Une ruine près de Genève

Le château à l’abri derrière des arbres et moult broussailles. Le château à l’abri derrière des arbres et moult broussailles.

Seul exemple d’architecture militaire restant dans le canton de la Rome protestante, le château de Rouelbeau, à Meinier, est une ruine romantique qui a fait l’objet de fouilles archéologiques et d’un projet de renaturation aux alentours. Une Dame blanche y rôderait la nuit ou la veille de Noël…

10 11BSauf si l’on vient du chemin éponyme, le château de Rouelbeau ne s’offre pas au regard du premier coup. Il faut le deviner, oh, pas trop, mais on peut passer à côté si on n’y prend garde. Cette bâtisse médiévale est située derrière le centre sportif intercommunal de Meinier et Collonge-Bellerive. A l’abri d’une enceinte d’arbres et de broussailles à travers lesquels on entraperçoit ses ruines. Comme si le château se protégeait discrètement de la modernité. Cette muraille naturelle doit beaucoup à l’âme romantique du lieu, très calme et parfois étrangement silencieux. Elle est aussi redevable à un récent projet de renaturation de la Seymaz, le seul cours d’eau se trouvant exclusivement sur sol genevois; cela a permis de revitaliser un agréable biotope marécageux, son écrin originel.

POÉSIE DES RUINES

Le château de Rouelbeau n’en a plus que le nom. Il est une ruine depuis longtemps. Dans le genre, celle-ci n’est pas sans attraits. Elle n’a certes pas le caractère imposant des pyramides de la Mésoamérique. Elle n’a pas non plus l’aplomb d’une construction romaine. Mais elle a son charme. On le sait depuis «la poétique des ruines» de Diderot: les vestiges ont la vertu de rendre muets les amateurs de beauté. 10 11CC’était le cas des romantiques qui se recueillaient sur les pierres de jadis. C’était la grande affaire des écrivains britanniques friands de fantômes victoriens. Cela pourrait aussi être le cas de l’imprudent qui s’aventurerait nuitamment sur ce site de la commune de Meinier: l’importun risquerait d’y rencontrer la Dame blanche de Rouelbeau! Depuis sept siècles, cette âme en peine errerait les nuits sans lune ou lors des veillées de Noël. Responsable de disparition de personnes, voire de morts inexpliquées, elle serait la première épouse répudiée du bâtisseur des lieux, le chevalier Humbert de Choulex. Elle attendrait le retour de son mari, souhaitant qu’il lui rouvre les portes du château, ou hanterait les ruines le coeur lourd de rancoeur. Mais serait-elle si mauvaise si l’on songe à l’aide qu’elle apporta à Jean Bahut le ventre creux (voir encadré)?

LÉGENDE DE SEPT SIÈCLES

Cette légende, souvent ignorée des Genevois qui n’habitent pas la rive gauche, prend sa source dans le Moyen Âge cantonal, relégué dans l’ombre iconique de la Réforme. En ce temps-là, le seigneur de Faucigny et le comte de Savoie guerroient pendant près de cent ans pour la possession de la campagne genevoise. En 1318, Humbert de Choulex est le maître d’ouvrage de cet édifice défensif bâti sur un tertre artificiel. Il le construit en bois pour le compte du dauphin de Viennois, Jean II, seigneur de Faucigny. Avec ceux d’Hermance, de Nernier et des Allinges, le château de Rouelbeau garantit l’accès au lac Léman. Cette légende prend sa source dans la campagne genevoise du Moyen Âge.Après plusieurs attaques, le comte de Savoie s’empare du site en 1355. Celui-ci a vraisemblablement été fortifié en pierre un peu avant d’être conquis. Puis Rouelbeau poursuit son histoire sous l’égide des comtes de Savoie, qui deviennent ducs et s’emparent progressivement de Genève. Mais, en 1536, la cité du bout du lac s’émancipe de la tutelle savoyarde après une longue lutte. Les Bernois viennent à la rescousse des indépendantistes protestants. Au passage, ils endommagent le château. Il passe ensuite entre les mains de particuliers de la région qui ne s’en occupent guère. Rouelbeau devient momentanément une prison ou une maison de chasse. Puis plus rien. Les gens du coin vont alors s’en servir comme d’une carrière. Au 19e siècle, des peintures l’attestent, on aime y flâner. En 1921, quand la forteresse est classée monument historique lors du premier inventaire cantonal, elle est une ruine depuis longtemps.

BIOTOPE MARÉCAGEUX

Invasive, la nature a mis en péril les maçonneries restantes. En outre, à l’époque, le marais de Sionnet et celui entourant les ruines de Rouelbeau sont voisins. En cas de gel, ils se transforment en patinoires. Les oiseaux y trouvent un endroit propice également apprécié des braconniers. Mais les marécages ont mauvaise réputation. Leurs miasmes n’aident pas aux travaux des champs. Et la Dame blanche y rôderait… Assécher ces terres insalubres devient une mission capitale pour les partisans du progrès. Entre 1915 et 1925, les grands marais sont assainis afin d’enrayer le dépeuplement des villages et d’améliorer le rendement agricole de Meinier, commune à vocation rurale. 12 13A arrivée au châteauLa Seymaz est canalisée, se rétrécissant en un filet d’eau, et ses affluents enterrés. Le corset de béton des Trente Glorieuses craquèle néanmoins avec la prise de conscience écologique. Ces deux dernières décennies, un vaste projet de renaturation revitalise la région. Aujourd’hui, les alentours de Rouelbeau ont à nouveau un air de zone marécageuse, certes bien moins sauvage qu’autrefois. L’après-midi où l’Echo s’y est aventuré, un couple de hérons cendrés s’est envolé, les grenouilles coassaient et plus d’un lézard bronzait parmi les ruines.

FOUILLES ARCHÉOLOGIQUES

14B vue sur le Voirons ma préféréeCette revalorisation de la nature est allée de pair avec un travail patrimonial. De 2001 à 2014, des fouilles ont permis de mieux connaître l’histoire de Rouelbeau, mettant à jour notamment une bulle pontificale d’Innocent IV. Mais les vestiges étant trop fragiles, ils ont dû être remblayés. Le parcours proposé sur le site, avec une belle maquette en bronze et des notices, permet néanmoins de se faire une idée de cette construction rectangulaire de 52 mètres sur 39. Le double fossé reste évident avec ses douves dans lesquelles on imagine aisément qu’un promeneur chuterait – sous la poussée d’une main spectrale? Le chemin de ronde surveillait efficacement les abords marécageux. Point fort: les deux tours circulaires saillantes de 9 mètres de diamètre assurant le gros de la défense; leur rondeur assoit le caractère sécurisant du site. Un château bâti sur un tertre artificiel au milieu des marécages.En revanche, la cuisine et la domus plana, la maison qui servait de lieu de vie à la garnison – six cavaliers et dix fantassins en temps de guerre, deux ou trois en temps de paix –, ne sont plus visibles. De même que le puits et l’escalier que la Dame blanche aurait invité Jean Bahut à descendre… Tout cela est réussi. La main de l’homme a préservé la présence d’une ruine à défaut de lui redonner une verticalité architecturale. Elle a sauvegardé l’esprit d’un lieu à part. 12 13CC maquette du siteElle le fait perdurer en le laissant vivre. Et elle a été plus compréhensive avec la nature. Mais, déception, pas une seule mention de la Dame Blanche dans les notices lisibles sur le site de Rouelbeau! Le folklore ne ferait-il pas bon ménage avec l’archéologie? C’est oublier que la science n’aime ni cautionner la superstition ni prouver l’existence d’un fantôme. C’est peut-être préférable: mieux vaut ne pas évoquer la mémoire des revenants de peur qu’ils ne reviennent nous hanter!

Pour se rendre au château de Rouelbeau: prendre le bus G à l’arrêt de Rive, s’arrêter à la Pallanterie, puis marcher pendant une dizaine de minutes. Un site intéressant, http://www.batie-rouelbeau.ch/, propose films et documentation sur le château tel qu’il était au Moyen Âge et durant les fouilles archéologiques.

 

Les Dames blanches

Une Dame blanche est l’apparition d’une femme diversement intentionnée. On trouve de nombreuses croyances à ce sujet en Europe et en Amérique du Nord. Ces fantômes ressemblent parfois à des fées des landes ou des forêts; elles risquent d’attaquer les passants, mais elles peuvent aussi être les gardiennes d’un lieu. Ces revenants du royaume des morts ont aussi l’aspect de lavandières réclamant de l’aide dans leur labeur. Mais leur fonction principale semble le plus souvent celle de messagers. Un peu comme la Banshee de la mythologie celtique irlandaise, une Dame blanche annoncerait une mort prochaine – comme pour la dynastie des Habsbourg, cas fameux. Elle est aussi associée à un endroit qu’elle hanterait avec regret ou dont elle garderait le trésor légendaire. Cette vieille croyance a persisté, et même muté au 20e siècle, donnant naissance à l’auto-stoppeuse fantôme qui, parfois, alarmerait les passagers à l’approche d’un virage dangereux avant de disparaître.

TK

 

Répudiée au Moyen Âge

Selon la tradition, la Dame blanche de Rouelbeau serait la première épouse de Humbert de Choulex ou de Cholay. Ce chevalier dont l’existence est attestée a construit ce château pour le compte des seigneurs de Faucigny en 1318. Il a aussi fait ce que l’Eglise acceptait en ces temps gothiques: il répudia sa femme, car elle ne pouvait lui donner une descendance mâle! On ne connaît pas le nom de celle-ci, mais on raconte qu’elle se réjouissait de son mariage. Las, son bonheur fut de courte durée. Sa stérilité valait bannissement. Humbert chassa donc sa dulcinée, qui quitta le château la mort dans l’âme.

ELLE AIMAIT LA NUIT DE NOËL

Puis la répudiée rôda dans les alentours marécageux, espérant que son époux daignerait changer d’avis. Le chagrin la rongeait, les pleurs ravinaient son beau visage. Les villageois étaient affligés de croiser la malheureuse au détour d’un chemin spongieux. Avec le temps, ils se lassèrent cependant de son errance éplorée. Jusqu’au jour où elle disparut… Des années plus tard, lors d’une nuit ténébreuse – c’était la veille de Noël –, un villageois rentrait chez lui en passant près du château de Rouelbeau. Apercevant une ombre blanche, ce pauvre hère crut qu’il s’agissait d’une personne égarée. Il s’approcha pour aider l’infortunée. Sa méprise fut à la hauteur de sa surprise: c’était une apparition flottant dans les airs! D’une voix d’outre-tombe, le fantôme l’avertit: «J’attends mon époux. Nous devons nous retrouver un soir sans lune à la veille de cette fête de Noël que j’aimais tant. Quiconque s’approchera de mon château ce soir-là n’en reviendra pas. Allez- vous en!». Ni une ni deux, l’homme s’enfuit et raconta sa mésaventure aux autres villageois, contribuant à la diffusion de la légende de la Dame blanche de Meinier. 

TK

 

La version napoléonienne

lectrice

La légende de la Dame blanche a une autre version, complémentaire. Durant les guerres napoléoniennes – quand Genève est française –, les récoltes sont maigres et les campagnes dévastées. Un certain Jean Bahut n’a qu’un quart de miche de pain pour réveillonner avec sa vieille mère: quelle misère! Il envisage de se mettre à l’affût près de l’étang marécageux de Rouelbeau, priant le bon Dieu pour qu’il lui envoie un peu de gibier.

Sa mère craint de perdre le fils qui lui reste. Elle a peur des loups des proches Voirons. Surtout, Rouelbeau est hanté! Mais Jean persiste dans son idée. Il prend son fusil, se cache dans le tronc d’un arbre sur le tertre du château en ruine. Il guette, attend. Même pas un rat. Le froid l’engourdit, la nuit l’enveloppe, il s’assoupit…

MISE EN GARDE

Les douze coups de minuit sonnés dans la campagne le réveillent. Une forme blanche surgit. Une femme très belle volète, erre parmi les pierres, disparaît, réapparaît soudain face au chasseur: «Que fais-tu ici? La nuit de Noël appartient aux trépassés. C’est la seule fois de l’année où nous avons la permission de revenir sur le lieu que nous avons aimé. Si tu n’as pas une raison valable, tu risques la mort!».

Jean Bahut implore la Dame blanche, lui explique sa situation. Elle le croit: «Tu seras le premier et le dernier vivant que j’emmènerai au royaume des spectres». Sur ce, le château de Rouelbeau réapparaît tel qu’il était dans sa gloire médiévale: pont-levis, soldats, victuailles… La Dame blanche, rayonnante, emmène son visiteur par un escalier dans une cave remplie de trésors:

«Sers-toi!».

Oubliant sa faim, Jean Bahut prend autant de louis dorés qu’il peut. Quand il remonte à l’air libre, le château est redevenu une ruine. La Dame blanche? Evanouie! Désormais riche, ce campagnard fait croire aux villageois qu’il a trouvé l’argent qu’un aristocrate en exil ou mort sur l’échafaud aurait caché à Rouelbeau. Mais à ses petits-enfants il aime conter l’origine surnaturelle de sa fortune: «N’allez jamais de nuit dans les ruines de Rouelbeau. La Dame blanche m’a épargné, mais ceux qui ont voulu m’imiter ne sont jamais revenus!».

TK

 

Que faire dans la région?

Entre villas, parcelles agricoles et bois de Jussy, une escapade dans les ruines de Rouelbeau permet de découvrir la région genevoise d’Arve et Lac traversée par la Seymaz.

LE LONG DE LA SEYMAZ

On peut parcourir la région pour de petites balades le long de la Seymaz, qui se jette dans l’Arve. La carte «Seymaz-régions» propose des randonnées pédestres de courte durée ainsi qu’un choix d’adresses dans les communes de Meinier, Gy, Jussy, Presinge, Choulex et Puplinge. Cette carte est à disposition gratuitement dans les mairies des six communes. Elle est aussi téléchargeable sur leur site: www.meinier.ch/sport-cultureloisirs/ sport/randonnees-seymaz-region. On recommande la promenade partant de Jussy-Le-Château et faisant le tour du bois de Jussy, praticable à vélo et avec une poussette: cette boucle de 2 heures est accessible en bus (ligne 32). Le centre horticole de Lullier se trouve sur la commune de Jussy.

BAINS ET NATURE

On peut bronzer le long des rives des communes lacustres de la région Arve et Lac. A Collonge-Bellerive, voisine de Meinier, la plage de la Savonnière est agréable; il faut cependant payer un tout petit peu (13, chemin Armand-Dufaux). La plage de la Pointe à la Bise, elle aussi engazonnée, est gratuite (19, chemin de la Bise); elle fait partie d’une réserve naturelle qui abrite la dernière roselière lacustre d’importance du canton de Genève; cela vaut le déplacement. On peut aussi pousser jusqu’à Hermance (bus E), s’y baigner et monter en haut de la tour de ce joli village qui fait frontière avec la France.

PALAIS GOURMANDS

Genève a la réputation d’être une ville. Sa campagne vaut pourtant la peine d’être découverte. En allant remplir sa besace de bons produits locaux! Si vous aimez le vin, arrêtez-vous à Jussy, au domaine du Crest (domaineducrest. ch), dont le château fut restauré par le fameux poète-guerrier huguenot Agrippa d’Aubigné, compagnon d’Henri IV, réfugié à Genève et auteur de l’oeuvre poétique Les Tragiques. Pour ceux qui préfèrent la bière, une halte à la Brasserie des Murailles à Meinier (bmurailles.ch) s’impose: on recommande La Sorcière, une rousse qui a du caractère, et La Catapulte, une brune caramélisée. Pour ceux qui se ravitaillent en produits bio, rendez- vous à la Touvière, toujours sur la commune de Meinier (10, route du Carre-d’Aval, bus A, touviere.ch).

HAUTE CULTURE

En rentrant à Genève, toujours dans la région Arve et Lac, la Fondation Martin Bodmer, à Cologny, est un écrin de culture classique. Le musée a été conçu par Mario Botta. Le livre y est roi. Bibliophile passionné, Martin Bodmer a amassé une collection impressionnante pendant un demi-siècle: 150’000 livres dont un noyau dur de manuscrits originaux de grande valeur et des incunables comme l’Apocalypse de saint Jean traduit et illustré par Albrecht Dürer. Expositions permanente et temporaire. Actuellement, c’est sur les reliures de prestige, exposition dont l’Echo a récemment parlé (https://fondationbodmer.ch/).

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