Série d’été: les légendes suisses

Le Cervin? La création d’un géant maladroit, dit une légende illustrée par le dessinateur lausannois Denis Kormann dans Mon grand livre des contes et légendes suisses (Helvetiq). Le Cervin? La création d’un géant maladroit, dit une légende illustrée par le dessinateur lausannois Denis Kormann dans Mon grand livre des contes et légendes suisses (Helvetiq).

Monstres, clairières et enchantements sont au menu de la série d’été suisse de l’Echo. D’où viennent les contes et à quoi servent-ils? Le point avec l’ethnologue Federica Tamarozzi.

N’avez-vous jamais croisé un gnome mécontent, une gentille fée ou une vouivre, ce serpent ailé qui peuple le Jura ? Ils sont pourtant légion dans les contes et légendes suisses. Cet été, l’Echo Magazine vous emmène à leur rencontre dans les cantons romands. Mais pourquoi diable les humains racontent-ils des histoires depuis que le monde est monde? Eléments de réponse avec Federica Tamarozzi, conservatrice au Musée d’ethnographie de Genève et commissaire, l’an dernier, de l’exposition La fabrique des contes.

Depuis quand les contes existent-ils?

11A EM28Federica Tamarozzi: – C’est la question à 100 millions de dollars! Certains linguistes pensent que des contes- types comme Le Diable et le forgeron étaient déjà connus à l’âge du Bronze. Ils croisent des techniques de phylogénétique linguistique (l’étude de l’évolution des langues, ndlr) et d’archéologie pour pister des figures de l’histoire dans un passé très lointain. Ces hypothèses sont fascinantes mais souvent, tout ce qu’on peut affirmer, c’est: «La version la plus ancienne de Cendrillon que nous connaissons a été récoltée à tel endroit et à telle date». Ce qui n’exclut pas qu’il existe des versions antérieures qui n’ont pas été collectées ou des versions différentes de la même époque.

Trouve-t-on des contes dans le monde entier?

– Une culture qui ne raconte pas d’histoires, ça n’existe pas. Ce qui change, c’est la manière de raconter. La figure du conteur professionnel, par exemple, naît en Amérique du Nord dans les années 1950 et arrive en Europe dans les années 1970. Avant, vous et moi, nous étions conteuses! Mais une chose est d’écouter une histoire en écossant des petits pois ou en filant la laine, une autre est de se rendre dans une salle de spectacle, de payer un billet et d’écouter silencieusement un conteur.

Quelle est la différence entre un conte, une légende et un mythe?

– C’est surtout en Europe qu’on fait ce genre de distinctions parce que nos sciences académiques aiment classer les choses. Si on parle d’Apollon, c’est de la mythologie, si on évoque la Vierge Marie, c’est un récit religieux,... Pourtant, on retrouve les saints dans de nombreux récits qui racontent l’origine du monde: pourquoi le rougegorge a-t-il la gorge rouge? Pourquoi la Lune croît-elle et décroît-elle? La Vierge et les fées y jouent parfois un rôle similaire. Les récits migrent et se transforment sans se soucier de nos classifications. On retrouve par exemple certains contes- types aussi bien dans le mythe gréco-latin d’Amour et Psyché que dans des récits d’époux cachés ou monstrueux comme La Belle et la Bête. Quant à Pinocchio ou Alice au pays des merveilles, stricto sensu, ce sont des romans. Mais ils ont fini par intégrer l’univers de la tradition orale.

En Suisse nous avons, paraît-il, davantage de légendes, qui s’attachent à un personnage historique ou à un lieu donné, que de contes...

– Ce n’est pas étonnant dans un pays de vallées encaissées, de hautes montagnes et de torrents! C’est aussi une manière d’apprendre la géographie, de s’approprier un territoire. Et de rappeler le lien qui unit tous les êtres vivants, du plus petit brin d’herbe au plus haut sommet. Les fées et les êtres surnaturels de ces légendes ne sont en général ni bons ni mauvais: ils peuvent être dangereux, comme l’est la nature, mais c’est notre attitude envers eux qui les fait basculer du côté de la générosité ou de la colère. Mais nous avons aussi beaucoup de contes en Suisse. Seulement, on ne les identifie pas comme spécifiquement suisses, car ils sont racontés dans toute une aire linguistique dont les pôles d’attraction se situent en France, en Italie ou en Allemagne. La Suisse compte également de nombreux récits de fantômes, de trépassés, de relation avec l’au-delà. Pas plus qu’ailleurs, à mon avis; mais la collecte a simplement mis l’accent sur cet aspect- là.

Contes et légendes se rencontrent plutôt à la montagne. Les villes manquent-elles d’imagination?

– Pas du tout! Naples, par exemple, est remplie d’histoires de fantômes qui vivent en différents endroits de la ville. Et l’on peut considérer les légendes urbaines comme des contes.

A propos de récolte, y a-t-il des périodes de l’histoire qui se sont plus intéressées aux contes?

– En Europe, les premières récoltes imprimées datent de la Renaissance. Mais le 19e siècle, surtout, se passionne pour les contes. C’est le moment où se forment les Etats-nations: on pense que ces récits expriment l’âme et le génie d’un peuple. Même si certains contes récoltés par les frères Grimm en Allemagne, par exemple, sont directement inspirés de ceux de Perrault, qui ne se sont pas arrêtés à la frontière! Au 20e siècle, le régime nazi soutient l’adaptation au cinéma de plusieurs contes des frères Grimm pour appuyer sa vision de l’identité germanique. Les mouvements contestataires des années 1960 et 1970 utiliseront aussi les contes, notamment les mouvements féministes qui réhabiliteront la figure de la sorcière dans leur lutte contre le patriarcat.

L’intérêt qu’on porte aux contes est-il toujours idéologique?

– Pas seulement. On les collecte aussi car depuis toujours on a l’impression qu’ils incarnent un monde sur le point de basculer dans l’oubli. Au 19e siècle, on craint que ce patrimoine populaire se perde à cause de l’urbanisation et de l’industrialisation. La même chose se passe dans les décennies 1960-1970. Sans qu’on comprenne qu’on est toujours dans ce passage dangereux, que les contes ne sont pas figés, qu’ils évoluent sans cesse, car celui qui les raconte a le droit de se les approprier! En revanche, si l’on n’a jamais abandonné les contes, on en connaît moins. On estime qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale, un locuteur moyen connaissait entre 100 et 125 récits – en comptant les devinettes, les comptines, les proverbes, les légendes locales,... Aujourd’hui, une personne qui en connaît une vingtaine est déjà considérée comme un locuteur averti.

Pourquoi notre horizon s’est-il rétréci?

– Les histoires les plus connues – en gros celles issues des recueils de Perrault et de Grimm– ont éclipsé les autres. C’est également vrai au sein du même conte. Prenez Le Petit chaperon rouge: rien qu’en français, on en connaît près de 350 versions! Mais celles qui ne mentionnent pas la cape rouge ont pratiquement disparu. Dans certaines versions, la transformation de l’enfant en jeune fille apparaît sous une autre forme qui n’est plus forcément compréhensible aujourd’hui. Dans l’une d’elles, le loup demande à la fillette: «Veux-tu prendre avecmoi le chemin des épingles ou des aiguilles? ». Autrement dit: veux-tu prendre un chemin de sexualité active ou rester chaste? Si un loup posait cette question à une adolescente aujourd’hui, il risquerait bien de n’obtenir aucune réponse, car la fille ne comprendrait pas l’allusion! Quand un message n’est plus lisible, il tombe en désuétude, car le propre du conte est de nous parler à tous.

Les contes s’adressent-ils aux enfants ?

– C’est ainsi qu’on les considère aujourd’hui, mais cette idée ne date que du 19e siècle, au moment où on leur confère une finalité éducative. On réduit alors le sens du conte à une seule morale, généralement soulignée en jaune dans les livres d’école: obéir à sa maman, ne pas s’écarter du droit chemin,... Mais c’est une manipulation, car les contes n’ont ni un sens univoque ni un but précis. Dans certains contes, la chance est centrale; dans d’autres, le bon comportement et la persévérance sont récompensés; dans d’autres encore, le personnage le plus malin tire son épingle du jeu. Il existe des contes érotiques d’une grivoiserie à faire rougir les plus dévergondés, des contes qui font peur, des contes qui font rêver,... Plus qu’un vecteur demorale, ils sont une manière de restituer la complexité du monde.

Y a-t-il une mouvance antisystème dans la mode actuelle autour des contes, un refus des écrans et de la technologie pour redécouvrir les veillées au coin du feu?

12A EM28– Peut-être en partie, mais les choses ne sont jamais blanches ou noires. Il y a un grand développement des contes sur internet avec des sites qui ne s’adressent qu’à des internautes. Nous ne pouvons pas revenir à une stricte oralité: nous nous sommes habitués au texte et à l’image. Il ne faut pas adopter un regard passéiste, comme s’il y avait eu un âge d’or des contes et qu’il était révolu. Nous sommes toujours dans l’âge d’or des contes! Mais ils avancent masqués: dans les séries qui s’en inspirent, dans Harry Potter, où l’on retrouve le conte des Trois frères qui bernent la mort, dans la publicité,... Au 19e siècle déjà, Nestlé utilisait la figure du Petit chaperon rouge pour promouvoir sa farine lactée. Chanel utilise la même figure pour parler de parfum aujourd’hui. C’est bien la preuve que le pouvoir de séduction des contes est resté intact!

 

L'origine des contes

Un forgeron (ou un paysan) vend son âme à une entité maléfique pour obtenir un pouvoir. Mais quand le diable (ou la mort, ou un djinn) vient prendre son dû, le forgeron utilise son pouvoir pour lui échapper. Cette trame se retrouve avec d’innombrables variantes en Inde, en Chine, en Corée et dans presque toutes les langues européennes. Le récit a-t-il voyagé? Suivi les migrations? Les routes de la soie? Ou y a-t-il des motifs universels qui habitent l’humanité (défier le destin, forger un objet magique, s’élever socialement par le mariage, combattre les forces du mal) qui s’expriment dans des contes semblables, mais qui n’ont jamais été en contact les uns avec les autres? La question fait débat depuis le 19e siècle et d’illustres professeurs en gilets de flanelle s’écharpent sur l’origine des contes de fées.

CMC

 

La fantasy, un droit humain

lectrice

S’il est un linguiste qui s’est intéressé aux contes de fées, ayant lui-même écrit l’un des contes les plus célèbres au monde, c’est bien John Ronald Reuel Tolkien. La question de la genèse des contes l’intéresse moins que celle-ci: pourquoi les humains aiment-ils raconter des histoires?

«Dans notre monde, l’incarnation de l’esprit, le langage et le conte sont contemporains», écrit-il dans son essai Du conte de fées. Dès que l’homme arrive à un tel niveau d’abstraction qu’il peut créer des adjectifs, il peut créer un monde enchanté. Car il ne voit pas seulement l’herbe, il la désigne aussi comme verte. Il peut donc imaginer de l’herbe rouge, des feuilles d’argent, une toison d’or, une lune bleue. «La Faërie commence; l’Homme devient sub-créateur.»

À L’IMAGE DU CRÉATEUR

Pour ce grand catholique, inventer des mondes n’a rien de futile. «La Fantasy demeure un droit humain: nous créons (...) parce que nous avons été créés, et non seulement créés, mais créés à l’image et à la ressemblance d’un Créateur», écrit-il.

Deuxièmement, le conte répond à un désir. Voler, explorer le fond des mers, parler avec les animaux, tout cela exprime la nostalgie du monde d’avant la Chute où l’homme était en communion avec tous les êtres. Petit, Tolkien aimait particulièrement les histoires de peaux-rouges qui comportaient du tir à l’arc, des langues bizarres «et, surtout, des forêts». Mais les contes nordiques avaient sa préférence. «Je désirais les dragons d’un désir profond», dit-il de ces créatures qui étaient pour lui la marque d’un autre monde.

Le conte, enfin, devrait toujours bien se terminer, selon le professeur d’Oxford: il devrait être «eucatastrophique», c’est-à-dire que le drame qui s’y joue devrait se transformer en joie, «donnant un bref aperçu d’une Joie au-delà des remparts du monde, poignante comme le chagrin», qui «nie l’ultime défaite universelle». Comme un écho de l’espérance qui nous attend par-delà la mort.

CMC

 

 

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