Jura et Neuchâtel: sur les traces des vouivres

La tour de Milandre, aux confins du Jura, abrite une dragonne éplorée. A l’autre bout de l’arc jurassien, une vouivre terrorise Saint-Sulpice! Pour le premier volet de sa série sur les légendes suisses, l’Echo visite le Jura et Neuchâtel avec l’écrivain Pascal Lovis.

19A EM29«Je la vois!». Timéo, quatre ans, jubile. C’est lui, le plus petit de la bande, qui l’a aperçue en premier. Avant ses frères et soeurs Clément (11 ans), Maélia (9 ans) et Amandine (7 ans) qui tendent le cou et tirent sur la ceinture de leur siège pour scruter l’horizon.

«Là, à gauche, regardez, elle se dresse au-dessus des arbres, avertit Pascal Lovis en gardant un oeil sur la route qui mène de Porrentruy à la tour de Milandre. Tu es un sacré observateur Timéo. Bravo!»

La Seat Alhambra conduite par le Delémontain fait partie de ces véhicules étonnants qui, bien que plus discrets qu’un car postal, peuvent transporter sans problème quatre gosses, leurs parents et un journaliste. «Ici, nous sommes aux confins du Jura, signale Angélique, enseignante spécialisée et épouse de Pascal. De l’autre côté, dit-elle en indiquant le promontoire rocheux qui se rapproche à mesure que l’auto progresse, c’est la France.» Plus au nord, il y a Belfort et la masse sombre des Vosges. Si une longue-vue magique permettait de voir jusqu’au Luxembourg et au-delà, puis de suivre la frontière franco-belge, ce sont les rives de la mer du Nord qui apparaîtraient à l’horizon. Aucun obstacle géologique important ne s’élève en effet entre l’étendue bleue et les confins nord-ouest de la Suisse.

DÉTRUIT PAR LA GUERRE

C’est précisément à l’endroit où s’éteignent les montagnes du Jura, dans la commune de Boncourt, que se dresse la tour repérée par Timéo.

Son papa, écrivain de fantasy médiévale dont le premier roman, L’Héritage des Sombres, s’est vendu à plus d’un millier d’exemplaires en Suisse romande, enseigne la biologie et la chimie au Lycée cantonal de Porrentruy. Fasciné par les châteaux forts et les chevaliers en armure, il pourrait nous raconter l’histoire des comtes de Montbéliard qui, harcelés par les princes-évêques de Bâle en Ajoie, construisirent le château dont la tour de Milandre a un jour fait partie.

Ce n’est pourtant pas pour évoquer la destruction du château par les armées françaises de Turenne lors de la conquête de la Franche- Comté, en pleine guerre de Hollande (1672-1678), que Pascal Lovis a emmené sa famille dans ce coin reculé. Le Delémontain l’a fait pour redécouvrir l’histoire étrange d’un monstre dans une grotte humide. Et celle d’une princesse à l’éternelle beauté. «Elle est où, la dame blanche?», demandent les enfants en sortant du véhicule garé en contrebas de la construction médiévale, longue molaire ébréchée dressée dans le ciel grisâtre. Sans attendre la réponse, frères et soeurs se précipitent vers un ancien moulin. Restaurée et ouverte au public, la bâtisse en bois veille sur la Milandrine, rivière au débit très inégal qui coule au-dessus d’un vaste dédale de cavités naturelles.

«VOILÀ LA GROTTE!»

«Voilà la grotte de Milandre», lance Pascal Lovis. Clément et Maélia avancent avec prudence vers la cavité lugubre remplie d’eau qui s’ouvre sous la colline. C’est là, raconte la légende, que la dame de Milandre, appelée aussi «fée Arie» ou «Tante Ari» – en référence à Ariette, une comtesse bienveillante de Montbéliard au 14e siècle –, avait l’habitude de se baigner sous l’apparence d’une vouivre. Le coeur brisé, la pauvre princesse attend toujours le retour de son prince charmant du sommet de la tour (voir encadré ci-contre). A la fin du récit, qui laisse tout lemonde songeur, Pascal referme le livre de contes suisses emporté pour l’occasion. Les escaliers menant au pied de la tour, à travers la forêt, sont vite gravis. Entrée libre. Clément arrive le premier au sommet pour admirer les montagnes jurassiennes. Un glapissement, sûrement un chien, résonne au loin. «C’est la vouivre?», demande Timéo d’un air inquiet...

L’arc jurassien, avec ses torrents, rivières et ruisseaux, a inspiré de nombreuses légendes sur les vouivres, sortes de dragons d’eau, ou dragonnes devrait-on dire, puisqu’il s’agit d’êtres féminins. Le nom de cette créature fabuleuse vient du latin vipera (vipère) et sa forme ondulée rappelle les méandres d’une rivière sauvage. Serpent ailé selon certains récits, la vouivre de Milandre ressemblerait plutôt à une sirène dont on aurait remplacé la nageoire caudale par une queue écailleuse de dragon.

Son oeil, unique, est en réalité une pierre précieuse appelée escarboucle. On cherche généralement à s’en emparer quand la propriétaire, avide de baignades, laisse l’objet sur la berge...

CREUX DES DJENÂTCHES

Pascal Lovis a sans doute puisé quelques idées dans ce genre d’histoires pour construire sa saga de fantasy à la Tolkien. Il a surtout piqué le nom de la tour de Boncourt! «C’est vrai, reconnaît-il en souriant. Une puissante magicienne du Sanctuaire des Renégats, deuxième opus de mon diptyque, se nomme Mylandra.»

L’écrivain avoue mal connaître l’histoire de la terrible vouivre du canton voisin, de l’autre côté de l’arc jurassien. Les armoiries du petit village neuchâtelois de Saint-Sulpice arborent encore l’image du serpent géant qui a hanté les gorges de l’Areuse, dans le Val-de-Travers, jusqu’à ce qu’un chevalier mette fin au massacre (voir colonne page 21). A Cortaillod, au bord du lac, une brasserie artisanale se nomme La Vouivre...

L’écrivain valaisan Maurice Zermatten (1910-2001) s’est aussi inspiré de ce conte dans ses Belles légendes suisses (1955). Côté français, en Franche- Comté, une légende similaire a inspiré La Vouivre (1943) à Marcel Aymé. Dans ce roman fantastique (transposé au cinéma par George Wilson en 1989), le dragon d’eau apparaît sous les traits d’une sauvageonne.

«Les phénomènes naturels liés à l’eau sont à l’origine de nombreuses histoires, observe Pascal Lovis. Non loin de Porrentruy se trouve le hameau médiéval disparu du Creux des djenâtches, qui veut dire sorcières en patois jurassien.» Le chanteur local Christophe Meyer, également spéléologue, a réalisé un documentaire sur cette grotte étrange située sous un viaduc autoroutier. Il y explique comment la montée des eaux à cet endroit est toujours précédée de bruits rauques et d’un vacarme qui, selon la croyance populaire, seraient des hurlements de sorcières...

Mais c’est bien la vouivre qui domine la région ajoulote. Les armoiries officielles de l’Ajoie en montrent une serrant dans son bec et entre ses pattes une crosse dorée (celle de l’évêque de Bâle). Et, bien sûr, il y a le club de hockey sur glace, le HC Ajoie! Superbe vainqueur de la Coupe de Suisse 2020 dont les guerriers-patineurs, surnommés «les joueurs à la Vouivre », arborent fièrement sur leur chandail jaune et noir le visage reptilien de la créature.

SPÉLÉOLOGUES INTOXIQUÉS

«Et les grottes, on ne peut pas les visiter? », reprend Maélia tandis que ses frères et soeur redescendent de la tour de Milandre. «Non, répond sa maman. Elles sont condamnées.»Mais elles ne l’ont pas toujours été! Jusque dans les années 1980, des milliers de visiteurs venaient y admirer des salles de trente mètres de haut recouvertes de stalactites. Jusqu’à ce qu’une violente crue mette fin à l’exploitation touristique.

Depuis, seuls quelques veinards, des spéléologues confirmés, ont la chance de s’aventurer dans ce dédale. Ils décrivent des canyons majestueux, des cascades et des siphons à n’en plus finir... Certaines galeries, sans que l’on sache vraiment pourquoi, sont très chargées en gaz carbonique. Deux aventuriers intoxiqués en 2009 l’ont appris à leur dépends.

Un mystère qui fait écho à une deuxième légende, moins connue, autour de la tour de Milandre. Celle-ci raconte comment deux malandrins de Vendlincourt, près de Porrentruy, firent un pacte avec le diable dans le but de mettre lamain sur le trésor de Milandre. A la lumière de cierges volés dans une église pendant une messe des morts, ils devaient entrer dans la grotte avant minuit pour creuser. Seule condition posée par le démon: ne rire en aucun cas.

Un soir, un coffre en fer émergea des gravats. Emoussées, les pelles butaient sur la serrure. Apparut alors le diable sous les traits d’un aiguiseur tenant un diablotin sous son bras. Pour prouver aux vauriens qu’elle fonctionnait, le démon fit tourner sa meule sur les fesses du pauvre diablotin... qui se mit à gémir de douleur! Eclatant de rire, les voleurs virent s’évanouir en un clin d’oeil tout le fruit de leur labeur. 

 

La fée Arie (JU)

 

Un sortilège rendait la fée Arie prisonnière de son corps. Une prophétie lui avait prédit qu’un homme courageux la délivrerait un jour. Car la dame de la tour de Milandre, dans le village de Boncourt, était une vouivre. Capable de se transformer en dragon d’eau, elle veillait sur l’or et les pierres précieuses cachées dans une grotte au-dessous de sa tour. Lorsqu’elle se baignait dans les bassins souterrains et dans les rivières alentour pour échapper à la chaleur de l’été, la dame déposait le diamant rutilant de sa couronne sur la berge et veillait, avant cela, à se changer en vouivre pour effrayer les voleurs.lectrice

SOUS LES ÉCAILLES

Personne ne savait qu’une belle princesse vivait sous les écailles du monstre. Un jour, un jeune audacieux se cacha dans la grotte et vit la jeune femme se transformer. Il s’approcha alors sans peur de la vouivre et la prit dans ses bras. Touchée par son geste, la dame de Milandre lui offrit son coeur. Cupide, le jeune homme était en réalité plus intéressé par les richesses matérielles que par celles de l’amour. Un matin, il emporta le trésor et abandonna la princesse. Depuis, tous les cent ans, une dame blanche apparaît au sommet de la tour. C’est la dame de Milandre, dit-on, qui attend toujours son prince charmant.

CeR

 

La vouivre de Saint-Sulpice (NE)

 

Le Val-de-Travers, c’est bien connu, abrite des fées. Mais pas seulement... Au 13e siècle, dans les gorges de l’Areuse, sur la route du sel qui menait de Neuchâtel à Pontarlier, certains l’apprirent à leurs dépens. Des voyageurs commencèrent à disparaître. De plus en plus de voyageurs. Puis des bêtes, par troupeaux entiers! La faute des brigands? Non, c’était la vouivre! Serpent ailé géant capable de cracher du feu, cette créature dévorait tous ceux qui avaient le malheur de croiser son regard.

UNE BOÎTE PIQUANTE

Comme personne n’osait l’affronter, un habitant de Saint-Sulpice, Sulpy Reymon, prit son courage à deux mains. Il imagina un stratagème permettant d’approcher la bête au plus près pour lui porter un coup fatal. Sulpy Reymon construisit une sorte de boîte en fer recouverte de pics qu’il plaça dans les alentours de la grotte du monstre. Il s’y caclectriceha en attendant le passage de la bête. Au moment où il approcha, le brave homme transperça le monstre de sa lance et le tua! Les tronçons sanglants de l’hydre infernale furent brûlés sur la place du village. La légende raconte que Sulpy Reymon mourut deux jours plus tard de ses blessures ou à cause du sang venimeux de la créature qui l’avait contaminé. Son sacrifice, heureusement, permit de délivrer du danger la «Combe à la vouivre». Et tout le monde, aujourd’hui encore, s’en souvient avec gratitude.

CeR

 

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