Tessin: sur les traces du loup

Le loup, exterminé en Suisse au début du 20e siècle, a refait son apparition dans les années 1990. Le loup, exterminé en Suisse au début du 20e siècle, a refait son apparition dans les années 1990.

Le loup a habité le Val Verzasca, au Tessin, jusqu’à sa disparition il y a cent ans. Le berger Pascal Favre milite aujourd’hui contre son retour; les écologistes, eux, veulent davantage le protéger en lançant un référendum contre la nouvelle loi sur la chasse. Le peuple votera le 27 septembre.

Un vieux livre raconte que sur les hauteurs du Val Verzasca, il y avait un piège à loup: un simple trou creusé dans le sol, entouré de pierres et camouflé par des feuilles, d’où le prédateur n’avait aucune chance de sortir vivant. Au 19e siècle, les paysans avaient construit beaucoup de lüera comme celle-ci dans cette région sauvage du Tessin où les loups attaquaient régulièrement les troupeaux de moutons et de chèvres.

«Dans cette vallée, on ne croise âme qui vive.»En suivant les indications aussi poétiques qu’approximatives de Montagna bella, 15 itinerari per scoprire il Ticino (Belle montagne. 15 itinéraires pour découvrir le Tessin) d’Ely Riva (épuisé), on arpente les versants abrupts de cette vallée encaissée le long de sentiers abandonnés où l’on ne croise âme qui vive. Très vite on n’entend plus mugir la Verzasca, une rivière vert émeraude dont la furie défie la blancheur immaculée d’immenses blocs de gneiss, vestiges des glaciations. Et on oublie les touristes qui, après trois mois de confinement et de fermeture des frontières, reviennent avec ardeur dans les «Maldives de la Suisse» pour s’agglutiner autour du pont prétendument romain de Lavertezzo et éprouver le frisson d’une eau cristalline à 12 degrés.

«MÊME MOI JE M’Y PERDS»

11A EM32La pente est raide, mais la brise qui anime la forêt de hêtres rend la montée presque légère. Une lumière vive danse entre les feuilles. Au-dessus d’un terre-plein, elle éclaire une vieille étable en pierres sèches à moitié écroulée. Au détour d’un chemin, elle illumine une chapelle où des fleurs en plastique et des bougies éteintes accompagnent les prières à la Vierge. Le jaune éclatant des genêts alterne avec le mauve des rhododendrons qui cède la place à l’orangé de quelques lys isolés. A l’ombre d’un cytise au jaune flamboyant, on reprend son souffle en scrutant les cimes. Pourtant, malgré tous nos efforts et d’innombrables glissades sur des tapis de feuilles, nous n’avons pas trouvé le piège à loup. En revanche, nous avons atteint un sommet avec une vue vertigineuse sur la vallée et la montagne d’en face que nous gravirons vaillamment le lendemain en suivant les indications d’un éleveur d’ânes du coin: «N’allez pas par là, même moi je m’y perds! Les chemins sont tracés près de la rivière et sur les sommets, le long de la célèbre Via Idra,mais entre les deux il n’y a rien».

C’est pourtant sur ces coteaux escarpés et ces sentiers impraticables ponctués de hameaux abandonnés et de quelques rustici restaurés pour accueillir les citadins du week-end que nous avons rencontré des êtres humains, les seuls. Arrivés à un alpage, nous entendons bêler des chèvres que nous ne voyons pas. «Ce sont des Nera Verzasca, une race pro specie rara. Elle ne sort que la nuit», nous explique Pascal Favre, pointant la tête hors de l’étable.

LONGUE BARBE BLANCHE

Ce bonhomme grand et mince à la longue barbe blanche est à lui seul une image d’Epinal de la Suisse, au point que Passe-moi les jumelles lui a consacré une émission en 2016, visionnée depuis près d’un million et demi de fois. Il y a plus de 30 ans, il a quitté Neuchâtel et son métier d’instituteur pour s’installer avec son épouse sur ces terres aussi majestueuses qu’inhospitalières. Il y élève une septantaine de chèvres et vit de la fabrication du fromage qu’il vend sur les marchés du canton et envoie dans tout le pays.

13A EM32Pendant les trois mois d’été, il monte à l’alpage, aidé par un volontaire. La vie y est frugale: pas d’eau courante ni d’électricité – la traite des chèvres se fait à la main; et le chauffage au bois est limité à la cuisine. Depuis peu, Pascal Favre milite contre le loup. «Le 13 avril, les moutons de mon voisin ont été attaqués par des loups, à cent mètres de mon étable, détaille-t-il. Sur les quinze bêtes, quatre ont été tuées. Mes chèvres sont en liberté c’est impossible d’installer une clôture électrique sur un terrain aussi escarpé. Et elles n’y sont pas habituées. Au Tessin et dans toute la chaîne alpine, le mode de gouvernance des troupeaux est le même. La configuration du sol ne permet pas d’appliquer les règles qu’on nous impose. Et d’ailleurs, elles ne fonctionnent pas toujours: malgré les protections électriques et les chiens, les troupeaux continuent à se faire attaquer!»

TIR PRÉVENTIF

13B EM32Ce n’est pas l’avis d’Isabelle Germanier, responsable romande de Groupe Loup Suisse, jointe par téléphone. «En Suisse, où il n’y avait plus de prédateurs depuis cent ans, les bergers avaient peu à peu disparu mais, avec le retour du loup, ce métier revient sur le devant de la scène et retrouve ses lettres de noblesse. Nous sommes consternés de voir tant de troupeaux sans aucune protection. C’est irresponsable! Nous sommes contre la nouvelle loi sur la chasse car, selon le texte proposé, elle permettrait d’abattre un loup n’ayant pas encore commis de dégâts.»

L’association accepte que le loup soit régulé – autrement dit abattu –,mais selon des modalités claires et non sujettes à interprétation, ce qui n’est pas le cas, selon elle. Le Groupe Loup Suisse demande également qu’un travail de fond soit fait pour que les éleveurs utilisent les moyens de protection préconisés par l’Office fédéral de l’environnement. «Nous conseillons des clôtures et des parcs de nuit électrifiés, si possible un ou des chiens de protection et une présence humaine à proximité», conclut Isabelle Germanier.

Pascal Favre ne l’entend pas de cette oreille: «Je n’ai pas de chiens, rétorque-t-il. On ne peut pas se payer des chiens et des clôtures, ce n’est pas la réalité des paysans de montagne. Avant, il y avait dix personnes sur une exploitation; aujourd’hui on peut y arriver à deux, mais si l’on doit prendre un ouvrier, on ne s’en sort pas.On fait croire aux gens que les agriculteurs sont contre la nature: c’est absurde! La société va vers le bio, la permaculture, mais des animaux en liberté sur le territoire, c’est encore mieux que le bio. Les miens mangent ce qu’il y a dehors : lorsqu’on est passés au bio, je n’ai pas eu à changer quoi que ce soit.»

LES GENS DES VILLES

Selon lui, le loup, c’est l’arbre qui cache la forêt. Derrière, il y a les constructeurs de tracteurs et l’industrie agroalimentaire qui a tout avantage à ce que les petits producteurs disparaissent. « Le loup, c’est un fait de société. Les gens doivent choisir quel type d’aliments ils veulent manger. Je ne suis pas contre le loup, mais il faut le contrôler dans des zones très précises et s’il en sort, il faut le tuer. Pourtant, ce sont les habitants des villes qui décident pour nous. En Suisse, il n’y a plus que 4% de paysans et ce ne sont pas tous des paysans de montagne. Si on disparaît, les gens s’en moquent; mais ils veulent manger des produits d’alpage!»

Les vieux pièges à loup du Val Verzasca semblent montrer que les éleveurs ont toujours cherché à se défendre contre le loup, même à titre préventif.

Isolda Agazzi

La nouvelle loi sur la chasse

En suisse, le loup a disparu au début du 20e siècle, exterminé par les chasseurs. Le premier est revenu officiellement en 1995 dans le Val Ferret. actuellement, notre pays compte environ huitante loups répartis sur plus de vingt cantons, essentiellement en Valais, dans les Grisons et au Tessin.

AUCUNE ATTAQUE SUR L’HOMME

L’ancienne loi sur la chasse, qui date de 1985, interdit de tirer le loup à moins qu’il pose problème sur des troupeaux protégés (au minimum par une clôture électrifiée). A savoir qu’il ait tué trente-cinq moutons en quatre mois ou vingt-cinq moutons en un mois. Dans ce cas, les autorités délivrent une autorisation de tir – il y en a eu vingt-sept depuis 1995 et quatorze loups ont été abattus. Le deuxième cas de figure est que le loup ait un comportement inadapté envers l’homme, ce qui n’a jamais été le cas sur les vingt-sept autorisations de tir délivrées. il n’y a eu aucune attaque sur l’homme en suisse depuis 1995. selon l’office fédéral de l’environnement, depuis 2009, les loups tuent entre 150 et 500 chèvres et moutons par an. En 2018, 360 attaques sur 400 ont été commises sur des troupeaux n’ayant strictement aucune protection. Les élevages protégés sont nettement moins touchés: entre 10 et 30% des attaques annuelles, les loups arrivant parfois à contourner les clôtures électriques lorsqu’elles sont le seul moyen de protection utilisé.

Jugeant que cette loi n’était plus d’actualité, le Conseil national en a adopté une nouvelle qui essaie de protéger un peu plus les espèces, mais qui autorise aussi à tirer le loup à titre préventif selon une décision confiée aux cantons. Un comité composé du Groupe Loup suisse, du WWF, de Pro natura et de BirdLife a lancé un référendum qui a abouti. La nouvelle loi sur la chasse sera soumise à la votation populaire le 27 septembre.

IsA

 

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