Les années folles: Al Capone

Paul Muni incarne Tony Guarino dans Scarface de Howard Hawks (1932). Le film a grandement contribué à façonner le mythe d’Al Capone. Paul Muni incarne Tony Guarino dans Scarface de Howard Hawks (1932). Le film a grandement contribué à façonner le mythe d’Al Capone.

Que seraient les années folles sans Al Capone et ses tueurs tirés à quatre épingles? Inspiré de la vie du célèbre mafieux à la cicatrice, Scarface dresse un portrait explosif de la Prohibition. Son auteur, Armitage Trail, a arpenté les rues de Chicago et fréquenté la pègre de l’époque.

«Tony Guarino, destiné à devenir le plus grand de tous les chefs de gang célèbres d’Amérique, n’avait que dix-huit ans lorsqu’il commit son premier crime sérieux. Et, comme c’est souvent le cas, la cause était une femme. Mais quelle femme!» Si vous ne saviez pas où vous mettiez les pieds en ouvrant Scarface, premier roman de gangsters avec Little César (1929), de W. R. Burnett, vous voilà immédiatement fixé.

Ce que Maurice Coons, alias Armitage Trail, raconte dans le best-seller qui l’a rendu célèbre d’un jour à l’autre, n’est rien de moins que la folle ascension – et la chute toute aussi fulgurante – du plus fameux des criminels. Alphonse Capone (1899-1947), dit Al Capone, dit Scarface, «Le Balafré». L’homme qui mieux que n’importe quel chef de la pègre des années folles sut tirer profit de la Prohibition (1920-1933). Et transformer un réseau de maisons de passe et de jeu en empire du crime. Des rues poisseuses de Chicago aux plus hautes sphères du gouvernement.

Mais attention, Scarface, paru en 1930, comme pour signifier la fin d’une époque laminée par le Krack, n’est pas une biographie du big boss de la contrebande d’alcool. L’auteur s’inspire de sa vie, mais pour façonner une fiction plus riche que le serait un récit documentaire. Tony, l’archétype du gangster cruel mais juste – «Je tiens toujours mes promesses, bonnes ou mauvaises», dit-il en référence au prétendu code d’honneur des mafieux – est un immigré italien né aux Etats-Unis. Il a toujours vécu à Chicago. Al Capone, le vrai, est né à Brooklyn (New York) où il a grandi avec ses parents napolitains jusqu’à son départ pour la «capitale du crime», à 18 ans.

Il faisait passer sa cicatrice pour une blessure de guerre.Sa fameuse cicatrice, Capone la doit à trois coups de rasoirs alors qu’il officiait comme videur à l’entrée d’une discothèque; il avait insulté, sans le savoir, la soeur d’un caïd local. Comme le chef de la pègre faisait passer cette vilaine cicatrice pour une blessure de guerre, l’auteur de Scarface a choisi de faire de son personnage un ancien combattant.

A travers Tony Guarino et ses pensées, c’est tout une époque qui s’ouvre au lecteur. Des années réellement folles où les «ratatata cafouilleux » des mitraillettes couvrent le brouhaha des théâtres burlesques. C’est la loi de la Thompson, cette arme de guerre au chargeur circulaire démesuré «particulièrement apprécié du gangster moderne, qu’on manie aussi facilement qu’un fusil et qui, tout en pesant à peine 5 kilos, vous crache ses 100 balles à la minute».

Chicago, la «ville des vents», est aussi sale et dangereuse que sa société est pourrissante, ses politiciens véreux et sa police corrompue. Le quartier de Tony, en particulier. «Les vieux immeubles croulants, avec leurs fenêtres aveugles et condamnées du rez-de-chaussée», semblent «se pencher avec malveillance sur les rues étroites et malpropres». Une rue qui «sert le jour de marché aux marchands de quatre-saisons, était jonchée de cartons, de papiers, et de déchets répugnant. La tension sourde d’une menace omniprésente pesait sur tout ça, un indéfinissable rien, mais qui forçait l’éventuel étranger au quartier qui reniflait ce rien à regarder par-dessus son épaule, sans raison apparente». Vu les circonstances et le caractère de Tony, il était «à peu près aussi difficile pour lui d’éviter de terminer dans la peau d’un gangster que pour un prince du sang d’éviter de finir sur le trône». Tout commence avec Vyvyan Lovejoy. «Une grande blonde sculpturale, aux cheveux dorés, au teint blanc et rose, et aux longues et gracieuses jambes blanches.» Tony ne remarque pas que le visage ravissant de Vyvyan «était encore plus toc que ces bijoux ». Il est «incapable de distinguer les ravages de la débauche, sous les couches de fond de teint et de poudre; de remarquer les lignes cruelles, autour de la bouche trop rouge, ni l’impitoyable cupidité d’un nez plutôt épais, et maquillé».

Il aborde la danseuse «avec la fougue toute je-m’en-foutiste des Latins», ôte sa casquette – «l’une des choses qu’il avait apprises au cinéma, le seul précepteur qu’il ait jamais eu» et se lance. Problème? Comme lui fait remarquer la principale intéressée en le traitant de morveux, Vyvyan est la petite amie d’Al Spingola, un des plus gros caïds de la ville! «Quand t’auras un gros paquet d’oseille de côté, le môme, et une grosse voiture, repasse dans l’coin et peut-être qu’on pourra causer.» Mais Tony, qui vit déjà de petites magouilles lucratives, s’active. Après lui avoir montré «sa bagnole et son matelas d’oseille», le jeune délinquant commence à sortir secrètement avec la belle... et finit par assassiner Al Spingola.

Pour se protéger d’une vendetta, il rejoint le gang irlandais d’Ohara. Et monte les échelons. Une méprise sur une piste de danse le pousse à cogner sans le savoir sur Flanagan, le capitaine de la police. Voilà Tony obligé de s’exiler sous la bannière étoilée. L’Amérique est entrée dans la Première Guerre mondiale. Le tueur, qui part pour l’Europe, fait un très bon soldat. D’une précision mortelle, doué d’un sang-froid extraordinaire au feu, meneur d’hommes hors pair, il reçoit des médailles après avoir pris le commandement de trois compagnies en déroute lors d’une atroce nuit de boucherie dans les bois.

Il revient au pays méconnaissable, «une longue cicatrice livide sur le côté gauche du visage» ayant modifié son apparence de façon surprenante. Tout le monde le croit mort, même ses parents et sa soeur Rosie. Et c’est tant mieux. S’il leur a toujours envoyé de l’argent anonymement, Tony sait que ses parents seraient dévastés de savoir ce qu’il est devenu. Repartant de zéro, désormais appelé Tony «Scarface» Camonte, l’ancien soldat est prêt à diriger sa propre organisation.

GANGSTERS EN COL BLANC

Mais tout n’est pas simple pour Scarface. Le choc des générations n’épargne personne! Les gros-bras d’avant-guerre, avec «leurs casquettes à carreaux avachies» et leurs «chandails à col roulé», ont de la peine à admettre que leur époque est révolue. Les années 1920, Tony en est persuadé, appartiennent aux hommes d’affaire, aux «gangsters à col blanc», qui dans leur costumes tirés à quatre épingles, dézinguent leurs rivaux non pas pour faire du schproum, par haine ou par plaisir, mais pour les affaires.

Tony se considère comme un bureaucrate, «plus porté sur l’efficacité, partisan d’une gestion saine et ronflante du commerce du vice et qui, en conséquence, mène le plus rondement possible la nécessaire facette sanglante dudit commerce ». Mais la guerre des clans fait rage. On ne gagne pas un empire sans conquérir des territoires. Des gangsters sont «emmenés en balade ». On les retrouve mutilés, un message sur le torse... Les «groins hideux des mitraillettes» sèment la mort depuis les vitres des voitures blindées. Les moteurs «rugissent» et les voitures «vrombissent» tandis que les «ananas», de puissantes bombes artisanales, transforment les entrepôts et distilleries de gnole des gangs ennemis en ruines fumantes. Chicago est la capitale à feu et à sang du crime organisé.

Mais celui qui vit par l’épée périra par l’épée. C’est le propre frère de Tony, devenu inspecteur de police, qui le tue, sans rien connaître de sa véritable identité. «Une sacrée foutue chance que son pistolet se soit enrayé, explique Ben Guarino à ses collègues admiratifs, parce qu’il était carrément mortel, comme tireur, ce mec. Pendant une seconde, j’ai bien cru que j’allais terminer au fond d’un trou. Mais on peut jamais savoir avec un automatique.» Mais pour s’enrayer, écrit en guise de conclusion Armitage Trail, «même un automatique exige à tout le moins qu’ont ait pressé sur sa détente».

Armitage Trail, Scarface (Rivages/Noir,254 pages).

 

Mort à 28 ans

lectriceA seize ans, Maurice Coons (1902-1930), alias Armitage Trail, arrête l’école. Il a mieux à faire: écrire des romans! Deux ans plus tard, il vend ses histoires à des pulps magazines. A vingt et quelques années, il rédige à lui seul des numéros entiers de revues policières sous des noms différents. Fils d’un impresario de théâtre organisant les tournées de l’Opéra de La Nouvelle-Orléans, Coons est fasciné par un autre genre de spectacle: celui des gangsters qui font la Une avec leurs costumes très classes et leurs borsalinos de luxe. Le voilà à New York où il écrit des nouvelles, puis Hollywood où il multiplie les scénarios de films. A Chicago, Coons fréquente durant deux ans des gangs siciliens et arpente les rues – surtout de nuit – avec un avocat de ses amis du Milieu. Le jour, il écrit Scarface. Armitage Trail, qui pèse alors 158 kilos, meurt à 28 ans d’une crise cardiaque dans le Paramount Theatre, un cinéma de Los Angeles. Quelques mois auparavant, la publication de son roman l’avait rendu célèbre dans toute l’Amérique. A la sortie du film d’Howard Hawks, en 1932, le scénariste Ben Hecht sut choisir les mots pour convaincre les tueurs d’Al Capone que le personnage de Scarface n’était pas inspiré du roi de la Prohibition.

CeR

 

De Tony Montana à Sammy

lectriceLe film de Brian de Palma, avec Al Pacino dans le rôle de «Scarface Tony», est la plus célèbre adaptation du roman d’Armitage Trail. Contrairement à l’adaptation d’Howard Hawks, dont le film de 1932 se déroule durant la Prohibition, la version devenue culte de Brian de Palma plonge le spectateur dans l’Amérique de Ronald Reagan.

Dans les années 1980, le trafic de cocaïne a remplacé la contrebande d’alcool. On n’hésite plus à découper son rival à la tronçonneuse pour devenir le roi de la poudre. Et ce n’est pas une mitraillette à tambour qui arme le bras de l’impitoyable Tony Montana, un réfugié cubain débarqué à Miami, mais un fusil d’assaut équipé d’un lance-grenade! Peinture ultra-violente de la face cachée du rêve américain, avec Michelle Pfeiffer dans le rôle de la belle, le Scarface de 1983 est bien plus noir que le roman dont il s’inspire. Alors que le Tony du livre se laisse abattre par son frère devenu policier, le tueur incarné par Al Pacino finit criblé de balles, seul, au fond de sa piscine… après avoir tué son meilleur ami et poussé sa propre soeoeur au suicide. Parmi les nombreux films inspirés de la Prohibition, Les Incorruptibles (1987) de Brian De Palma, est l’un des plus fameux. Robert De Niro est Capone. Il affronte Kevin Costner (Eliot Ness), Sean Connery et Andy García. En 2002, Tom Hanks incarne un gangster dans Les Sentiers de la perdition de Sam Mendes. Le film est adapté d’une bande-dessinée, domaine qui fait la part belle aux caïds des années folles.

Au début des années 1930, Hergé envoie déjà Tintin en Amérique où le jeune reporter s’attaque à Al Capone et où Milou subit un kidnapping! En 1973, Cauvin et Berck lancent chez Spirou la série humoristique Sammy dans laquelle les gorilles mercenaires Jack Attaway et Sammy Day tentent de tirer leur épingle du jeu en pleine guerre des gangs à Chicago.

Dans un registre beaucoup plus sérieux, la série de fiction à valeur documentaire De silence et de sang (1986-2012), de François Corteggiani, retrace cent ans d’histoire du crime organisé. Plusieurs albums de cette bande-dessinée détaillent l’univers sordide de la Prohibition.

CeR

 

Le Krack de 1929

Les derniers jours d’octobre 1929 closent définitivement les années folles. Les banquiers font le grand saut. Littéralement. «C’est la criiise!», avertissent les vendeurs de journaux à la criée. Le début de la Grande Dépression. L’effondrement de la Bourse de New York et, dans son sillage, des places financières du reste du monde plonge des millions de vies dans la misère. La même année, Al Capone est à son apogée. Durant l’hiver mordant de 1931, «l’ennemi public numéro un» ouvre une soupe populaire sur South State Street, histoire de redorer son blason auprès des Américains. Le jour de Thanksgiving, l’organisation de «Scarface» remplit l’estomac de... 5000 personnes! Ce qui n’empêchera pas «le plus grand criminel que l’Amérique ait jamais connu», auteur et commanditaire de centaines d’assassinats, de tomber pour... fraude fiscale, seule charge finalement retenue contre lui.

CeR

 

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