L’aumônerie du CHUV

L’aumônier protestant Gabriel Dutoit avec un patient en juin. L’aumônier protestant Gabriel Dutoit avec un patient en juin. Jean-Brice Willemin

Les aumôniers de l’hôpital lausannois ont été très demandés au plus fort de la crise de la COVID-19. Leur soutien envers les patients en détresse fait la quasi-unanimité des soignants; le fruit d’une histoire au service de tous, croyants ou non.

Quand lesmalades de la COVID- 19 ont soudainement afflué en mars dernier au CHUV, à Lausanne, la Direction des Soins (DSO) a pris des mesures. Seuls les professionnels des soins d’urgence pouvaient désormais franchir les portes de l’hôpital. Priés, comme d’autres soignants, de rester à la maison, la plupart de la vingtaine d’accompagnants spirituels l’ont bien compris.

chuv2«Certains se sont sentis exclus de l’hôpital, car seuls deux d’entre nous assuraient un service de garde renforcé à la fois. Mais très vite, nous nous sommes rendu compte que nous étions très demandés», raconte François Rouiller, chef du service de l’aumônerie au CHUV. «Une dizaine de jours plus tard, nous avons vérifié ce qu’il en était. Notre sondage a vite révélé que c’étaient surtout les patients non-COVID qui nous attendaient, privés de visites extérieures, seuls face à leurs questions existentielles.» Une semaine plus tard, les accompagnants spirituels étaient réintégrés dans les équipes de soins.

UNE DÉMARCHE HOLISTIQUE

La DSO, soutien de poids pour l’aumônerie, tenait à ce que la spiritualité reste incluse dans le processus de soins au même titre que les dimensions biophysique, psychique et sociale. «Car au CHUV, nous soignons selon une démarche holistique en prenant en compte chacun globalement, avec toutes ses dimensions», explique Isabelle Lehn, directrice de la DSO.

Cette intégration de la spiritualité à l’hôpital s’est lentement mise en place. Rappelez-vous. Au début des années 1980, nous vivions le drame humanitaire du sida. De nombreux jeunes hommes et femmes révoltés par l’approche de la mort et sans lien avec le monde religieux attendaient un soutien spirituel. Mais ils ne voulaient pas entendre parler du secours de la religion. Des infirmières ont alors contacté des aumôniers protestants ou catholiques cantonnés dans des missions religieuses au CHUV. Des hommes d’Eglise se sont organisés pour se rendre disponibles auprès de ces patients sans religion.

LE TOURNANT DES ANNÉES 2000

Les années 2000 ont vu se constituer une présence mieux structurée d’aumôniers auprès des personnes hospitalisées. Catholiques et réformés, main dans la main, ils se sont mis à collaborer étroitement avec les soignants. Car la nouvelle constitution vaudoise du début du millénaire le précise dans son article 169: «L’Etat tient compte de la dimension spirituelle de la personne humaine».

«Dès lors, cet accompagnement spirituel des théologiens de l’aumônerie a exclu tout prosélytisme, toute posture missionnaire de transmission d’un héritage religieux», précise Isabelle Lehn. «Je suis garante du cadre institutionnel qui assure au patient la maîtrise de ses opinions et choix spirituels.» Membre de la direction générale du CHUV, c’est elle qui est responsable du service d’aumônerie, tout en associant les Eglises protestante et catholique à sa gouvernance. Ces dernières peuvent ainsi recueillir les expériences de terrain des accompagnants spirituels pour faire évoluer leur cahier des charges, d’entente avec le CHUV.

«Cette relation étroite entre le CHUV et nos deux Eglises fonctionne bien. C’est un dialogue exigeant et constructif, «estime Michel Racloz,membre de la direction de l’Eglise catholique dans le canton de Vaud et en charge des aumôneries oecuméniques. Il se félicite de l’intégration de l’aumônerie dans le cadre institutionnel de l’hôpital; tout en relevant l’importance d’accompagnants spirituels spécifiques pour les personnes croyantes.

UN SIGNE D’ESPÉRANCE

«Le spirituel n’a pas à être englobé par la santé dans un cadre trop fermé. L’aumônier doit aussi pouvoir accompagner les demandes religieuses pour elles-mêmes et être signe d’une espérance auprès de personnes déstabilisées par la maladie.» Et le responsable catholique de préciser: «Nous veillons, par exemple, aux attentes communautaires des patients dont une majorité demeure chrétiens; c’est important qu’ils puissent bénéficier de célébrations adaptées dans l’enceinte de l’hôpital».

Dans la réalité du terrain, qu’en disent les théologiens chrétiens engagés au CHUV? S’accommodent-ils d’être ainsi au service d’une spiritualité au sens large? «Assurément! Bien qu’il soit arrivé que des accompagnants soient amenés à se remettre en cause, comme partout. Certains ont ainsi renoncé à leur poste», confie le chef de l’aumônerie François Rouiller. La religion a-t-elle alors encore une place à l’hôpital? «La vie spirituelle n’exclut pas l’expression religieuse; elle l’englobe. L’accompagnement spirituel, personnel et singulier, reste l’essentiel de notre travail. Mais nous proposons aussi des célébrations ou rituels religieux, notamment le dimanche, à celles et ceux pour qui cela est important. Même si ces patients sont très peu nombreux aujourd’hui parmi la population hospitalisée.»

DÉTRESSE ET RESSOURCES

Et les spécialistes de la santé psychique, comment perçoivent-ils les accompagnants spirituels, proches de leur domaine de compétence? «Quelques rares thérapeutes se sont plaints que l’on marche sur leurs plates-bandes », relève Isabelle Lehn. Pour sa part, elle est plutôt enchantée de la collaboration des divers intervenants auprès du patient, accompagnants spirituels compris.

Concrètement, l’équipe de soins établit, pour chaque patient, un dossier informatisé dans lequel sont consignées les observations des médecins, du personnel infirmier et des thérapeutes, y compris celles de l’accompagnant spirituel. Ce dernier est tenu d’écrire l’éventuelle détresse spirituelle du patient rencontré et ses atouts pour y faire face.

Ce soutien spirituel est-il apprécié des personnes sortant du CHUV? François Rouiller croit rejoindre les attentes des patients. «Nous n’avons pas de sondage sur le degré de satisfaction. Mais les échos de malades et de soignants confirment l’importance de notre travail. A nous de perfectionner nos modes de faire, dans l’interdisciplinarité. »

Jean-Brice Willemin

Aider le patient à se comprendre

lectrice«Dès mon arrivée auprès d’un patient, je créée une alliance avec lui, une complicité qui l’amène à se raconter, à exprimer ses révoltes, à se comprendre.» L’accompagnant spirituel Gabriel Dutoit se confie volontiers à nous, comme ses patients qui se livrent intimement à lui.

Théologien protestant de 47 ans, père de famille, il a roulé sa bosse dans l’Eglise: auprès des jeunes, dans la communication et l’écoute des personnes. Et depuis bientôt une année, il a choisi de mettre sa spiritualité au service de la société plutôt que dans une communauté réformée. «Je débute dans un nouveau métier, avec une grande expérience pratique de l’écoute, validée par des formations, notamment celle d’accompagnant spirituel dans le milieu de la santé». Et c’est un gros défi qu’il relève au CHUV. «Je suis en poste à l’hôpital psychiatrique de Cery ainsi qu’en dermatologie et chirurgie septique (amputations, prothèses); des patients qui peuvent en être affectés dans leurs croyances, leur identité et leurs valeurs.»

«JE SUIS ATHÉE»

«Je précise d’emblée que je suis à l’écoute personnelle de chacun, quelles que soient ses convictions.»Avant de passer dans les chambres des malades, Gabriel Dutoit s’est entretenu avec le personnel infirmier. On lui indique quels malades semblent avoir besoin de rencontrer en priorité un aumônier et il reçoit quelques indications sur leur état de santé. Comment se présente-t-il auprès d’eux? «Je précise d’emblée que je suis à l’écoute personnelle de chacun, quelle que soit ses convictions. Et quand on me dit: «Je suis athée», ou qu’on me raconte des expériences religieuses négatives, je dis tout de suite mon respect, car ils me confient des convictions intimes.» Il mène alors une écoute approfondie qui peut prendre environ trois quarts d’heure «Avant de partir, je résume notre entretien, ce qui aide souvent mes interlocuteurs à poursuivre la réflexion seuls ou avec moi.» En entrant dans la chambre de Georges Baud pour nous le présenter, Gabriel Dutoit retrouve un homme qui a cru son dernier jour arrivé. Ce dernier nous confie que sa révolte s’est apaisée. Se disant libre-penseur d’origine réformée, ancien ingénieur EPFL de 72 ans qui a bourlingué dans le monde entier, il se demande maintenant pourquoi il a été si près de partir pour de bon. «Le proverbe ne dit-il pas: ‘Quand tu marcheras, Il te guidera...’ », se souvient-il. Au terme de la rencontre, l’accompagnant spirituel transcrit quelques notes dans la fiche établie pour chaque patient. «Ces brèves synthèses sont une discipline à acquérir. Elles me sont utiles quand je reviens vers le patient.

Elles donnent un éclairage utile aux médecins, infirmières et thérapeutes pour la suite des soins.» Le sourire naturel de Gabriel Dutoit, son professionnalisme, ont vite séduit le monde de l’hôpital lausannois.

J-B.W.

 

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