Années folles: Politique-fiction en URSS

Une humanité grouillante d’esclaves, tel un seul bloc sous le poids d’une Machinerie oppressante: c’est le propos de Metropolis de Fritz Lang (1927) paru peu après Nous autres de Zamiatine. Une humanité grouillante d’esclaves, tel un seul bloc sous le poids d’une Machinerie oppressante: c’est le propos de Metropolis de Fritz Lang (1927) paru peu après Nous autres de Zamiatine.

Avant 1984 de George Orwell et Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, Nous autres d’Eugène Zamiatine (1884-1937) est un roman dystopique qui, en épinglant le totalitarisme naissant en Russie, dénonce d’abord la mainmise de la machinerie technoscientifique.

Le futur est radieux? Non: cauchemardesque! Nous le savons depuis que l’humanité a fracassé ses espérances sur la puissance dévastatrice de l’atome et l’emprise des totalitarismes. Hiroshima et Nagasaki. Staline et Hitler. En quel avenir fleuri croire après ça? La décennie 1920 est néanmoins encore très optimiste (voir encadré). Il est vrai qu’elle n’est pas la première. Le 19e siècle positiviste, suite aux promesses de la Révolution française, pourtant peu avare en têtes coupées, a cru que l’horizon des Lumières s’éclaircirait à la mesure des avancées scientifiques et de «la marche en avant» du sacro-saint progrès…

Eugène Zamiatine ne fait pas partie de ces esprits béats. Cet écrivain russe participe à la révolution ratée de 1905, fait un peu de prison sous le tsar. Mais, après le coup d’Etat d’octobre 17, il abandonne vite ses illusions. Ses anciens amis le haïssent. La presse des soviets le montre du doigt. Il ne trouve plus d’éditeur. Il désespère en jouant aux cartes avec Chostakovitch à Saint-Pétersbourg. «Nous assistons aujourd’hui à l’oppression de l’individu au nom des masses», écrit-il en rédigeant Nous autres à l’aube des années folles.

VICISSITUDES ÉDITORIALES

zamiatinePersonne ne veut de ce livre totalement inédit de politique-fiction. Trop dangereux. Interdit par le régime. Il est cependant publié en 1924, mais en anglais. Deux traductions françaises suivent, dont celle de Gallimard, l’actuelle, cinq ans plus tard. Nous autres, simplement Nous en russe, ne sera publié en URSS qu’en 1988. Un an avant la chute du Mur. Un mur impénétrable qui existe aussi dans le roman, pourtant conçu quarante ans avant que celui de Berlin n’ait été érigé.

Le destin de Nous autres est très particulier. Il est presque un secret d’initié. Une source confidentielle d’inspiration pour la vaste famille des dystopies.Une source confidentielle d’inspiration pour la vaste famille des dystopies (voir encadré). Celles-ci sont si abondantes et fameuses qu’elles éclipsent Zamiatine. Pour ne rien arranger, il a connu le purgatoire comme tant d’écrivains russes ayant dû survivre sous le régime soviétique. Sa vie n’a pas été facile. Après avoir l’intercession de Gorki, il quitte sa patrie en 1931. Avec son épouse il s’installe à Paris, vivote pauvrement, participe à l’écriture du scénario des Bas-fonds adapté par Jean Renoir avec Jean Gabin et Louis Jouvet (1936). Avant de succomber à une attaque cardiaque l’année d’après.

ETAT UNIQUE

Mais ce qui reste d’un auteur, ce sont d’abord ses écrits. Quel étrange texte que Nous autres… Les amateurs de science-fiction font face à une oeuvre qui n’est pas autant codifiée que l’est en général cette littérature. Avec Zamiatine, on s’approche d’un DR Jonathan Swift slave. En plus original. Plus farouche. Son écriture est parcellaire, avec des phrases visionnaires, d’autres brumeuses de perplexité. Le roman se présente sous la forme de notes consignées par un ingénieur qui bâtit un vaisseau spatial, l’Intégral, chargé d’apporter le bonheur à toute la galaxie. Le nom de ce constructeur du futur? D-503. Un numéro…

Nous sommes mille ans après que «nos héroïques ancêtres ont réduit toute la sphère terrestre au pouvoir de l’Etat unique». Le nous écrase le je. Fades, honteux de leur pilosité incertaine, les humains se ressemblent tous. Ils se meuvent tel un organisme marchant au pas avec des millions de pieds. Ils se lèvent, se couchent à la même heure. Ils ingurgitent la même nourriture. Tous. Sans exception.

La surveillance est quasi permanente dans ce monde où «une catastrophe est impossible». Les jours et les nuits sont réglés par les Tables des Heures qui accordent des moments de sexualité avec des partenaires indifférents; le plaisir est absent. Les immeubles sont en verre. C’est le règne oppressant de la transparence: un ciel bleu sans nuages, «irréprochable et stérile», est l’idéal.

HARMONIE OPPRESSANTE

L’Harmonie, avec un H majuscule, de cette société-monde hégémonique est régie par un guide suprême, le Bienfaiteur, qu’on ne peut contredire. On le célèbre dans des cérémonies et des exécutions où l’instrument absolu du pouvoir, la Machine, trône de façon surhumaine – post-humaine, précisera-t-on. La liberté était un grave problème désormais éradiqué. Comme l’amour et la faim. Le doute est insensé, le rêve suspect, l’imagination prohibée.

La culture d’antan, Dostoïevski ou Scriabine, est une absurdité. Pourquoi? Comment? Mais parce que la recette du bonheur a été trouvée!

Grâce à l’équation. Tout est mathématique dans l’Etat unique. Mécanique. Technique. Scientifique. Utilitaire. Sous contrôle. En ordre. Infaillible. Remplacez tout par nous, c’est du pareil au même. «Je suis tout le temps comme ce carré», constate D-503. Tout est prédéterminé dans ce monde ultra-aseptisé qui bannit l’inconnu, le X, la touche personnelle, la spontanéité, l’émotion, l’erreur si humaine, trop humaine…

De tout cela, l’ingénieur D-503 se contente, persuadé qu’«il nous appartient de soumettre au joug bienfaisant de la raison tous les êtres inconnus, habitants d’autres planètes, qui se trouvent peut-être encore à l’état sauvage de la liberté. S’ils ne comprennent pas que nous leur apportons le bonheur mathématique exact, notre devoir est de les forcer à être heureux».

BONHEUR INSOUTENABLE

«La grande force de la raison purifie tout ce qu’elle touche», ajoute le narrateur-auteur dans son journal destiné à édifier la postérité. La raison qui est au cerveau ce que le panoptique est au contrôle social. «Le silence des espaces infinis m’effraie» de Pascal est un vertige métaphysique impossible – insupportable – pour les serviteurs de l’Etat unique. Mais, parce qu’il y a toujours un mais quelque part, il y aussi un grain de sable dans Nous autres. Une poignée d’êtres-numéros se posent des questions, osent un brin d’ironie, d’originalité: quel crime! A l’entropie de l’utopie ils préfèrent les incertitudes, la vitalité, la beauté. Une femme, I-330, amène D-503 à entrevoir un peu des séductions du «monde d’avant». Ils risquent d’être dénoncés au Bureau des Gardiens, de subir la «Grande opération», d’être lobotomisés… pour leur plus grand bonheur! L’intrigue de Nous autres vaut avant tout pour son propos captivant. Cette utopie cauchemardesque dans un futur ahurissant, c’est le paradis communiste, l’URSS, la Terre promise des travailleurs trompés par Lénine et Staline, «le Bienfaiteur» qui écrase son peuple en justifiant la fin heureuse par des moyens assassins: le goulag, la Sibérie, le KGB, les caves de la Loubianka, l’auto-accusation, la rééducation en acclamant le «petit père des peuples»… C’est le dogme d’une révolution qui n’accepte pas l’imperfection comme Moscou niera la catastrophe de Tchernobyl. C’est un régime qui s’appuie sur une pensée prétendument imparable, à l’image du marxisme-léninisme qui se considérait comme une idéologie sans faille.

CONTRE LA MACHINE

Il rit d’une rationalité algébrique qui annihilerait tous les maux de l’humanité.Mais cette dystopie reflète surtout le début d’années 1920 qui ont trop confiance dans les innovations techniques, le machinisme, le travail à la chaîne du taylorisme et du fordisme. Cela, Zamiatine le pressent de façon encore plus forte que sa satire du bolchévisme installé au Kremlin. Il ne connaîtra pourtant pas la bombe atomique, le consumérisme, l’informatisation, le neuromarketing, le retour en grâce du progrès par l’entremise des nouvelles technologies, la Silicon Valley, les GAFA, les algorithmes qui auraient soi-disant réponse à tout et le délirant transhumanisme qui entend faire main basse sur le 21e siècle.

Zamiatine est un homme du début rougeoyant du 20e siècle. Il a déjà l’intuition que la foi aveugle en la technologie, en la science et en une logique de fer est fondamentalement nocive. L’auteur russe récuse l’équation comme clef de l’univers. Il rit d’une rationalité algébrique qui pourrait résoudre, voire annihiler tous les maux de l’humanité. Il refuse le règne de la Machine et des interconnexions entre êtres et tubes, cerveaux et câbles, corps et circuits. Zamiatine conteste l’aliénation. Qu’elle dépende de la machinerie politique totalitaire. Ou du conditionnement de la machinerie technoscientifique qui non seulement donne des moyens inouïs au stalinisme et à l’hitlérisme, mais leur survivra. Il dit «je», car il veut rester un être humain. Alors il écrit.

 

Vigilantes dystopies

1984 OrwellL’enfer est pavé de bonnes intentions… La dystopie est une contre-utopie critique qui dépeint une société du futur où les rêves de perfection virent au cauchemar. Ces récits, de plus en plus nombreux au fil des horreurs et des virtualités du 20e siècle, prennent le contre-pied d’une tradition philosophique et littéraire remontant à La République de Platon, Un bonheur insoutenable Ira Levinmais surtout à L’Utopie de Thomas More (1516) et à La Cité du Soleil de Tommaso Campanella (1623). 

Nous autres de Zamiatine est une matrice satirique de ce genre de la science-fiction. Ce roman séminal est lu par George Orwell qui en fait l’éloge alors qu’il invente le Big Brother de 1984. Le Meilleur des mondes HuxleyIl inspire Aldous Huxley qui imagine la drogue de la félicité, le Soma, dans Le Meilleur des mondes. On en trouve l’influence dans Un bonheur insoutenable d’Ira Levin, paru en pleine contre-culture américaine. Ainsi que dans moult oeuvres de science-fiction qui préfèrent mettre en garde l’humanité contre ses utopies déraisonnables plutôt que de la bercer de songes spatiaux.

TK

 

URSS: on pouvait déjà savoir

lectrice 

Une idée a longtemps été colportée: l’humanité n’était pas au courant du goulag avant la déstalinisation de Khrouchtchev en 1956. Faux! On avait les moyens de savoir ce qui se passait de l’autre côté du rideau de fer. Encore fallait-il faire un effort d’information, certes peu évident. Et affronter le déni, la paresse intellectuelle, la machine de propagande... Dès les années folles, nombre d’écrits mettent à nu la révolution d’Octobre, un coup d’Etat tyrannique, pas un soulèvement populaire. A l’extrême droite et à droite c’est courant, mais entouré d’un anticommunisme souvent hystérique qui en amoindrit la pertinence. La lucidité n’épargne pas la gauche. Notamment les anarchistes. Ils savent l’écrasement de l’armée de Nestor Makhno durant la guerre civile. Emma Goldman dit très vite sa désillusion.

DESSILLER LES YEUX

LArchipel du GoulagDe même, les pacifistes ne sont pas tous aveugles. «Au-dessus de la mêlée» durant la guerre (il s’est réfugié à Genève), Romain Rolland condamne la Terreur des Soviets après avoir applaudi Lénine et les spartakistes allemands. En 1920, suite à sa navigation sur la Volga, le philosophe gallois Bertrand Russell explicite pourquoi Lénine et ses sbires l’insupportent.

Retour de lURSSEn France et ailleurs, les Russes blancs racontent leur expérience avant que Joseph Kessel mette en scène ces exilés dans Nuits de princes. Les querelles entre communistes sont récurrentes et violentes. Lénine s’en prend à Karl Kautsky. Rosa Luxembourg critique la révolution après l’avoir soutenue. Les révolutionnaires agrariens de Viktor Tchernov, qui s’exile, sont écartés. Que dire de la rivalité entre Staline et Trotski, assassiné à Mexico?

Récits de la KolymaLes procès de Moscou (1936-1938) sèment le doute. Alors que la guerre d’Espagne fait rage, André Gide signe son Retour de l’URSS: «Que le peuple des travailleurs comprenne qu’il est dupé par les communistes, comme ceux-ci le sont aujourd’hui par Moscou». Le chrétien Pierre Pascal, beau-frère de Victor Serge, «sort» du communisme tel un relaps d’une nouvelle foi.

Vie et destinEn ce temps-là, le voyage en URSS (avant la Chine et Cuba) est un mythe politico-littéraire. Il dessille les yeux de certains, mais les villages Potemkine, ces trompe-l’oeil de la propagande soviétique, en aveuglent tant d’autres tels Henri Barbusse et Aragon. En 1939, le pacte Ribbentrop-Molotov est pourtant un scandale retentissant!

Il faut encore plusieurs convulsions – la Hongrie en 1956, Docteur Jivago de Pasternak, la Tchéquie en 1968, Soljenitsyne, les dissidents, l’invasion de l’Afghanistan, la perestroïka – pour que la lumière soit totale. Enfin, rappelons que si les sociaux-démocrates le sont restés après 1917, c’est parce qu’ils refusaient la mainmise de Moscou sur les partis communistes de tous les pays.

TK

 

Nouveau: le maître-mot!

lectrice

Un adjectif est décliné à toutes les sauces dans les années 1920: nouveau. Cette décennie se passionne pour ce qui est neuf ou du moins présenté comme tel. Peut-être parce qu’elles dansent le charleston sur les ruines d’un long 19e siècle laminé par la Grande Guerre, les années folles sont-elles avides de nouveauté. Nouveaux moyens de communication (radio, téléphone), de transport (automobile, avion), nouvelles méthodes de travail en usine, autres manières de percevoir, de peindre y compris en recourant à un certain classicisme anti-abstrait comme la «Nouvelle Objectivité» (Neue Sachlichkeit). Le neuf, c’est le nec plus ultra! Nouveauté rime aussi avec vitesse. Les futuristes italiens, dont certains accompagnent le fascisme, la célèbrent depuis le manifeste de Marinetti en 1909. Leur heure de gloire arrive avec les années folles et la marche sur Rome des chemises noires. «Une ère d’incertitude», titrait une exposition récente à Gênes. L’ambiguïté chemine sous l’optimisme conquérant. Et peu pleurent «le monde d’hier»...

TOUS LES DOMAINES SONT TOUCHÉS

Ces années frénétiques sont enthousiastes jusqu’à la naïveté et ouvertes d’esprit, en témoignent la mode et un rapport plus libéré au corps et à la sexualité. Quand l’Art déco, né peu avant la Première Guerre mondiale, s’oppose à l’Art nouveau, qui lui est antérieur (vers 1900), il annonce une ère nouvelle par définition. L’architecture proclame ses utopies: c’est le temps du Bauhaus, des villas blanches du Corbusier, du style international. La photographie (le daguerréotype date pourtant de 1839) est enfin considérée comme un art à part entière. Neuf encore! En France, les intellectuels non conformistes, à la recherche d’une troisième voie entre des extrêmes périlleuses et des démocraties impuissantes, ont une revue, L’Ordre Nouveau, où écrivent Denis de Rougemont, Robert Aron et Daniel-Rops. La Jeune Droite rassemble les dissidents de l’Action française. La nouveauté s’accorde avec l’attrait de la révolution qui dope le totalitarisme à gauche comme à droite. Fascisme, nazisme – «l’ordre nouveau» est le nom de la réorganisation européenne par les nazis durant la guerre – et communisme ont en commun de vouloir le règne de «l’homme nouveau». Qu’il incarne les vertus nationales, voire raciales. Ou se libère des chaînes capitalistes. Si ces idéologies radicalement nouvelles ont séduit des millions d’esprits en quête de rupture, c’est parce que leur propagande, très novatrice, a su promouvoir l’attrait tyrannique de la nouveauté.

TK

 

 

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