Années folles: la génération perdue

Hemingway à sa table de travail. La sobriété pour exprimer les rêves et les blessures de personnages virils. Hemingway à sa table de travail. La sobriété pour exprimer les rêves et les blessures de personnages virils. DR

Dans les années 1920, les écrivains américains débarquent en Europe, notamment à Paris. C’est la «génération perdue» et Ernest Hemingway (1899-1961) en est l’une des têtes de pont. Après l’épreuve du feu, c’est le temps de panser ses plaies en faisant sa place littéraire sous un soleil capricieux.

C’est un débarquement qui devance d’un quart de siècle celui des boys sur les plages de Normandie en juin 1944. Après la Grande Guerre, plus d’un écrivain américain en devenir s’installe en France. Une expatriation plus ou moins longue vécue comme un exil bienvenu. Dans les années folles, Paris est encore le phare incontesté des arts et des lettres. On regarde la Ville Lumière avec les yeux de Chimène, surtout si on en a soupé du puritanisme américain et de la boue des tranchées – souvent des deux.

Le mode de vie libéré de la capitale française aimante. A la terrasse des cafés, La Rotonde, La Coupole ou La Closerie des Lilas, on refait le monde. La nuit, le gai Paris s’encanaille. On acclame Joséphine Baker à La Revue nègre des Champs-Elysées. Le beau linge accourt aux meetings de boxe au Vél’ d’Hiv, au Cirque d’Hiver et à la Salle Wagram. Entre Montparnasse et Montmartre, on peut croiser le peintre japonais Foujita et le sculpteur grison Alberto Giacometti. Ce vaste microcosme à la Robert Doisneau assaisonné de cosmopolitisme et de créativité est irrésistible.

DES AMÉRICAINS EN EUROPE

Francis Scott Fitzgerald, T.S. Eliot, Sylvia Beach, Ezra Pound et sa poésie en vers libres, Dorothy Parker, John Dos Passos en train d’imaginer Manhattan Transfer, Sherwood Anderson, Henry Miller tout à ses expériences sexuelles et littéraires... En plus de traîner le long de la Seine, ces auteurs lézardent sur la Côte d’Azur et se rendent en Italie. Autour d’un de leurs points de chute, la librairie Shakespeare and Company de l’Odéon, ils se rencontrent, rêvassent, trouvent peu à peu leur style. Paris est leur tremplin artistique.

Gertrude Stein, une dame de lettres qui diffuse le cubisme, Matisse et Cézanne, invente l’expression Lost Generation, «génération perdue», pour caractériser cette vague américaine faisant corps et âme avec les années folles. Les auteurs de cette génération ont en effet plus d’un point commun. L’ombre de la première Guerre mondiale plane sur leurs écrits. L’aspect autobiographique, bohème, errant, perce dans la modernité de leurs fictions. Leurs regards sont plus mordants. Et désenchantés. Ces auteurs sont perdus pour le rêve américain qui a terni au contact de l’Europe. Hemingway est rapidement un menhir de cette génération qui vit son spleen à cent à l’heure. Le soleil se lève aussi, son premier roman (1927), est un succès. Il lui donne une exposition qu’il ne perdra pas jusqu’à son suicide d’un coup de fusil à Ketchum, Idaho, en 1961. Ce livre participe déjà de sa légende d’écrivain qui roule sa bosse de bars en arènes de tauromachie et en pêche au gros.

VIES DE BOHÈME

Le soleil se lève aussi met en scène la vie à Paris d’un groupe d’expatriés américains. C’est un roman à clef. L’auteur met pas mal de lui dans Jack Barnes, le narrateur, un ancien combattant, un journaliste. Un grand fauve blessé comme on en trouve beaucoup chez Hemingway. Une blessure de guerre a rendu Jack impuissant; il boit aussi sans retenue, ce qui n’arrange rien.

Jack prend son temps pour vivre ce que l’existence a encore à lui offrir. Il est correspondant, rêve de corrida et de flamboyances espagnoles. Il aime Lady Ashley, Brett pour les intimes, avec laquelle il a eu une relation. Fiancée à un autre vétéran, l’Ecossais Michael Campbell (le plus porté sur la bouteille), Brett papillonne entre plusieurs personnages. Brett n’intéresse pas Bill Gorton, un ami de Jack. Bill est un type très drôle, par exemple quand il raconte son voyage à Vienne. Il a l’humour folâtre et l’humeur peu dramatique. Ce n’est pas le cas de Robert Cohn, un ancien champion de boxe universitaire, à Princeton. Robert encaisse les remarques. Complexé, il rêve de gloire littéraire. Il est juif et, dans ces années- là, les remarques antisémites ne sont pas rares, le roman en distillant plus d’une. Récemment divorcé, Robert s’intéresse de plus en plus à Brett.

DE PARIS À PAMPELUNE

Dans Paris en fête – la première partie du Soleil se lève aussi dépeint une capitale où on ne pense qu’à s’amuser –, tout ce beau monde se côtoie, se coudoie au zinc, voire plus si affinités. Mais celles-ci peuvent muter en jalousies. Si Robert est un bon camarade de Jack au début du roman, leurs virées nocturnes et leurs discussions diurnes deviennent peu à peu moins amènes. Robert finit dans le lit de Brett. Une fois sorti, il ne pense qu’à y retourner. Cela suscite le rejet croissant des autres personnages.

Leur amitié a déjà du plomb dans l’aile quand Jack emmène Bill de l’autre côté des Pyrénées après une halte à Bayonne. Au programme: une partie de pêche près de Burguete, au Pays basque espagnol, puis la participation aux fameuses fiestas de San Fermín, à Pampelune, où leurs amis doivent les rejoindre. C’est dans ce contexte d’effusion que les liens de ces expatriés américains se gâtent. Jack présente à Brett Pedro Romero, un jeune torero admiré par les aficionados. Une liaison s’ensuit, qui ne plaît bien entendu pas à Robert et sème la zizanie dans un groupe qui n’en est plus un.

Le soleil se lève aussi finit comme on le pressentait: sur des amours sans issue, des destins qui regardent dorénavant chacun de leur côté. Auparavant, on a une peinture animée du Paris des années folles et d’une Espagne iconique où la tauromachie est célébrée par Hemingway comme jamais. Une Europe où les traditions sont vivantes et les différences culturelles et nationales marquées. Un continent où l’on voyage et brûle la chandelle par les deux bouts. Du moins si on est un écrivain américain.

NE PAS S’ÉPANCHER

Tout cela, Hemingway le fait comprendre par le biais de son style, laconique, ultra-efficace, sans une ligne qui s’essouffle. Il appelle sa méthode d’écriture «la théorie de l’iceberg » ou la «théorie de l’omission». Il ne montre de ses personnages que la pointe apparente: comportement, répliques, gestes, voilà tout. Leurs sentiments et leur psychologie sourdent. Le lecteur n’est jamais submergé par un trop-plein. Cette façon de procéder évite le pathos et les interprétations à rallonge.

Hemingway ne reste pas à la surface des choses (son univers n’est pas déterminé par un matérialisme superficiel), mais au domaine de l’observable, du concret, de l’action. Comme le feront les auteurs de polars hard boiled, les Raymond Chandler, Dashiell Hammett, James M. Cain & co, un peu après lui, quand la crise de 1929 assombrira encore plus la littérature.

La crise est pourtant déjà là, en germe, au milieu de ces années folles passionnément vécues par Hemingway. Mais une crise existentielle d’hommes matures, explicites dans leurs actes et taiseux quand il s’agirait de s’ouvrir. Ils n’exhibent ni leurs blessures du front ni leurs meurtrissures du coeur. Moins on s’épanche, plus on en dit, pensait Hemingway. Surtout si on verse généreusement de l’alcool dans son gosier. 

 

Les surréalistes se manifestent

lectrice

Avec son univers viril et son style très sobre, Hemingway n’est pas marqué par le Manifeste du surréalisme. Ce texte d’André Breton, paru en 1924 (deux autres moutures suivront), est un des événements culturels des années folles. Il invite les créateurs à changer d’attitude dans leur rapport à la vie et à l’art: appel à l’imaginaire, emploi de l’écriture automatique, jeu des cadavres exquis, non-conformisme, recours au rêve, au psychisme...

Rayonnant de Paris, politiquement très à gauche (proche du communisme, ce qui donne lieu à des débats), le surréalisme exerce une grande influence internationale, en Belgique, en Espagne et au Japon, et transdisciplinaire: en peinture (Duchamp, Magritte, Dalí, Miró, Max Ernst), en littérature (Jacques Prévert, Antonin Artaud), en poésie (Aragon, Eluard, Robert Desnos, Paul Nougé), en photographie et au cinéma (Buñuel, Man Ray). Le surréalisme a aussi eu ses égéries telle Kiki de Montparnasse.

TK

 

  

La première traversée de l’Atlantique

lectrice

Un autre illustre Américain fait le pont entre les Etats-Unis et la France: l’aviateur Charles Lindbergh. Il est le premier à relier New York à Paris, à traverser l’Atlantique sans escale et en solitaire, en 33 heures et 30 minutes, les 20 et 21 mai 1927, à bord de son monoplan le Spirit of St. Louis. Exploit retentissant! Lindbergh est une star de l’entre-deux-guerres. Il promeut l’aviation partout. Mais un drame survient, «le crime du siècle»: son fils de deux ans est kidnappé et assassiné en 1932. Avec sa famille, «l’aigle solitaire» quitte l’Amérique pour s’installer en Europe. Opposé à Roosevelt, il s’acoquine avec les nazis et tient des propos antisémites. Il veut une Amérique isolationniste. Mais Pearl Harbour le fait changer d’avis. Il prend part aux raids aériens sur le Japon. La découverte des camps nazis le dégoûte. Diversement apprécié, il est peu à peu reconsidéré. Il s’engage ensuite en faveur de la protection de la nature et des peuples indigènes. Il décède à Hawaï à l’âge de 72 ans en 1974. Il laisse un souvenir glorieux et très contrasté qui a inspiré Philip Roth pour son uchronie Le complot contre l’Amérique.

TK

 

 

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