La décade de l’illusion

Quand bien même personne n’est responsable de sa postérité, chaque époque sécrète sa mythologie. Souvent les esprits qui rechignent devant la complexité assombrissent une période circonscrite. C’est le cas du Moyen Âge qui, malgré les éclairages des historiens, reste perçu par la majorité des gens comme un interminable âge obscurantiste.

Las, le jugement péremptoire a l’inélégance de conforter les préjugés. Il en est de même dans l’autre sens, quand on idéalise d’autres phases du passé. C’est le cas des années 1920, ces années folles qui, dans l’inconscient collectif, riment avec les rythmes enlevés du charleston et des fêtes joyeusement arrosées. «Plus de guerre, pas encore de politique, a écrit André Fraigneau dans sa préface d’Au Temps du Boeuf sur le Toit, un ouvrage un peu oublié d’un autre écrivain négligé, Maurice Sachs. Des préoccupations désintéressées. Le goût avoué du plaisir. La croyance naïve en la nouveauté. La manie de la découverte: quoi de plus près de l’enfance, du bon sauvage et du jardin d’Adam? C’est l’époque nègre, l’époque jazz, celle de la robe chemise, des nuques tondues, du cubisme apprivoisé, des audaces sexuelles.»

Les années 1920 sont en effet marquées par l’effervescence, une créativité débridée, une modernité qui accélère le tempo – le téléphone, la radio, l’automobile et l’aviation se développent sans frein –, l’envie d’une vie frivole après la grande boucherie de 1914- 1918. Mais cette dizaine d’années n’est pas qu’une ère heureuse et insouciante. Elle est aussi une décennie riche en équivoques et en discordances, voire en dangers en germe. En chimères. La décade de l’illusion, a dit justement Maurice Sachs qui fréquenta à Paris plus d’une figure de ce temps, Cocteau, Picasso, Modigliani, Maritain et tant d’autres.

Qu’on les appelle «dorées» ou «rugissantes» en anglais (Golden ou Roaring Twenties), «sauvages» en allemand (Die wilden Zwanziger) ou, à nouveau, «rugissantes» en italien (anni ruggenti), ces années-là constituent une parenthèse aléatoirement enchantée, bien plus paradoxale que de prime abord, entre la paix ratée de 1918 et le krach boursier traumatisant d’octobre 1929 à Wall Street. C’est ce que nous indiquent les romans écrits avant que Hitler ne fanatise l’Allemagne. Ces fictions en prise directe avec leur temps forment la matière contrastée de notre série culturelle estivale, qui démarre cette semaine avec un premier volet sur huit (voir pages 26 à 29). Nous vous souhaitons de belles lectures! Avec le recul qu’il convient d’avoir à un siècle de distance. Grâce à la littérature, cette lanterne indispensable dans un passé qui file aussi vite qu’une Bentley Speed Six dans la nuit de notre mémoire, fût-elle étoilée.

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