Suisse: fin du cash?

La crise sanitaire encourage les paiements sans contact, et certains craignent la disparition de l’argent liquide. Mais en Suisse, ce n’est pas pour tout de suite.

Dans ce café fribourgeois, la serveuse prévient qu’elle n’acceptera pas les espèces, pour le cas où le client n’aurait pas remarqué le panneau placé à l’extérieur qui annonce un établissement «100% cashless». Pas de billets, donc, ni de pièces. «Il y a un peu de COVID-19 là-derrière», explicite le site internet qui avance aussi d’autres arguments comme l’efficacité et la convivialité: «Moins de cash à compter, plus de temps à vous accorder». Dans cette même rue, beaucoup de commerces privilégient la carte bancaire ou TWINT. «Autant les clients que les employés préfèrent les paiements sans contact, explique Laurence Stephan, directrice de Boulangerie- Pâtisserie-Confiserie Suard SA, qui exploite six boutiques dans la région. Les gens ont un peu peur, il y a eu des articles dans la presse disant que le virus pouvait rester sur les billets de banque. Mais on les accepte.»

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«Les recommandations d’hygiène qui encouragent à éviter les espèces ont pu pousser certains à les refuser», avance Muriel Hauser, du Conseil de Gastro Suisse, qui n’a toutefois pas connaissance de nombreux cas. Hubert Gattlen non plus. Cette discussion rappelle au directeur de l’Union commerciale valaisanne le débat sur le billet de mille francs: «Certains ne l’acceptent pas à cause du risque de contrefaçon, mais il y a une obligation légale d’accepter le cash». L’article 3 de la Loi fédérale sur l’unité monétaire et les moyens de paiement l’impose en effet. «En théorie, on devrait pouvoir payer comme on veut», appuie Robin Eymann, responsable de la politique économique de la Fédération romande des consommateurs (FRC). «Mais, ajoute-t-il, si un commerçant décide de ne pas accepter les paiements en liquide, il a aussi le droit de le faire. Vous pouvez juste aller ailleurs.» Le conseiller national UDC Jean-Luc Addor ne veut pas entendre parler de libre choix de l’entrepreneur. «Ce n’est pas pour rien que c’est réglé dans la loi: la monnaie, c’est l’affaire de l’Etat, donc c’est à lui qu’il revient de régler la question. Et il doit imposer l’obligation d’accepter le cash», martèle celui qui souhaite inscrire ce principe dans la Constitution. Il craint, tout comme la FRC, que le refus de l’argent liquide ne devienne la règle. Hubert Gattlen n’en est pas convaincu. «Avec une carte, aujourd’hui, les frais sont relativement faibles, argumente-t-il. Mais si l’on continue de payer de petits montants avec la carte, les frais bancaires risquent d’augmenter, et ce ne serait pas dans l’intérêt du commerçant.»

L’INTÉRÊT DES BANQUES

Les banques et les émetteurs de cartes ont tout intérêt à privilégier les paiements cashless, sans argent liquide. «Si j’ai 20 francs dans mon porte-monnaie, je ne peux pas dépenser plus, illustre Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg. Si je paie par carte, je peux aller jusqu’à ma limite de crédit. Le commerce en profite, les banques aussi puisque les crédits à la consommation présentent un taux d’intérêt plus élevé que les crédits hypothécaires ou aux entreprises. » Sur ce point, Tristan Gratier, directeur de Pro Senectute Vaud, appelle à la prudence: «Nous aidons des personnes avec des soucis financiers qui ont notamment des difficultés à gérer leur argent. La carte de crédit peut être source de mauvaise gestion». Les seniors pourraient être gênés par le refus du cash, et ils ne sont pas les seuls. «Il y a un risque de non-inclusion économique de catégories de personnes qui n’ont pas accès à un compte bancaire, qui n’ont qu’un faible solde ou pas de carte de crédit», note Sergio Rossi. «Nos collègues suédois estiment que cela exclut certains acheteurs », ajoute Robin Eymann – la Suède est allée bien plus loin que la Suisse dans ce domaine: elle affirme sur son site officiel que même les enfants paient par carte et que celle-ci est utilisée dans 80% des transactions. Interrogés sur le moyen de paiement utilisé pour leur dernier achat, seuls 13% des Suédois mentionnaient le cash lors d’un sondage réalisé par la banque centrale de Suède en 2018.

CONTRÔLE ACCRU

Dans ce domaine, il ne peut guère y avoir de confusion entre la Suède et la Suisse: selon une enquête de la Banque nationale suisse menée en 2017, les espèces sont utilisées dans 70% des cas. Et, malgré la crise, le volume des billets en circulation continue d’augmenter. La disparition du cash n’est cependant pas une idée abstraite pour Robin Eymann, qui relève qu’il y a de moins en moins d’automates et de guichets: «Par différents biais, et avec un discours moderniste ou sécuritaire prétendant que les terroristes se servent uniquement de cash, on force les gens à adopter une solution qui dépend d’instituts bancaires à qui on doit payer des intérêts et qui collectent des données». C’est là que le bât blesse, pour Jean-Luc Addor. «Le droit de payer cash est une liberté fondamentale, rappelle-t-il. Nous, hommes et femmes libres, avons le droit de boire un café sans que les banques le sachent, ou plus tard peut-être un juge.» Le Valaisan craint le passage à un «soft totalitarisme»: «Je ne veux pas que des applications ou des moyens de paiement donnent un contrôle total à l’Etat qui veut tout savoir, tout imposer». A moins que sa proposition d’ancrer dans la Constitution le droit de payer en espèces aboutisse, les billets pourraient bien finir au musée, écrivait Sergio Rossi dans feu L’Hebdo il y a quatre ans. Ils vont, selon lui, disparaître pour éviter, justement, la soustraction fiscale, et aussi et surtout parce que les nouvelles générations paient avec des applications. Mais cela prendra du temps; l’économiste évoque l’horizon 2040.

COMBIEN ON DÉPENSE

Egalement économiste, le conseiller national socialiste Samuel Bendahan pense lui aussi que le système n’est pas mûr: «La situation changera quand on aura développé une application qui rendra le paiement par carte plus pratique en conservant la sécurité, sans discrimination et en permettant de voir combien on dépense». C’est trop tôt aux yeux de Tristan Gratier, pour qui il convient d’abord de former les gens en leur proposant notamment «des cours pour utiliser les logiciels de paiement, comme on apprend aux aînés à prendre des billets de train ou de bus». La clé, pour ceux qui ne s’opposent pas à une société sans argent liquide, réside dans l’«alphabétisation financière» des Suisses – l’expression est de Sergio Rossi. En attendant, la Banque nationale continue de battre monnaie et d’imprimer ses nouveaux billets, dont celui de 1000 et ceux de 50 et 10 francs, élus plus beaux billets du monde en 2016 et 2017.

Jérôme Favre

 

Banques et prestataires

Il est encore difficile d’évaluer les effets de la crise sur les habitudes de paiement. Viseca, l’un des principaux émetteurs de cartes de crédit, n’est pas en mesure de fournir des chiffres probants; il lui est impossible de commenter la diminution des paiements sans contact dans la mesure où le nombre de transactions a diminué de manière générale. Du côté de la Banque nationale suisse, les chiffres de mai 2020 ne sont pas encore disponibles. Mais l’établissement relève que pendant le confinement, la demande en espèces a continué d’augmenter, du moins pour les grosses coupures. La banque Raiffeisen a effectué 200 livraisons d’espèces à domicile en mars et en avril, un nombre divisé par deux en mai. Et si ses distributeurs ont été moins utilisés durant la crise, tout comme les Postomats, la demande de liquidités a désormais presque retrouvé son niveau d’avant le coronavirus. Le nombre de paiements par carte s’est, lui, stabilisé. La Banque cantonale du Valais dresse un constat différent: ses clients recourent toujours plus à leur carte depuis le 11 mai – la hausse est de 15% par rapport à une situation normale – et l’utilisation de TWINT est toujours plus importante. La société qui gère l’application annonce d’ailleurs que 11’000 commerçants supplémentaires ont intégré son système au cours des dernières semaines et qu’elle gagne près de 45’000 utilisateurs chaque semaine: leur nombre total a doublé, franchissant la barre des 2,5 millions de personnes.

JF

 

A l’étranger aussi

La prédominance des moyens de paiement numérique n’interroge pas qu’en Suisse. En Angleterre, le quotidien The Guardian se demandait récemment ce qu’il allait advenir des personnes plus âgées et de celles qui ne disposent pas de comptes, banques et commerçants poussant en faveur des paiements sans contact et en ligne pour des raisons d’hygiène. Aux Etats-Unis, le débat était jugé «passionné» par la Harvard Business Review il y a un an déjà. Le cash n’y représentait plus en 2017 que 30% des transactions. Le magazine Forbes notait pourtant en février qu’un quart des ménages américains a peu ou pas accès à des services bancaires. En Autriche, la question, sensible, a été politisée l’automne dernier; mais l’inscription dans la Constitution du droit de payer en espèces n’a pas obtenu la majorité requise au Parlement.

JF

 

 

 

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