Jura: toujours plus de précarité

La crise du coronavirus a rendu la pauvreté plus visible dans le canton du Jura. La crise du coronavirus a rendu la pauvreté plus visible dans le canton du Jura. Keystone

Secourues depuis le confinement, les personnes précarisées du canton du Jura se demandent comment elles passeront l’automne, lorsque les dons de la Chaîne du Bonheur auront fondu.

Al’instar de Genève mais dans des proportions moindres, la pauvreté à visage découvert s’est invitée ce printemps dans le canton du Jura. Elle n’était jusqu’à présent qu’apparente, voire ignorée. Pourtant, un rapport publié au début de l’année dernière avait déjà fait craindre le pire. Il indiquait qu’un quart environ des Jurassiennes et des Jurassiens – sur une population d’environ 75’000 âmes – pourraient à terme tomber dans un état de précarité. Un chiffre en progression constante depuis 2013. Et la crise du coronavirus n’a fait qu’accélérer ce phénomène de paupérisation.

A Boncourt, le responsable d’Emmaüs Jura, Vincent Chapuis, avait senti le vent tourner avant la crise sanitaire de ces derniers mois. «La situation était déjà extrêmement compliquée pour beaucoup demonde,mais d’autres personnes basculent aujourd’hui dans ce cycle», confirme-t-il. Lorsque le semi-confinement a été décrété, mi-mars, Emmaüs a bien sûr dû fermer boutique. Mais l’association s’est trouvé une niche sur internet par le truchement du commerce en ligne. «Nous avons constaté une nette augmentation des achats d’appareils électroménagers de seconde main. Idem pour les vêtements et le mobilier usagés.» Preuve qu’après celle de la COVID-19, une autre crise, économique et sociale cette fois, pointe le bout de son nez. Depuis la réouverture des commerces dans notre pays le 11 mai, Emmaüs Jura a recensé nombre de nouveaux clients.

PAUVRES INDÉPENDANTS

Pour faire face à cette escalade, notamment parmi des indépendants en passe d’être paupérisés, cet organisme caritatif a décidé de se muer temporairement en centre de formation. A partir de juillet, deux personnes au bord de l’abîme – une femme et un homme âgés de plus de 50 ans en rupture professionnelle – se verront ainsi offrir une formation de quatre mois à Boncourt pour se familiariser avec le fonctionnement d’Emmaüs et apprendre quelques rudiments d’informatique. «La Chaîne du Bonheur nous a alloué 40’000 francs. Ce projet de réinsertion nous permettra de leur prodiguer un apprentissage sur le tas», assure Vincent Chapuis. Mais nul ne sait ce qu’il adviendra de ces deux personnes lorsque cette formation prendra fin en automne.

Même inquiétude, perceptible dans la voix de la directrice de la Croix- Rouge section Jura, Laurence Juillerat. «Cette crise a rendu la pauvreté encore plus visible ici. Beaucoup de personnes qui étaient déjà à la limite ont basculé de l’autre côté du jour au lendemain.» Associée à Caritas Jura (en place à Delémont) et au Secours d’hiver (actif dans les Franches-Montagnes), la Croix-Rouge (qui couvre l’Ajoie et le district de Porrentruy) a aussi dû faire appel à La Chaîne du Bonheur après avoir épuisé toutes les autres sources d’aide potentielle. Ainsi, à la sauvette, des démunis ont pu nouer les deux bouts durant ce printemps inédit. «Nous nous sommes acquittés de leurs factures et leur avons distribué des bons alimentaires», explique- t-elle à l’Echo Magazine.

BOND EN MARS-AVRIL

«Les partenaires qui offrent des aides financières dans le Jura se sont entendus pour se répartir les demandes de soutien», précise de son côté Raphaël Fehlmann, du service social du canton du Jura. Ce dernier observe toutefois «un tassement des demandes» depuis juin. Mais si aujourd’hui les requêtes portent moins l’empreinte COVID, elles ont fait un bond réel en mars et avril, deux mois au cours desquels 200 demandes ont été traitées par les trois organisations précitées, sans compter l’aide sociale habituelle. Qui sont les nouveaux pauvres du Jura? «Majoritairement des personnes qui ont subi une baisse de revenu en lien avec leur situation d’indépendant, ou alors celles placées au chômage partiel», selon Raphaël Fehlmann. Beaucoup d’indépendants ont déjà crié famine auprès de la Croix-Rouge. «Des coiffeurs, des cordonniers, des ongleries», résume Laurence Juillerat. «Si nous pouvons tenir financièrement jusqu’en septembre, l’argent manquera à coup sûr pour les aider dès l’automne prochain», prévient- elle en lançant un appel du pied aux autorités cantonales. Car, faute d’une solidarité ancrée dans la durée, la pauvreté pourrait s’installer et faire dégringoler encore d’un ou deux étages celles et ceux qui, depuis desmois ou des années, vivent sur le fil.

Alain Meyer 

 

Prostituion souterraine

 

Marie-angèle Béguelin est coordinatrice du Groupe Sida Jura. lectriceCelui-ci est chargé par la santé publique de soutenir les malades atteints du VIH et de prévenir celles et ceux qui pourraient y être exposés. «Au début, cette crise m’a rappelé sur bien des points celle du sida: c’était la même panique à bord», se remémore-t-elle. Mais, habituée à prévenir plutôt qu’à guérir, elle n’avait pas encore tout vu ni entendu. «D’ordinaire nous rendons visite à des prostituées exerçant leur métier dans des salons officiels. Or, depuis mars, une prostitution souterraine est apparue au grand jour. Prétendant ‘aider au ménage’, des femmes s’adonnent en réalité à la prostitution. Plusieurs sont venues nous trouver. J’ignorais qu’il y avait autant de prostitution cachée dans le Jura.»

Durant le confinement, l’absence de revenu dans le cadre de cette prostitution non réglementée en a fait basculer beaucoup dans la précarité. «Si des filles ont pu regagner leurs pays respectifs en mars-avril, quitte à ce qu’on leur paie le taxi pour les ramener en roumanie par exemple, d’autres ont préféré vivre cette expérience dans le Jura par crainte de retrouver chez elles une situation pire qu’en Suisse», s’émeut Marie-Angèle Béguelin.

autre souci: dès l’introduction des mesures de déconfinement, plusieurs d’entre elles se sont retrouvées sous la menace d’une expulsion de leurs studios, mises sous pression par des propriétaires et des gérances désireux de normalité. Son organisme a aidé, durant cette crise, une centaine de personnes, contre 20 à 30 habituellement. «Je croyais que la prostitution était clean avant de connaître la crise du coronavirus. J’en retiens que la précarité s’est présentée à nous», note-t-elle.

AM

 

 

 

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