Eglise: Interview de Nicolas Buttet

Eglise: Interview de Nicolas Buttet Laurent Grabet

Figure bien connue du monde catholique et fondateur, en 1996, de la Fraternité Eucharistein, le prêtre valaisan Nicolas Buttet porte un regard d’intellectuel et de mystique sans concession sur ce que la pandémie de COVID-19 a révélé à l’humanité et à l’Eglise.

34A EM29Début juillet, le Père Nicolas Buttet nous a longuement reçu dans le chalet sur les hauts de Saxon (VS) où il entame une période sabbatique marquant la fin de ses 23 ans à la tête d’Eucharistein, une fraternité d’inspiration franciscaine qu’il a fondée à Epinassey, près de Saint-Maurice (VS), en 1996. Dès la fin de ce mois et jusqu’en 2021, le Valaisan se mettra à disposition des Missionnaires de la Charité de Mère Teresa à Rome, au Kenya, à Madagascar, à l’île Maurice, puis à Calcutta. Il reviendra ensuite comme frère au sein de sa fraternité. Lové dans la solitude d’une nature puissante qu’il aime tant, au pied de la Pierre Avoi et sous l’oeil d’une magnifique icône orthodoxe de la Vierge trônant entre livres et notes dans son bureau improvisé, il a eu tout loisir d’analyser en profondeur la crise du coronavirus. Il nous livre ses réflexions sans filtre.

Qu’est-ce que la crise de la COVID- 19 a révélé, selon vous?

Nicolas Buttet: – L’une des choses les plus frappantes est que la COVID-19 a réduit l’homme à sa survie biologique, méprisant ses facettes psychologique et spirituelle, que la médecine holistique avait enfin pris en compte ces dernières décennies. Les rapports humains s’en sont trouvés appauvris. Une grand-mèreme disait: «La meilleure façon, pour mes enfants et mes petit-enfants, de me montrer qu’ils m’aiment est de ne pas me toucher ni même venir me voir». Sur ce terreau a prospéré une épidémie psychique attisée en grande partie par la médiatisation anxiogène de la crise. Une étude de l’Université de Bâle a révélé qu’en Suisse, 20% des personnes interrogées ont développé des symptômes de dépression.

On a parfois l’impression que les citoyens ont renoncé facilement à nombre de leurs libertés individuelles sur l’autel de la santé publique...

– Cette pandémie a été marquée par le même conformisme social que toutes les périodes de crise. Une vaste majorité silencieuse subissait les événements sans réussir à les comprendre. Beaucoup de lâches comprenaient, mais n’agissaient pas. Et une minorité de «héros» faisaient ce qu’ils pouvaient. Cette ambiance délétère a permis de mettre en place pas à pas un totalitarisme sournois dans lequel drones, hélicoptères, applications, reconnaissance faciale et autres outils technologiques ont été mis à profit pour nous surveiller pour notre bien. C’est L’Empire du bien de Philippe Muray. On va vous donner de la santé, du pain et de la sécurité, mais il faudra céder votre liberté en échange, disait déjà le Grand Inquisiteur chez Dostoïevski...

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Mais chacun ne pouvait-il pas, malgré tout, exercer son libre arbitre?

– Oui, mais c’est difficile. Car dans ce contexte, on est stigmatisé si on s’affranchit des règles. C’est ainsi par exemple qu’on a vu des médecins interdire à une dame âgée hospitalisée d’assister à l’enterrement de son mari après 67 ans de mariage!

La manière dont ont été traitées les personnes âgées, malades ou en fin de vie vous a-t-elle choqué?

– J’ai entendu le cri et les larmes de ces personnes, isolées pour «leur bien», qui suppliaient qu’on les aime. Peu leur importait de mourir six mois plus tôt. Pourvu de ne pas finir isolées. On a pratiqué un déni total des besoins spirituels en empêchant l’accompagnement des malades et des mourants. Pour la première fois depuis l’homme des cavernes, les sépultures sont passées à la trappe sous l’influence de l’idéologie hygiéniste. Or, «quand il n’y a pas de sépulture, on ne cicatrise pas ou mal», rappelle le psychanalyste Boris Cyrulnik.

La dimension spirituelle de la personne a donc été en grande partie occultée. Pourquoi?

– L’Eglise a complètement loupé son rendez-vous avec l’histoire en se laissant piéger par cette idée fausse qui voudrait qu’au nom de la santé, toutes les restrictions soient admissibles. Les Grecs disaient qu’aux grandes tragédies, il faut opposer de grands mots, rappelle Pascal Bruckner. L’Eglise n’en a guère prononcé... Quand le gouvernement italien a demandé de fermer les lieux publics qui n’étaient pas de première nécessité, les évêques ont devancé l’appel dans leurs églises. C’était un aveu effarant: pour eux, les besoins spirituels n’étaient pas de première nécessité! Heureusement, le pape les a rappelés à la raison et les églises ont été rouvertes.

Des instances étatiques ont aussi rappelé quelques grands principes en la matière. Plutôt rassurant, non?

– En Allemagne, il a fallu que la Cour constitutionnelle rappelle qu’il était illégal d’interdire les cultes pour que les évêques de ce pays se réveillent. Même chose en France! Et cela suite à des plaintes de paroissiens courageux. Mais ce sont les prêtres qui auraient dû être les premiers veilleurs. J’ai été extrêmement déçu par l’incapacité totale d’une écrasante majorité d’entre eux à porter un regard libre sur la situation et à honorer malgré tout leur mission évangélique tout en tenant compte des contraintes sanitaires.

Certains religieux ont quand même proposé que la communion soit distribuée par les parents au sein des familles...

– Sauf que cette belle idée venue d’une poignée de courageux a été massivement refusée par les clercs, qui craignaient de perdre du pouvoir au profit de laïcs! Bien avant la COVID-19, le pape avait pourtant asséné qu’en temps de crise, l’Eglise devait être comme «un hôpital de campagne après une bataille». C’est dire qu’elle devait aller droit au but en s’affranchissant, si nécessaire, des règles habituelles. On en était si loin que cet hôpital a carrément fermé! A la place, on a dispensé de la virtualité béni-oui-oui, par exemple en diffusant des messes désincarnées sur internet. Ou on a déployé une inventivité théologique remarquable, mais un peu stérile et décalée, pour vanter la communion spirituelle...

En quoi est-ce gênant?

– La communion spirituelle n’est que la part subjective de la communion concrète, sacramentelle, dont elle est indissociable. Beaucoup de gens, et parmi eux nombre de pauvres, réclamaient de communier réellement. Enfermée dans sa tour d’ivoire, l’Eglise n’a pas su entendre la faim de ces gens qui étaient alors nos maîtres, car l’Esprit Saint parlait à travers eux. Cela laisse deviner un autre drame: aujourd’hui, je le crains, de nombreux prêtres ne semblent plus croire en la présence réelle du Christ dans l’eucharistie!

L’Eglise aurait aussi manqué à son devoir social, dites-vous. En quoi?

– La pauvreté et la faim revenaient en force et les services sociaux de l’Eglise sont restés fermés. Les prêtres et les évêques, alors désoeuvrés et le plus souvent payés par l’Etat dans notre pays, auraient dû puiser dans leurs salaires pour alimenter un fonds d’entraide. Cela aurait été prophétique. Malgré la gêne, des gens sont venus demander de l’aide à notre communauté. Rien qu’en Valais, on a pu soulager 250 familles. Mais globalement, l’Eglise n’a pas su écouter les gens qui n’arrivaient plus à payer leur loyer ou leurs primes d’assurance-maladie. Cette crise a révélé le décalage entre une certaine Eglise institutionnelle, la vie des gens et la souffrance du monde! Plusieurs croyants m’ont dit: «L’Eglise nous a abandonnés! ».

La pandémie a aussi réveillé un formidable esprit de solidarité...

– Oui. Grâce à Dieu, et souvent malgré l’Eglise, des initiatives ont jailli de la société civile. Certains ont vécu un renouveau spirituel. C’est une raison d’espérer dans l’optique de la crise économique, sociale et sociétale majeure que nos dirigeants s’échinent à r33A EM29epousser depuis des années et qui est désormais à nos portes. Sans la crise sanitaire de la COVID-19, il n’est pas du tout sûr que les autres crises auraient été capables de réveiller cette entraide qui nous sera si nécessaire pour les surmonter sans trop de violence. Jusque-là, l’Eglise était présente sur tous les lieux de drames de l’humanité. Sa paralysie durant la pandémie est une première. Elle ne peut plus rester dans cette passivité bienveillante et asservie. Il va falloir qu’elle commence à «aboyer» fort ses valeurs, pour reprendre le mot de l’archevêque de Paris, Mgr Michel Aupetit!

Certains chrétiens voient dans cette tragédie une punition divine s’inscrivant dans un mouvement apocalyptique. Qu’est-ce que cela vous inspire?

– Ces événements me semblent plutôt empreints de pédagogie divine. Ils nous invitent à une humilité absolue, à revenir au réel, à l’altérité. Et à faire face à notre incapacité à tout maîtriser. Malheureusement, ils génèrent des angoisses existentielles débouchant parfois sur des théories du complot ou des velléités de voir dans la crise un châtiment de Dieu. Et puis, énormément de gens se sont tournés vers les technosciences, qui restent la religion de notre époque même si leur impuissance est évidente. Il y a bien quelque chose de la révélation apocalyptique dans cette tragédie et ses conséquences auxquelles seule l’émergence de la transcendance pourra apporter une solution.

Etes-vous optimiste pour la suite?

– Je me veux réaliste. Il a fallu cette crise, presque anecdotique au regard, par exemple, des dix enfants qui meurent de faim dans le monde chaque minute depuis des années, pour nous secouer. Cela sera-t-il suffisant pour que le monde d’après ne soit pas le monde d’avant? Pas sûr! Beaucoup de personnes semblent déjà envisager ces semaines comme une parenthèse désagréable. Je suis convaincu, pour ma part, qu’on ne peut pas faire l’économie d’un courageux débriefing sur les régressions anthropologiques et les conséquences humaines que nous a fait vivre cet épisode épidémiologique.

Recueilli par Laurent Grabet

 

«Dans une faiblesse totale»

Personnellement, comment avez-vous vécu la pandémie?

– J’ai attrapé le coronavirus en janvier. On avait d’abord cru à une pneumonie atypique. Je suis resté isolé dans mon cabanon d’Epinassey (VS) afin de ne contaminer personne. J’avais perdu le sens du goût et étais dans une faiblesse physique totale. Si j’essayais de travailler, ma tête s’effondrait sur le clavier. La frustration passée, j’ai dû accepter le réel. Expérimenter le décalage entre le volontaire que je suis habituellement et l’incapable que j’étais alors fut édifiant. D’autant qu’avec l’âge, cette vulnérabilité deviendra peut-être mon état général.

Avez-vous eu peur de mourir?

– Non. Car c’est une peur que j’avais travaillée au contact des avalanches et des guerres. Et parce que pour moi, la mort est une espérance.

L’isolement vous a pesé?

– Non. Je n’ai jamais cherché à courir le monde pour donner des conférences. Et je garde une immense nostalgie de mes cinq années d’ermitage solitaire dans la falaise de Saint-Maurice. Cela faisait des années que je n’avais pas dormi plus de quatre nuits au même endroit. Cette existence m’avait rendu inattentif à certains détails de ma vie intérieure. Ce fut providentiel de retrouver un rythme plus humain et de me recentrer même si ce processus relevait parfois de la «claquothérapie» (rires).

LG

  

Les coulisses d’un départ

 

A la fin de l’année académique 2018-2019, la Fraternité Eucharistein se retirait de Philanthropos. L’Institut européen d’études anthropologiques était né en 2004 à Fribourg d’une intuition de Nicolas Buttet. Ce dernier nous explique pourquoi il avait décidé de se retirer du projet avec effet immédiat et à la surprise générale; tout comme, peu après, Nicolas Michel et l’archiduc Rodolphe d’Autriche, respectivement président et membre du Conseil de fondation.lectrice

«Philanthropos visait à former des êtres humains debout en se basant sur trois piliers: l’étude, la vie fraternelle et la vie spirituelle. En marge, une initiation au théâtre était proposée aux étudiants. Or le directeur, le philosophe français Fabrice Hadjadj, qui avait lancé ce module, avait décidé de faire du théâtre un nouveau pilier de la formation en y consacrant cinq à six pleines semaines, ce qui est considérable sur une année universitaire. La place de l’adoration et de la prière s’en trouvait évidemment rognée. Le Conseil de fondation s’y est opposé. Aujourd’hui le nom et l’emballage sont les mêmes, estime Nicolas Buttet, mais l’esprit est bien différent de celui qui a présidé à la fondation de Philanthropos. Il est plus culturel que spirituel, ce qui l’a décidé à partir «sans aigreur et dans cet état d’esprit: ‘Dieu a donné, Dieu a repris, béni soit Dieu!’. Cela a offert à Eucharistein une belle occasion de se recentrer sur sa mission première: l’accueil des personnes en difficulté.»

LG

  

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