre de distribution installé dans la cour d’une église arménienne.

FACE AUX CHAROGNARDS

Mais le désespoir et l’abattement ont rapidement cédé le pas à la colère. Car malgré la révolution d’octobre 2019, qui avait abouti à un gouvernement de technocrates supposément éloigné des chapelles politiques, le sentiment de frustration contre la classe dirigeante n’a pas disparu, bien au contraire.

Enfoncés dans une crise bancaire et économique qui a vu chuter la livre libanaise et flamber les prix, les jeunes Libanais ont le sentiment d’être enfermés dans un système auquel ils ne croient pas. «J’ai l’impression d’être prise en otage, de n’avoir aucune échappatoire face à des charognards qui ne pensent qu’à s’enrichir », assène Rowina, archiviste dans un musée de la ville, tandis qu’un passant acquiesce à ses côtés. La corruption, fléau endémique du pays, est dénoncée par des Libanais de tous bords.

Sur les murs des quartiers du centreville, des dessins de potences demandant «la justice pour le peuple» illustrent la rage de manifestants qui continuent quotidiennement à affluer autour du Parlement pour réclamer la mise en examen des responsables des dysfonctionnements qui ont mené à la catastrophe tout comme des politiques incapables de sortir le Liban de la crise qu’il traverse.

POLITICIENS ABSENTS

Aucun responsable politique n’a fait le chemin jusqu’aux quartiers les plus touchés. D’ailleurs, on ne leur souhaite pas tant la colère se lit sur les visages fatigués des habitants revenus pour surveiller ce qu’il reste de leurs maisons ou de leurs boutiques. «Le Liban était le pays de la liberté au Moyen-Orient, maintenant il est celui de la dictature», annonce sévèrement Kamal, un jeune volontaire d’une organisation de microcrédit. Pour l’instant, seuls les acteurs de la société civile, habitants et associations, sont présents dans les rues, suppléés récemment par l’armée qui conserve la confiance de la population.

«Il nous faut du sang neuf», argue Pamela, une jeune réalisatrice chrétienne de Beyrouth tandis qu’elle rejoint la manifestation dénonçant l’incurie de la classe politique. «Les leaders des partis étaient déjà là avant 1975. Ce sont eux qui nous ont mis dans la tête que les partis politiques ne défendent qu’une communauté, qu’une religion, avance-t-elle. Nos parents sont encore prisonniers du trauma de la guerre civile et des allégeances communautaires, mais pas la jeune génération.»

DE TOUT LE LIBAN

Véritable changement de mentalité générationnel ou solidarité temporaire? Des groupes de jeunes de tout le Liban sont en tout cas venus prêter main-forte aux volontaires beyrouthins. Michelle et Thomas, vingt ans environ, encadrent des scouts mariamites venus de Bikfaya, un village de la région du Mont-Liban à une heure de route au nord de Beyrouth. «Nous descendons quotidiennement de notre village pour aider les personnes affectées par cette catastrophe», explique Michelle tandis qu’elle ramasse des éclats de verre laissés sur les trottoirs du quartier chrétien d’Achrafiyeh. «Nous allons chez les gens qui ne peuvent pas faire le ménage eux-mêmes ou nous apportons des matériaux et réparons ce que nous pouvons pour qu’ils puissent rester chez eux», ajoute Thomas. On estime le nombre des sans-abri à 300’000 du fait de l’explosion. Logés d’abord dans des hôtels de l’arrière-pays, les déplacés ont commencé à regagner leurs appartements. Des architectes font le tour des quartiers, distinguant les bâtiments aux failles structurelles de ceux qui restent habitables. Dans ces derniers, les jeunes scouts agrafent des bâches pour remplacer les vitres, maigres protections contre les averses et véritables étuves dans la chaleur torride de l’été levantin.

ELAN PROVISOIRE?

Partisans de la première heure de la révolution d’octobre, ils n’en sont pas moins désillusionnés et pessimistes pour la suite. «Tout le monde dit qu’il faut changer, mais personne ne le fait, explique Thomas, chacun veut que ce soit l’autre qui le fasse. J’espère que cet élan de solidarité ne sera pas que provisoire mais je n’y crois pas.»

«Je crois que la chose la plus détruite, c’est le moral des gens.»En attendant, ils poursuivent leur travail de Sisyphe, refermant les blessures matérielles de la ville, mais conscients de l’impact psychologique des explosions sur la population. «Je crois que la chose la plus détruite, c’est le moral des gens», philosophe Thomas alors qu’il accompagne une dame âgée jusqu’à son appartement. Sur les panneaux publicitaires, les affiches ont été remplacées par un extrait d’un poème de Nadia Tuéni comme une conjuration au sort qui s’acharne sur la ville: «Beyrouth… elle est mille fois morte, mille fois revécue… ». 

Lucien Lung, Beyrouth

 

lectrice

Reconstruire... Mais quoi, et comment?

La thawra (révolution en arabe) qui enflamme les rues de Beyrouth fait oublier, dans l’émotion, que la société civile est également à l’origine de la faillite collective du pays. Car c’est bien elle qui a élu les mêmes hommes politiques à plus de 80% depuis des décennies sans jamais leur demander des comptes. C’est bien elle qui trouvait normal de profiter de taux d’intérêt quatre à cinq fois plus élevés que dans les autres pays.

Bien sûr, les politiques ne sont pas en reste. Aujourd’hui, après la démission du gouvernement Hassan Diab, les députés doivent choisir un nouvel exécutif pour préparer des élections législatives.

FLUX DE BAKCHICHS

Et au Liban, chaque nomination ou désignation de candidats nécessite de longues négociations. Il faut parvenir à un consensus, chacun imposant ses conditions et ses retours d’ascenseurs et alimentant des flux importants et réguliers de commissions et autres bakchichs.

Ce système institutionnel de corruption, en place depuis des décennies, est à l’origine d’une faillite aux chiffres abyssaux: 50% de la population active libanaise est au chômage, plus de 65% de la population vit sous le seuil de pauvreté (moins de 5,50 CHF par jour), la dette du Liban est de 92 milliards de dollars (170% du PIB). A cela s’ajoute maintenant le montant de la reconstruction, entre 3 et 5 milliards de dollars selon les estimations.

Pour remettre de l’ordre dans ce chaos, le recours au FMI est la seule voie possible. Cela suppose, en amont, d’évaluer la réalité du naufrage, ce que les banquiers et certains hommes politiques continuent de refuser. La communauté internationale a dit stop. Elle exige que cela change totalement. Pas question de mettre la main au porte-monnaie sans une réelle volonté de reconstruire le pays.

PARRAINS EXTÉRIEURS

La classe politique ne peut que réagir. Chaque clan va tenter d’aller chercher une aide auprès de son parrain extérieur. En vain? Les chiites du Hezbollah auprès de leur indéfectible soutien iranien, aujourd’hui financièrement peu puissant pour cause de profonde crise économique suite aux sanctions américaines. La gauche laïque libanaise peut se tourner vers son protecteur traditionnel syrien engoncé dans une guerre civile qui limite ses pouvoirs, mais pas sa nuisance. L’Arabie saoudite est le mentor des sunnites, mais elle estime que Beyrouth s’est vendue au Hezbollah, donc à l’Iran. Elle risque fort d’accompagner son «aide humanitaire» d’une exigence de refus de tout secours venu de Téhéran.

Sans oublier l’élément opportuniste israélien qui, derrière une aide annoncée, demande à la «cellule de situation» de sa Hasbara (service officiel de propagande rattaché au Premier ministre israélien) d’envoyer à des milliers de volontaires dans le monde des messages mettant en cause le «terroriste» Hezbollah. Des messages à relayer dans leurs zones d’activité.

Alain Ménargues

Ancien correspondant de Radio France au Moyen-Orient, Alain Ménargues est l’auteur des Secrets de la guerre du Liban (Albin Michel, 2004).

 

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