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Fribourg: Le petit violoneux

Franz Aebischer fait le tour de la Spielmannda, en 2006. Franz Aebischer fait le tour de la Spielmannda, en 2006.

Au-dessus de Plasselb s’étend un bel alpage fleuri. Le lieu, transformé en cimetière alpin par le poète singinois Franz Aebischer, abrite aussi l’esprit d’un personnage légendaire, le petit violoneux.

alpageChangement de voiture à Alterswil, dans le paysage vallonné des Préalpes fribourgeoises. Patrick Jerjen m’attend devant son garage situé à côté de la maison de ses grands-parents. Il se place derrière le volant d’un gros pick-up à l’américaine et, bientôt, on commence la montée.

alpage2Patrick Jerjen est garagiste. Il est spécialisé dans deux produits de niche: les Lada Niva – le 4x4 soviétique par excellence – qu’il vend partout en Suisse et même au-delà, et les voitures plombées à 30 ou 45 km/h. Un commerce original qui correspond bien au personnage: sous ses traits d’habitant du coin, ses yeux brillent de malice. Patrick Jerjen est aussi le neveu d’une personnalité locale: Franz Aebischer (1941-2007), poète, philosophe, marchand de tableaux et empêcheur de tourner en rond. Ce barbu rebelle célèbre pour sa poésie en dialecte singinois avait notamment scandalisé ses concitoyens il y a une trentaine d’années en fondant le Parti alémanique fribourgeois – dont il était le seul membre.

Figure emblématique de la ville de Fribourg, Franz Aebischer passait la moitié de l’année sur l’Alpe, au-dessus de Plasselb. Il avait repris l’alpage de la Spielmannda au décès de son frère Felix dans les années 1980. «Franz était l’intellectuel et le rebelle de la famille», raconte Patrick Jerjen. «Pour lui, l’argent n’avait pas d’importance. Il a vécu toute sa vie sans revenu stable. ‘On peut vendre son temps, mais on ne peut pas le racheter’, avait-il coutume de dire. Cette attitude était difficilement compréhensible pour son père –mon grandpère. Celui-ci avait connu la pauvreté pendant son enfance: mon arrière grand-père avait perdu sa ferme au jeu, obligeant la famille à vivre du travail et de la nourriture que le village voulait bien leur donner. Mon grand-père est devenu sellier et a travaillé dur pendant toute sa vie. Il était très économe.»

ATTEIGNABLE EN LADA

pickupLa voiture s’élève régulièrement dans la montagne. On quitte la route goudronnée pour rejoindre un chemin de terre. Patrick Jerjen s’arrête devant une Lada Niva couverte de boue. «Maintenant on peut continuer à pied ou en Lada, seule voiture capable de rouler sur un chemin pareil.» Je choisis la marche. De profondes ornières boueuses s’enfoncent dans le calme des bois. «Le chemin ne peut être qu’en terre ou en bois: la forêt et l’alpage sont classés en zone protégée», explique Patrick Jerjen. Et d’énumérer, les yeux brillants, tous les animaux rares qu’il y a déjà croisés.

L’initiative vient de Franz Aebischer lui-même. A la fin des années 1980, les remontées mécaniques du Schwyberg projettent d’installer un skilift sur l’alpage de la Spielmannda. Franz Aebischer se démène comme un diable pour les en empêcher. Réussite totale! Il parvient à faire classer la zone «site naturel d’importance nationale».Même les animaux de rente n’y sont admis qu’à partir du 1er août afin de laisser le temps aux fleurs de réensemencer la prairie. Pour enfoncer le clou et assurer au lieu un avenir pérenne, Franz Aebischer crée sur la Spielmannda le premier cimetière alpin de Suisse. Depuis le début des années nonante, près de deux cents personnes ont choisi d’y faire enterrer leurs cendres.

UN DOUBLE HÉRITAGE

La famille de Franz Aebischer – son neveu Patrick Jerjen, son frère Hans Aebischer et quelques autres – perpétuent vaillamment ce double héritage par le biais de leur association, Komitee Alp Spielmannda. «Je ne suis pas écolo», note Patrick Jerjen en s’émerveillant devant les nombreuses fleurs et papillons du pâturage. Au sortir de la forêt, la vue s’est ouverte. L’alpage forme un cirque qui rassemble à sa base l’eau des ruisseaux et la laisse s’échapper par une haute cascade. «Certaines règles de protection sont utiles, d’autres moins, à mon avis. Mais regardez, en bas, les autres pâturages. C’est le désert vert!»

En effet, en comparaison, la Spielmannda grouille de vie. A en faire oublier les cendres des défunts enterrées dans son sous-sol. Même en juillet, l’alpage arbore quantité de fleurs. Partout on entend le fredonnement des insectes.

«Sous ce buisson de rhododendron, on a enterré une dame il y a quelques semaines.»«Sous ce buisson de rhododendron, on a enterré une dame il y a quelques semaines», indique Patrick Jerjen .Depuis le décès de Franz Aebischer en 2007, le rythme des cérémonies funèbres sur l’alpage s’est un peu ralenti. Aujourd’hui, la Spielmannda accueille quelques défunts de plus chaque année. «Dans les années 1990, beaucoup d’Allemands émettaient le souhait d’être enterrés là, explique Patrick Jerjen. A l’époque en Allemagne, il était interdit de rapporter les cendres d’un proche à la maison. Celles-ci devaient obligatoirement être déposées auprès d’institutions reconnues.» Un statut qu’avait réussi à obtenir Franz Aebischer.

SOUS UN BUISSON

Allemands, Autrichiens et Suisses alémaniques forment la majorité des âmes qui peuplent la Spielmannda. Avec parfois du beau monde – une célèbre cantatrice repose ici – ainsi que plusieurs amis de Franz Aebischer. L’association tient un registre précis des emplacements des sépultures, que rien ne laisse autrement deviner, aucune forme de marques commémoratives n’étant autorisée sur la prairie. «La plupart des gens choisissent l’endroit où leurs cendres seront enterrées, généralement sous un signe distinctif comme un buisson ou un rocher. Or tout l’alpage bouge, le sol est vivant. Parfois, la famille revient et cherche le buisson ou la pierre en question. Mais ils n’y sont plus. Ils ont été mangés ou déplacés. C’est la nature.» Une rondelle de métal gravée du nom et des dates de naissance et de mort du défunt est donc enterrée avec les cendres. Le cas échéant, cela permet de retrouver l’emplacement à l’aide d’un détecteur de métal.

L’atmosphère du lieu, infiniment calme, se prête aux envies d’éternité. «Beaucoup de gens choisissent d’être enterrés ici parce qu’ils ont envie d’être dans la nature, et aussi parce qu’ils ne veulent pas que leurs familles aient à s’occuper de leur tombe», constate Patrick Jerjen en marchant sur le sol marécageux du bas du pâturage. De jolis petits sapins poussent ici et là: il va falloir les arracher pour éviter que la forêt regagne du terrain. «C’est contradictoire: d’un côté, on sauvegarde un site comme celui-ci pour protéger la nature,mais d’un autre côté, on empêche la forêt d’y reprendre ses droits. Pourtant c’est aussi la nature.»

DAS SPIELMANNLI

Au milieu de l’alpage est planté un chalet. L’intérieur est d’une simplicité désarmante. «On entretient ce qui doit l’être, mais on s’efforce de garder l’esprit et la rusticité du lieu», commente le garagiste. Une cuisine rudimentaire, un séjour qui donne sur les Alpes: c’est ici que Franz Aebischer passait toute la belle saison à lire, écrire, méditer, discuter avec les promeneurs et laisser traîner son regard sur les montagnes environnantes. C’est aussi là, à la mort de son frère Felix, qu’il a eu l’idée de transformer le lieu en cimetière alpin. Felix, qui avait acquis l’alpage, avait déclaré vouloir y être enterré. Mais il repose dans un cimetière ordinaire.

spielmannliLa légende liée à ce grand alpage a pu, elle aussi, inspirer Franz Aebischer. En effet, les morts de la Spielmannda ont un prédécesseur: le petit violoneux, das Spielmannli ou der Spielmann en allemand, un curieux personnage qui hanta les pâturages et les villages environnants en des temps légendaires. Il charma toute la région avec sa musique, puis disparut soudainement dans l’alpage de la Spielmannda (voir encadré). Il se serait volatilisé quelques dizaines demètres en dessus du chalet, dans le Wasserschluck. Cet étrange trou est une énigme. Il a la particularité de se remplir, lors de fortes pluies, d’une grosse quantité d’eau qui disparaît ensuite on ne sait où.

Est-ce étonnant?C’est dans le Wasserschluck que Franz Aebischer a demandé qu’on dispose ses cendres après sa mort.

On entend encore parfois, dit la légende, des notes de musique venues des entrailles de la terre. Même aujourd’hui, plus que les autres défunts enterrés là, le petit violoneux perturbe les visiteurs. Certaines personnes ont peur de rester pour la nuit. Un ami de Franz Aebischer, venu passer un week-end prolongé avec sa famille, demeure convaincu d’avoir accueilli, un soir, un hôte supplémentaire, volatilisé le lendemain matin. «Quand on dort une nuit dans le chalet, on se rend compte qu’il y a d’autres habitants et qu’ils font du bruit», sourit Patrick Jerjen, avant de montrer une photo de mignonnes petites hermines sur son téléphone.

 

La légende du petit violoneux

lectriceNos ancêtres occupaient leurs longues soirées d’hiver à filer et tresser la laine jusque tard dans la nuit. Ils avaient pour habitude d’inviter des voisins. En bavardant gaiement, le temps passait plus vite.

La légende raconte que c’est à Plasselb qu’on vivait les meilleures soirées. Quand les conversations allaient bon train pardessus le ronronnement des rouets, la porte s’ouvrait. Entrait un petit bonhomme. Il portait toujours un violon sous le bras. Il allait s’asseoir au chaud derrière le poêle et écoutait silencieusement les bavardages.

Quand tout le monde commençait à bâiller, il accordait son violon et jouait. Sa musique ressemblait d’abord au bruit de cloches entendues au loin, puis aux rumeurs de la forêt, aux chants des oiseaux, enfin à des cris de joie. Le rythme se faisait alors plus rapide jusqu’à ce que les garçons enlacent les filles et que les couples se lancent dans des danses endiablées. Les jupons volaient, la maison tremblait. Au bout d’un moment, la musique se calmait. On reprenait les rouets. Le violoniste se retirait derrière le poêle. Vers minuit, les gens rentraient chez eux. Le lendemain, quand les gens de la maison revenaient dans la pièce, le violoniste n’y était plus.

C’était un drôle de personnage. Personne ne connaissait son nom.C’était un drôle de personnage. Personne ne connaissait son nom. Il ne parlait jamais, sauf quand on lui servait à manger ou à boire. Alors il remerciait dans une langue aux consonances étrangères. En été, il se tenait sur les alpages d’un côté ou de l’autre de la Gérine. Il ne se montrait jamais de jour. Mais au coucher du soleil, on entendait souvent ses merveilleuses mélodies résonner dans la vallée. A la tombée de la nuit, la musique cessait. Un peu plus tard, le petit violoneux pénétrait dans l’un ou l’autre chalet d’alpage et s’asseyait près du feu, grelottant. A l’automne, il redescendait dans la vallée avec les derniers troupeaux.

Ainsi s’écoulèrent plusieurs années. Plus personne n’avait peur du petit violoneux. Un matin de mai, on l’entendit jouer dans la montagne. Ses mélodies ne ressemblaient à rien qu’il eût joué auparavant. C’était un chant d’amour. Puis la musique se fit mélodie de larmes. Et les notes montèrent, montèrent toujours plus haut, comme si elles voulaient rejoindre le ciel. Personne ne l’a jamais revu depuis. Mais en été, on entend parfois des notes venues des entrailles de la terre. Et aujourd’hui, un alpage sur les hauts de Plasselb porte son nom: Spielmannda.

AuP

Légende tirée de: Sagen und Märchen aus dem Senseland, collectées et éditées par German Kolly, Editions Saint-Paul, 1965.

 Concours pour les enfants Envoyez-nous vos dessins de légendes jusqu’au 31 août! Informations sur: www.echomagazine.ch/concours

 

Que faire dans la région?

 

regionLes Préalpes et les Alpes fribourgeoises sont riches en paysages, mais aussi en contes, et proposent d’innombrables possibilités de balades.

MONTER À LA SPIELMANNDA

L’alpage peut être atteint à pied en partant du Lac Noir (Schwarzsee) ou de La Valsainte, qui abrite un monastère chartreux (voir ci-dessous). Cette célèbre balade, qui serpente sur le Röstigraben, relie les deux localités en suivant le chemin des crêtes.

Compter 5 heures demarche. Détails sur: www.schwarzsee.ch/fr/V1800/ charmey-schwarzsee.

Pour monter directement à la Spielmannda depuis Schwarzsee, prendre le chemin de randonnée «Wanderweg Talstation Schwyberg» en direction «Fuches Schwyberg». Puis, à l’intersection, poursuivre en direction de La Patta.

On peut aussi accéder à la Spielmannda en voiture (autorisation obligatoire, informations sur le site www. alpspielmannda.ch/Anfahrt).

LA CHARTREUSE DE LA VALSAINTE

C’est à La Valsainte que vit la seule communauté chartreuse en Suisse. La chartreuse de La Valsainte fut fondée en 1295. Les bâtiments actuels datent du 17e et de la fin du 19e siècle. Une quinzaine de moines y vivent aujourd’hui.

Il faut prendre un peu d’altitude pour observer la structure du monastère, qui ne se visite pas à l’exception de la chapelle publique et d’un kiosque. Effectuer le tour de l’enceinte permet aussi de se rendre compte de l’importance du site. Au Musée de Charmey, une mise en scène vivante permet de découvrir l’univers quotidien des Chartreux.

Un ingénieux «moine mécanicien» a vécu ici. Grand dormeur, souvent en retard pour l’office de nuit, il a créé une horloge très bruyante (sonnerie, carillon, tambour) qui actionnait aussi une planche et une corde pour le tirer du lit!

LE SENTIER DE LA SORCIÈRE

Au Lac Noir (Schwarzsee), un sentier propose aux familles de découvrir les légendes et les contes de la Singine. Procurez-vous un «set de la sorcière » (17 francs) à l’Office du tourisme, au magasin de sport Side cut ou à l’Hostellerie am Schwarzsee. La cachette d’or, la vache noire, la conjuration des serpents, la naissance du Lac Noir, le chevalier de la nuit, la sorcière et «Muggi» n’auront plus de secret pour vous.

Le sentier de la sorcière longe le lac avec un petit crochet jusqu’à la cascade. Le circuit peut se faire dans les deux sens. Le sentier est praticable avec une poussette. Durée de la promenade: 2 heures.

Le Lac Noir offre de nombreuses possibilités de baignades et de sports aquatiques. Renseignements à l’Office du tourisme local.

DES BALADES CONTÉES

A Charmey, découvrez la presqu’île de Montsalvens au fil des contes et des légendes narrés par la conteuse Sylvie Ruffieux. Randonnée pour toutes et tous, accessible aux poussettes et aux chaises roulantes.

19 août, de 14h15 à 16h30. Adultes dès 16 ans: 25 francs. Enfants: gratuit. Inscription obligatoire avant le 17 août à midi: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.h ou au 0848 110 888. Rendez-vous: parking des bains de la Gruyère à Charmey.

La cité médiévale de Gruyères se prête aussi aux histoires. Baladez-vous Entre légendes et réalités avec la conteuse Sylvie Ruffieux.

Les 8 et 22 août de 18h30 à 19h30. Adultes: 10 francs, enfants de 4 à 15 ans: 5 francs.

Rendez-vous devant l’office du tourisme de Gruyères.

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