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Italie: soignants encore sous le choc

Le nord de l’Italie (ici à Milan) a amorcé son retour à la normale le 23 mai. Le nord de l’Italie (ici à Milan) a amorcé son retour à la normale le 23 mai. Keystone

En Italie, le personnel soignant a été au coeur de l’épidémie de coronavirus. Par sa nouveauté, les peurs qu’elle a engendrées et le nombre de victimes, cette crise a mis leurs nerfs et leurs convictions à rude épreuve. Témoignages.

Oskar, 56 ans, est infirmier à l’hôpital de Codogno, à 20 kilomètres de Lodi, dans la vallée du Pô. Il était de garde ce jour de février où les médecins découvrirent qu’un homme de 38 ans, Mattia, soigné dans leur service pour une grippe qui dégénérait en pneumonie, était en fait atteint de la COVID-19. Mattia est connu depuis comme le «patient 1» de l’épidémie du nouveau coronavirus en Italie. Durant plusieurs jours, avant d’être détecté, il a eu le temps de contaminer médecins, infirmiers et malades.

«Dès que l’on a su que c’était le coronavirus, on a compris que beaucoup d’entre nous pouvaient être contaminés, raconte Oskar. La bombe virale avait explosé.» Codogno fut le premier hôpital touché. Il fut bientôt fermé, la ville déclarée en zone rouge et encerclée par l’armée, les patients transférés vers l’hôpital de Lodi. Médecin, Gabriella* était là. Depuis quatre mois, elle ne quitte son masque que pour dormir. Pour protéger les malades, ses enfants et elle-même. La cinquantaine, les cheveux poivre et sel, elle sort tout juste de l’hôpital de Lodi, où elle gère le dernier service encore dédié aux cas de COVID-19.

LE NOMBRE EXPLOSE

17A EM28Assise à une table de café dans cette petite ville au sud de Milan environnée d’exploitations agricoles, elle refait le film des derniers mois. Début mars, la direction de l’hôpital la convoque et lui dit qu’il faut ouvrir un nouveau service pour les cas du nouveau coronavirus. «Le nombre de malades explosait, il fallait récupérer ceux de toutes les localités environnantes et ceux de l’hôpital de Codogno. »

Rapidement, le nombre de patients de son service passe de 38 à 300. Ses journées sont une suite de gestes répétitifs: le matin, départ pour l’hôpital, dix minutes pour enfiler combinaison et masque, dix minutes pour les enlever le travail terminé, retour à la maison, souper avec les enfants avant de se coucher. «Pendant toute la crise, mes fils de 18 et 20 ans ont géré la maison. Ils ont fait les courses et se sont occupés du chien.»

On ne sort pas indemne d’une telle expérience. Impossible de raccrocher sa tenue le soir et de faire comme s’il ne s’était rien passé. Gabriella a encore du mal à comprendre: «Je n’ai pas encore digéré tout cela. C’était une expérience intense, forte.On avait des malades que l’on ne savait pas soigner. On apprenait au fur et à mesure, on n’avait pas les moyens de faire face, on n’était pas préparés. Et pourtant, dit-elle, j’ai commencé ma spécialisation en infectiologie pendant les années sida. Une maladie que l’on découvrait aussi».

DES CHOIX DOULOUREUX

Elle est confrontée à des choix douloureux: «Pour chaque malade, il fallait décider jusqu’où aller». Les critères de décision: l’âge, la gravité de la maladie et les comorbidités. Et le temps qui manquait. «Pour certains, j’ai des regrets, tant pour l’intensité des soins donnés que pour le peu de temps et d’énergie qu’on pouvait leur consacrer.»

Et trop de malades. Faute de lits, les patients étaient couchés par terre. «On ne pouvait pas avoir de proximité à cause du risque viral. Avec un masque et un casque, il est impossible d’échanger ne serait-ce que des petits mots. La seule chose qui nous permettait d’entrer en contact avec eux, c’était le regard.»

L’hôpital avait mis en place un système de visioconférence pour que les malades puissent parler à leur famille; et pour ceux qui étaient condamnés, une visite de vingt minutes au maximum par un proche, avec des protections, était autorisée pour se dire au revoir. L’hôpital de Lodi a eu la chance qu’un prêtre de la paroisse ait obtenu de son évêque l’autorisation de se rendre dans les services pour apporter un peu de réconfort aux patients. «Ça l’était aussi pour nous», confie Gabriella.

Elle se souvient du jour où tous les médecins se sont rassemblés au centre du service pour prier ensemble. Son ami prêtre lui envoyait tous les matins quelques mots d’encouragement; les soeurs du Carmel voisin priaient chaque jour pour les malades et les soignants. «Si je n’avais pas été croyante, je n’aurais pas pu tenir si longtemps.»

ILS ARRIVAIENT EN PLEURANT

Elle n’a pas honte de dire qu’elle a souvent eu peur. Peur de la contagion, d’infecter ses proches, ses parents. Aujourd’hui, des médecins sont toujours suivis par des psychologues. Certains sont traumatisés. Même parmi les plus âgés. «Ils arrivaient parfois en pleurant tellement ils avaient peur de mourir. On ne connaît pas encore bien ce virus, mais on sait qu’il peut être dangereux.» Des patients hospitalisés depuis trois mois sont encore positifs à la COVID-19. «On ne réussit pas à les guérir.»

La femme médecin comme l’infirmier reconnaissent qu’ils ont vécu professionnellement «une expérience et un engagement forts». A Lodi, les équipes formées à la hâte de spécialistes pour épauler les services COVID-19, auxquels sont venus s’ajouter, début mars, des médecins de l’armée, étaient très unies dans l’adversité. «Face à l’urgence, on avait perdu la dimension hiérarchique, c’était plus amical. On était tous dans le même bateau, on avait besoin les uns des autres», analyse Oskar.

Pour Gabriella, il est encore trop tôt pour réussir à prendre de la distance. «J’ai d’abord besoin de sentir que la vie peut redevenir normale.» Certes, la pression est moins forte, son service n’accueille plus qu’une vingtaine de patients. Mais ses équipes travaillent toujours six heures d’affilée sans arrêt ni pour manger ni pour boire ni pour aller aux toilettes pour ne pas avoir à se changer et éviter le gaspillage. «A l’hôpital, on doit encore économiser le matériel, masques et tenues de protection.»

Dès qu’elle pourra s’éloigner de l’hôpital et prendre des congés, elle sait qu’elle partira là-haut, dans les montagnes. «Et j’enlèverai mon masque.» 

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