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Les années folles: La Garçonne

Best-seller des années folles, La Garçonne de Victor Margueritte a divisé la France. Il s’attaque sans détour à une bourgeoisie hypocrite et aux profiteurs de la guerre en exposant le parcours d’une femme libre, archétype de la garçonne, qu’il popularisera.

Dès sa parution, le 12 juillet 1922, La Garçonne est un succès de librairie. L’éditeur, Flammarion, annonce «le roman le plus scandaleux qu’on ait jamais écrit». La guerre est finie, elle a laissé place à une décennie d’insouciance et de démesure. Les Français veulent oublier, ils ont soif de nouveauté.

En quatre jours, ils achètent 20’000 exemplaires, le mois suivant 10’000 par semaine. Mi-septembre, ce sont 150’000 exemplaires, en décembre près de 300’000 qui sont écoulés. Le roman est lu par 12 à 25% des adultes français de la classe moyenne et de la bourgeoisie en raison de son prix élevé – 7 francs, deux jours de travail pour un ouvrier à Paris. Rapidement, il est traduit en treize langues. Au total, La Garçonne se vendra à 750’000 exemplaires – avec les droits d’auteur, Victor Margueritte s’achètera une vaste propriété à Sainte-Maxime, dans le Var.

Ce succès en fait un véritable phénomène littéraire et social. Si bien qu’il éclipse les deux autres romans de la trilogie La Femme en chemin: Le Compagnon (1923), qui dépeint l’héroïne, Monique Lerbier, en mère au foyer, avec mari et enfants, et Le Couple (1924), qui suit la militante pacifiste.

L’ÉGALE DE L’HOMME

Pourquoi cet engouement? La Garçonne attise les passions. Mais le scandale le plus grand n’est peut-être pas là où on l’attend: les scènes osées ne sont que suggérées et le style ne fait pas de ces pages un chef-d’oeuvre de la littérature. Ce roman social ne saurait rivaliser avec ceux de Gustave Flaubert ou d’Emile Zola: l’histoire de Monique Lerbier, linéaire, met en scène des stéréotypes familiaux et sociaux sans grande complexité psychologique.

L’écriture, directe, se veut efficace, au service d’un message simple: la femme est l’égale de l’homme, elle est tout à fait capable de se prendre en main, de faire sa vie. Victor Margueritte, ardent féministe, critique, dans ce roman, la morale bourgeoise traditionnelle qui met la femme au service de l’homme par le dévouement et l’abnégation; il s’insurge contre les propos misogynes et les idées reçues. Pourquoi les femmes n’auraient-elles pas le droit de goûter la même liberté que les hommes? Pourquoi Monique, trompée dans ses espérances, ne pourrait-elle pas se réaliser?

Le temps est à la joie de vivre après les souffrances et les privations d’une guerre parmi les plus meurtrières de l’histoire. Adoptant la coupe garlibre, Monique deviendra une figure emblématique des années 1920. Avant-gardiste pour certains, provocatrice pour d’autres, cette bourgeoise élevée dans la religion catholique par une mère futile et un père qui a fait fortune dans le commerce d’explosifs durant la guerre, trahie par son fiancé, va s’émanciper, multiplier les expériences sexuelles avec des femmes et des hommes, s’adonner à la drogue.

LA FRANCE SALIE

C’est bien cela qui choque: l’armée, la bourgeoisie, le Vatican, qui met le livre à l’Index, la Ligue des pères de familles nombreuses, qui porte plainte, et jusqu’aux féministes, qui peinent à suivre l’auteur, lui reprochant de mêler lutte pour les droits politiques et libertinage, elles qui font de la respectabilité le socle de leur combat. Beaucoup ne lui pardonneront pas de prôner la rupture avec la féminité traditionnelle – la mère au foyer – à une époque où il est urgent de repeupler la France pour redresser un pays saigné à blanc. Victor Margueritte a beau, dans sa préface à l’édition de l’automne 1922, rappeler que présenter «le spectacle des pires turpitudes» n’est pas les approuver et Monique peut bien s’assagir à la fin du roman en acceptant d’épouser le professeur de philosophie Georges Blanchet, qui comme elle défend l’égalité des sexes et le droit de vote des femmes – refusé par les sénateurs quatre mois après la parution de La Garçonne –, rien n’y fait: les amours lesbiennes de Monique, sa bisexualité affichée et son goût pour l’opium et la cocaïne en compagnie de la violoniste Anika occupent le devant de la scène. On crie au scandale!

Les journaux de l’époque, de gauche comme de droite, n’ont pas de mots assez durs pour fustiger ce roman: osé, choquant, obscène, ordurier, pornographique, immoral, dégoûtant. Hachette se refuse à le distribuer. La Garçonne, son 37e roman, vaudra en effet à son auteur, fils de Jean-Auguste Margueritte, héros de la guerre de 1870, d’être radié de la Légion d’honneur le 2 janvier 1923 – lui qui fut chevalier, puis officier. C’est Marianne qui est salie! Ces pages, a conclu la commission qui a étudié son cas, nuisent «au bon renom et à l’influence de la France à l’étranger» et entachent la réputation des jeunes filles.

DERRIÈRE LA FAÇADE

L’intérêt principal de La Garçonne? Il est dans la dénonciation d’une époque et de ses étroitesses, la critique d’une morale bourgeoise hypocrite respectueuse des conventions et de l’apparence – le mariage de Monique avec l’ingénieur Lucien Vigneret est arrangé, la dot devant servir à financer l’entreprise de son père – qui cache, sous une façade lisse, une vie de débauche; et la charge portée contre les politiques et les entrepreneurs, les profiteurs de la guerre, qui se sont enrichis sur le dos des soldats.

Alors que son rêve est en passe de se réaliser – elle va épouse l’homme qu’elle aime –, Monique surprend son fiancé en compagnie d’une maîtresse. Pour se venger, elle se donne au premier venu, rompt avec sa famille, disant non à la double morale et aux compromissions – «vouloir associer le mariage et l’amour, c’est conjuguer le feu et l’eau, c’est unir la tempête et la rade!». Dégoûtée par le mensonge social, éprise de vérité et de justice – «le mariage sans l’amour n’est pour moi qu’une forme de prostitution», «un accouplement d’intérêts» –, elle va multiplier les aventures avec des femmes aussi bien qu’avec des hommes – le danseur nu Peer Rys, un député, un ingénieur, un peintre cubiste – dans une quête effrénée du plaisir tout en restant maîtresse du jeu. Devenue indépendante après avoir ouvert une boutique de décoration, elle adopte la coupe garçonne, danse, fume, conduit sa voiture.

RENTRÉE DANS LE RANG

Monique est libre… mais insatisfaite. Et seule. Elle finit par ne plus croire en rien, s’agite «dans une sorte de nuit morale», devient dépressive, perd «tout le bonheur de vivre». «Elle n’avait rien conquis, avec la liberté» et «n’avait trouvé dans le plaisir qu’un faux-semblant de l’amour». Son existence est vide: la jeune femme n’est que «de la chair à plaisir». «Qu’avait-elle à attendre, désormais, d’une vie où pas une affection désintéressée ne l’attendait?»

Alors qu’elle se découvre stérile, elle ressent le désir de la maternité. Et lui reviennent en mémoire les figures du professeur Vignabos, de tante Sylvestre, qui l’a toujours guidée vers le bien, et de Madame Ambrat, une vieille fille qui recueille des enfants abandonnés et réveille l’altruisme en elle: «Cet obscur sentiment de la lumière qui est au fond de tous les êtres et qui subsistait en elle, parmi les ténèbres de l’inconscient, la soulevait pourtant encore, à son insu, au-dessus de la boue. Monique restait, malgré elle, de ces natures si foncièrement droites qu’un coup de barre les peut redresser à l’instant où il semble qu’elles chavirent».

Elle veut se donner tout entière, tendue vers «le besoin de croire et l’ivresse d’aimer». C’est ce qu’elle vivra avec Blanchet tout à la fin du roman, renouant avec son rêve de jeunesse. Mais c’est une Monique blessée et lucide qui fait un choix conscient. Margueritte referme La Garçonne sur un bonheur possible à deux. Qu’il va raconter dans les deux autres tomes de la trilogie, oubliés aujourd’hui. Comme son héroïne, il rentre dans le rang. Non sans avoir mis le doigt sur les incohérences de son époque et préparé la route aux féministes des années 1970.

 

La paix et les femmes

lectrice

Victor Margueritte naît le 1er décembre 1866 à Blida, en Algérie. Après ses études au lycée d’Alger, il s’engage dans les spahis, puis entre à l’Ecole militaire de Saumur où il devient lieutenant de dragons. En 1896, il démissionne pour se consacrer à l’écriture avec son frère Paul, puis seul. Il est président honoraire de la Société des gens de lettres. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il collabore avec les Allemands au nom de la paix. Il meurt le 23 mars 1942 à Monestier, en Dordogne. Défenseur de l’émancipation des femmes et du rapprochement des peuples, Margueritte a collaboré à des journaux et périodiques de la mouvance communiste. Il a écrit une cinquantaine de romans, des essais et des pièces de théâtre. Son roman le plus célèbre, La Garçonne, a connu quatre adaptations au cinéma, par Armand Du Plessy (1923), film censuré à sa sortie, Jean de Limur (1936), Jacqueline Audry (1957) et Etienne Périer (téléfilm de 1988).

GdSC

  

La mode des coupes garçonnes

lectrice

La mode des années 1920 change considérablement. A la faveur de la Première Guerre mondiale, les femmes revendiquent plus de place dans la société et de liberté pour leur corps. Les jupes raccourcissent, les genoux apparaissent; Coco Chanel crée sa «petite robe noire» en 1926: sensation! On porte le maillot de bain une pièce et le pantalon. La taille s’abaisse. Les coupes sont droites. Les silhouettes deviennent androgynes. La nuque se dégage. Le dos et les bras osent la nudité. On porte des écharpes comme la danseuse Isadora Duncan, des pendants d’oreilles, de longs colliers, des sautoirs (ou colliers Matinée). On se farde plus. On aime le strass, l’élégance et son fume-cigarette. Inventée par «l’empereur des coiffeurs» Antoine à Paris, la coupe garçonne, aux cheveux courts, fait scandale à l’égal du roman de Victor Margueritte. Elle se porte avec la cloche, ou chapeau cloche, un couvre-chef à bords rabattus. C’est la mode des garçonnes portraiturées par Kees van Dongen et Tamara de Lempicka; ou, chez les Anglo-Saxons, le temps des flappers célébrées par Francis Scott Fitzgerald. L’Américaine Louise Brooks, star du muet, incarne cette nouvelle allure avec sa frange noire. A vrai dire, une autre actrice, Colleen Moore, la précède, inspirant des millions de femmes.

Thibaut Kaeser

 

La première icône noire féminine

lectrice

Joséphine Baker est la première femme noire à acquérir un statut de star internationale dans les années 1920. Auparavant, c’est le boxeur Jack Johnson, son compatriote, qui gagne ce statut en devenant le premier homme noir champion du monde des poids lourds en battant James Jeffries en 1910 à Reno, Nevada, dans un combat légendaire. La vie de Joséphine Baker est aussi marquée par le racisme. Née pauvre dans une famille recomposée du Missouri, quittant l’école à 12 ans, elle se marie à 13 et divorce vite; bisexuelle, elle aura quatre mariages, adoptant douze enfants de toutes origines – «ma tribu étoilée» – élevés dans son château en Dordogne. Fuyant de riches Blancs qui la maltraitent, elle suit adolescente une troupe de théâtre. Artiste de rue, elle danse à Broadway et participe à la Harlem Renaissance au début des années 1920. Mais c’est la France qui lui offre sa vraie chance. Le 2 octobre 1925, elle ouvre la Revue Nègre au théâtre des Champs-Elysées. Succès immédiat: la Ville Lumière l’acclame! Elle est une idole des frénétiques années folles. Ses spectacles enchevêtrent chant, comédie et danse dans une bourrasque de créativité. En 1927, elle mène la revue des Folies Bergère en tenant un léopard. Elle rencontre Jean Gabin, Colette, Sacha Guitry, Picasso, Simenon, Paul Colin qui dessine les réclames de la Revue Nègre, etc.

«J’AI DEUX AMOURS…»

Objet de fantasmes coloniaux (ceinture de bananes, mimiques) et de l’admiration du public, Joséphine Baker joue avec humour sur les perceptions, se façonnant une image de Vénus d’ébène. Elle est La Sirène des Tropiques et Princesse Tam-Tam sur grand écran. Et entonne J’ai deux amours, mon pays et Paris, sa chanson la plus célèbre. Mais son pays d’origine ne l’accueille pas aussi bien que l’Europe. En Amérique, des hôtels la refoulent; les Noirs lui reprochent de ne rien faire pour leurs droits. Joséphine Baker a pourtant une conscience civique. Elle est espionne de la Résistance durant la guerre; elle reçoit les honneurs militaires lors de ses funérailles – elle s’est convertie au catholicisme – à la Madeleine. Et fait valoir sa célébrité dans la lutte contre la ségrégation raciale. Lors de la marche pour les droits civiques de 1963 à Washington, elle est la seule femme à parler aux côtés de Martin Luther King: «Le plus beau jour de ma vie», a-telle dit, rêvant de fraternité.

TK

 

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