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Transmettre la foi

 Les vendredis du futur mobilisent les jeunes, sur les pas de Greta Thunberg, pour la protection du climat. Ici à Budapest en 2019. Les vendredis du futur mobilisent les jeunes, sur les pas de Greta Thunberg, pour la protection du climat. Ici à Budapest en 2019. Keystone

Dans son dernier livre, Isabelle Morel pointe trois défis qui interpellent les chrétiens: la crise écologique, les abus sexuels dans l’Eglise et la révolution numérique. Que remettent-ils en cause? Et à quoi invitent-ils? Spécialiste de catéchèse, l’auteure offre dans ces pages une analyse pertinente.

Que signifie annoncer l’Evangile aujourd’hui? Comment faire pour rejoindre nos contemporains? Plus qu’à des méthodes, Isabelle Morel, directrice adjointe de l’Institut supérieur de pastorale catéchétique à l’Institut catholique de Paris, en appelle à la cohérence et au témoignage. Dans Transmettre la foi en temps de crise, elle s’interroge sur la transmission de l’héritage chrétien et ses conditions en posant un regard lucide sur notre société. Les chrétiens, qui au baptême ont reçu «la mission de vivre et d’annoncer l’Evangile de Jésus- Christ», ont «une responsabilité de témoignage et de transmission qui inscrit dans une lignée: un héritage à honorer, un présent à assumer et un avenir à penser». C’est au carrefour de ces trois réalités, et au coeur d’un monde bouleversé, qu’ils ont à dire une bonne nouvelle.

Que signifie transmettre la foi dans une société marquée par l’individualisme, l’indifférence ou l’hostilité?

Isabelle Morel: – Transmettre est une question de vie. En ce qui concerne la foi, c’est complexe: il y a en même temps des éléments objectifs, que personne ne peut inventer (le Credo, les mots de la Tradition, les paroles du Notre Père, etc.), qui sont notre héritage, donc très précieux; et des éléments qui font appel à l’adhésion personnelle, ce mouvement intérieur qui relève de la vie spirituelle et nécessite un engagement individuel. Il faut pour cela proposer des points de repère, des éclairages, susciter le dialogue et l’écoute, donner envie de grandir dans la foi. C’est d’abord cela qui est à transmettre: l’envie, le plaisir et les moyens de rencontrer le Christ.

Comment faire pour que le message ait une chance d’être reçu?

– Dans le contexte actuel, il faut être crédible. Et la crédibilité de ce que nous proclamons en tant que chrétiens dépend de la manière dont nous vivons: nos actes doivent être en accord avec nos paroles. Si je veux transmettre la prière chrétienne, je dois en vivre! Si je veux transmettre la force de vie de la Parole de Dieu, je dois la laisser inspirer ma propre vie. C’est plus exigeant que d’observer des règles.

Dans votre livre, vous examinez trois grands défis pour la transmission de la foi aujourd’hui: la crise écologique, le scandale des abus sexuels et la révolution numérique. En quoi interpellent-ils les chrétiens?

– Derrière chaque défi, il y a une manière de comprendre Dieu et l’Eglise qui peut être problématique ou pervertie. Chacun nous révèle ce qui est encore à travailler et à améliorer en nous. Car il affecte notre rapport à Dieu, à nous-même, aux autres et à la Terre. Ce sont aussi de bonnes occasions de nous laisser bousculer dans nos représentations et notre foi pour donner du sens à ce que nous vivons. Regardons en face ce qui pose problème, remettons en question nos images de Dieu: c’est une belle opportunité de faire mûrir notre foi. Le monde d’aujourd’hui est une chance pour elle.

Premier défi, que vous appelez «le défi de ce siècle»: la crise écologique. Qu’est-ce qui a changé, depuis un siècle, dans le rapport de l’être humain à l’environnement?

– L’homme est passé de l’accueil – il se pliait à ce que les choses pouvaient lui donner – à l’exploitation sans limites, jusqu’à étouffer la planète et condamner l’humanité. Il s’est cru capable, grâce à la technique, de tout maîtriser, de profiter d’un confort exponentiel sans se préoccuper des conséquences. Depuis les «Trente Glorieuses», l’être humain ne supporte plus d’être limité dans sa liberté et sa consommation. La récente crise sanitaire l’a bien montré: du jour au lendemain, la santé immédiate a primé sur les efforts de lutte contre la production de déchets, par exemple. Alors que celle-ci nous conduit à la mort... à plus long terme. L’attitude que nous adoptons face à la crise fait partie de notre responsabilité: notre comportement personnel impacte fortement les autres. Ce que chaque chrétien est appelé à transmettre, c’est une juste manière de comprendre Dieu et une relation vivante avec lui qui va rejaillir sur sa vie en société et son comportement envers la planète.

L’attitude de Greta Thunberg et des jeunes qui s’engagent à sa suite dans «la grève de l’école pour le climat», qu’éveille-t-elle en vous?

– Un sentiment de malaise: il y a là une inversion de l’ordre de la transmission. Je m’étonne fort que l’on soit conduit à mettre en valeur la parole des jeunes pour réveiller l’opinion publique. C’est aux adultes d’assumer cela. Si ce n’est pas un signe que nous ne tournons plus très rond...

La crise écologique serait d’abord une crise spirituelle?

– C’est un refus d’écouter l’Esprit qui souffle! Et de lire la Bible dans un sens qui contredit la lecture que la plupart en font aujourd’hui. Nous nous croyons tout-puissants, à l’image de Dieu, mais c’est une toute-puissance anthropomorphique, physique au sens de la loi du plus fort, une toute-puissance qui écrase, et au final une image de Dieu pervertie. Or, si Dieu est tout-puissant, c’est en amour.

Vous défendez ainsi une lecture originale du récit de la création dans la Genèse: non pas dominer, mais vivre en solidarité avec tous les êtres. Comment?

– J’aime beaucoup la lecture du théologien protestant Jürgen Moltmann. Nous avons l’habitude de considérer l’homme, créé le sixième jour, comme la cerise sur le gâteau, le sommet de tout, la perle précieuse qui a le plus de valeur. Or, il est aussi possible de comprendre la place de l’homme, à la fin de la création, comme la place du plus fragile: celui qui ne peut pas vivre en se passant des autres. Cela conduit à prendre soin des autres créatures pour vivre bien et longtemps.

Deuxième défi: les abus sexuels dans l’Eglise. Que faire pour rétablir la crédibilité?

– Face à ce scandale, il faut à la fois être muet de stupeur, crier sa révolte et son indignation, accueillir et écouter les souffrances et regarder le mal en face pour qu’il ne gagne pas! Et essayer de comprendre ce qui l’a permis. Le pape pointe le cléricalisme, issu d’une vision fausse du prêtre: nous l’avons survalorisé, sacralisé au point de le prendre pour Dieu. Il est d’abord un frère avec ses limites et ses faiblesses. Et nous devons le soutenir pour qu’il puisse continuer à assumer sa mission. Il y a beaucoup de choses à remettre en question: notre manière de discerner et de décider dans l’Eglise, l’importance que nous accordons à la voix de tous les baptisés, la formation des laïcs comme des séminaristes.

Troisième défi: la révolution numérique. Quelles conséquences a-t-elle sur nos manières de communiquer, de penser et de vivre?

– Internet a modifié notre rapport à la vérité, au savoir et à l’autorité. Le fonctionnement en réseau, qui implique l’absence de centre et la participation de tous, a remis en cause une parole venant d’en haut et d’un détenteur de savoir. Dans le monde numérique, ce qui compte, c’est l’innovation, la coopération et la réputation... faite par les like: un système méritocratique qui a bouleversé le modèle hiérarchique – celui de l’Eglise. Avec internet, celle-ci a pensé qu’elle pourrait annoncer l’Evangile à tous. Mais, depuis l’existence des moteurs de recherche, l’utilisation d’algorithmes pour gérer les données nous renvoie à nos propres centres d’intérêt. Ce principe renforce les singularités et nous replie sur nous mêmes. Ainsi, les «cathos» parlent aux «cathos» et n’en sortent pas... L’enjeu n’est pas d’évangéliser le Web, mais d’être un témoin numérique, de partager sa vie chrétienne pour amener à la rencontre avec le Christ.

En conclusion, vous recensez trois défis à relever à l’intérieur de Eglise: la synodalité, la formation et la vie spirituelle avec son corollaire, l’accompagnement, qui vous tient à coeur...

– Il s’agit d’apprendre à marcher ensemble en acceptant de se laisser transformer par l’expérience et la présence des autres. C’est cela, la synodalité. Cela conduit à modifier les mécanismes de discernement et de gouvernement. Il y faut un petit miracle, et j’y crois. Enfin, la qualité de notre vie spirituelle est déterminante! Nous avons besoin d’apprendre à écouter ce que Dieu nous dit, à nous questionner pour discerner ce qui est bon pour nous, pour les autres, pour la Terre. Nous avons besoin d’une soeur ou d’un frère dans la foi qui va nous rendre attentifs aux traces de Dieu dans nos vies parce que son regard bienveillant extérieur nous décentrera de nous-mêmes. C’est l’accompagnement spirituel, le lieu qui nous permet de devenir adultes dans la foi.

 

Passionnée de catéchèse

Isabelle Morel naît à Besançon en 1972. Professeure, passionnée par la transmission de la foi, elle se forme en théologie à Strasbourg. Appelée par Mgr Lucien Daloz à la responsabilité de la catéchèse dans son diocèse, elle étudie la théologie catéchétique jusqu’au doctorat à l’Institut catholique de Paris. Elle est actuellement directrice adjointe de l’Institut supérieur de pastorale catéchétique à Paris et responsable du Service de formation dans le diocèse de Besançon. Elle est notamment l’auteure de Mon enfant va au caté et Bienvenue à la messe dans la collection Tilt aux Editions Mame-Tardy.

GdSC

 

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