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Le racisme n’est pas mort

Roger Buangi Puati est pasteur à la paroisse Saint- Paul à Lausanne. Roger Buangi Puati est pasteur à la paroisse Saint- Paul à Lausanne. Christine Mo Costabella

Les manifestations de ces dernières semaines rappellent que le racisme n’est pas mort. Premier pasteur noir de l’Eglise réformée vaudoise, Roger Buangi Puati analyse le rôle que l’Europe chrétienne a joué dans l’infériorisation des Noirs.

Lors de ses études en République démocratique du Congo, Roger Buangi Puati n’a jamais abordé la traite négrière. «C’est une question honteuse pour les Européens et pour les Africains!», affirme le premier pasteur noir de l’Eglise réformée du canton de Vaud. Arrivé en Suisse il y a 33 ans pour fuir le régime de Mobutu, ce licencié en théologie a consacré un livre au thème Christianisme et traite des Noirs (Editions Saint-Augustin). Pour lui, la mémoire de l’esclavage marque au fer rouge le racisme anti-Noirs qui soulève tant d’indignation depuis la mort de George Floyd le 25 mai.

Aux Etats-Unis, des manifestants antiracistes s’en sont pris à des églises. Faut-il y voir une mise en accusation du christianisme?

Roger Buangi Puati: – Il est vrai que les Eglises ont apporté une caution morale à la traite négrière et à l’esclavage. Aux 16e, 17e et 18e siècles, elles sont très écoutées, y compris par les souverains. Si elles avaient eu une parole plus humaine, plus prophétique, je pense que les choses n’auraient pas pris une telle ampleur. Quatre siècles d’esclavage, c’est long!

La Bible n’est pas raciste: la femme de Moïse, la reine de Saba et le haut fonctionnaire éthiopien baptisé par l’apôtre Philippe sont noirs. La fiancée du Cantique des cantiques chante «Je suis noire, mais je suis belle»...

– «Je suis noire et je suis belle!» L’hébreu n’y met pas d’opposition. Mais vous voyez, la traduction est connotée.

La tradition chrétienne imagine que le Roi mage Gaspard ou saint Maurice sont Noirs. Quand les préjugés négatifs arrivent-ils?

– Une rencontre décisive a lieu en 1441. La peste a ruiné les économies européennes et les Portugais, marins aguerris, s’aventurent sur les côtes africaines. Ils trouvent des empires bien organisés. Désirant faire du commerce, ils tissent des liens avec le royaume Kongo, échangent des ambassadeurs, envoient des missionnaires. En 1492, le roi du Kongo se fait baptiser avec ses sujets.

L’année de la découverte de l’Amérique?

– Oui. L’effort de mission va se déplacer de l’Afrique, qu’on connaît déjà, vers l’Amérique. Le premier évêque noir est ordonné en 1517, mais les tensions liées à la traite vont faire disparaître cette première Eglise africaine.

La colonisation de l’Amérique change le regard des Européens sur les Noirs?

– Les colons ont besoin de bras. Charles Quint officialise la traite négrière en 1517. Commence alors la déportation, que je distingue de l’esclavage: celui-ci a existé dans toutes les civilisations. Mais cette déportation massive de dizaines de millions d’êtres humains vers un autre continent, sans espoir de retour, est un fait unique dans l’histoire de l’humanité. Alors qu’il n’y a pas de guerre déclarée, rien, aucune raison de s’emparer de ces gens! Très vite, on trouve toutes sortes d’arguments pour justifier l’injustifiable, y compris dans la Bible. On prétend que les Noirs sont les descendants de Cham, le fils maudit de Noé, que c’est leur destin d’être esclaves. Les quelques religieux qui s’insurgent contre ces pratiques sont ostracisés. Un grand prédicateur comme Bossuet, au 17e siècle, affirme que condamner l’esclavage, «c’est condamner le Saint-Esprit qui ordonne aux esclaves, par la bouche de Paul, de demeurer en leur état».

Comment comprendre de telles paroles dans la bouche d’un prêtre?

– C’est un homme de son époque. Aujourd’hui aussi, de grands intellectuels qu’on interroge à la télé ne parlent que des Noirs qui pillent les magasins. «Une personne a été tuée par un policier, c’est inacceptable, certes, mais de là à tout casser...» Ils ne voient pas cette vague qui monte depuis des années. Cette lassitude, dans la communauté noire, de devoir répéter sans cesse que nous sommes des êtres humains. J’ai dit à une personne qui me demandait pourquoi les Noirs manifestaient aussi en Europe après la mort de George Floyd: «En quoi Charlie Hebdo te concernait-il, puisque tu vis en Suisse? On a pourtant vu des gens arborer des macarons ‘Je suis Charlie’. Et quand les tours jumelles sont tombées, ne t’es-tu pas sentie en deuil?».

Revenons à la Renaissance. Les papes ont joué un rôle trouble: en 1454, Alexandre V autorise l’esclavage des Africains. Puis en 1537, Paul III excommunie ceux qui réduisent les Indiens en esclavage! Comment s’y retrouver?

– Les papes tâtonnent. Il y a les intérêts économiques des souverains européens avec lesquels ils sont liés; et il ne faudrait pas assécher cette manne qui vient relever la chrétienté occidentale. La réflexion théologique est parasitée par les intérêts économiques.

Comment se fait-il que les Africains n’aient pas eu, comme les Indiens, un Bartholomé de las Casas pour les défendre?

– Je crois que c’est à cause de leur couleur. Le noir, c’est la couleur du diable. Les Indiens ressemblent davantage aux Européens. Le dominicain Bartholomé de las Casas n’a rien écrit à ma connaissance en faveur des Africains, mais des auteurs postérieurs prétendent qu’à la fin de sa vie, il a regretté d’avoir permis l’esclavage des Noirs pour protéger les Indiens.

Côté protestant, la doctrine de la prédestination n’aide pas non plus...

– Calvin prétend qu’on peut savoir si l’on est damné ou sauvé par des signes de bénédiction ici-bas. Quand les Hollandais arrivent en Afrique du Sud, ils constatent que les Noirs n’ont même pas de chaussures! Pour eux, c’est clair, la Parole de Dieu a dû leur parvenir, ces païens l’ont rejetée et Dieu les a abandonnés. D’ailleurs, les Boers n’avaient aucun désir d’évangéliser les populations locales, vouées selon eux à la damnation. Il a fallu attendre les Huguenots, après la révocation de l’Edit de Nantes, pour que l’Evangile soit annoncé. Et le premier Français à avoir baptisé un Noir a été expulsé d’Afrique du Sud!

En Amérique, au contraire, on baptise les esclaves pour en faire des ouailles dociles. Mais c’est une stratégie à double tranchant...

– Oui, car quand on dit aux Noirs que le Créateur du ciel et de la Terre les aime, alors que leur maître ne les aime pas, ils comprennent qu’il y a quelque chose qui cloche. Ils s’identifient aux Israélites libérés par Dieu de l’esclavage en Egypte. La religion leur donne des outils de résistance.

Seules les Eglises minoritaires se sont élevées contre l’esclavage?

– En effet, notamment les Quakers. Persécutés en Angleterre, ils émigrent aux Etats-Unis. C’est la première Eglise qui interdit la détention d’esclaves à ses membres, deux siècles avant l’abolition! Le fait d’être minoritaire et persécutée la rend sensible au sort des Noirs, dans une sorte de fraternité des réprouvés.

En Suisse, on a l’impression de ne pas être concernés par cette histoire, n’étant pas une puissance coloniale. Vraiment?

– Je peux vous raconter quelque chose: mon livre a été édité par des éditions catholiques. On m’a demandé pourquoi je n’étais pas allé chez Labor et Fides, puisque je suis pasteur; mais c’est à eux que je m’étais adressé en premier! Ils avaient refusé le manuscrit à mon avis parce que je cite trop de bonnes familles genevoises impliquées dans la traite négrière. Les Neuchâtelois et les Vaudois ne sont pas en reste. Les cantons de Berne et de Soleure détenaient des parts de la Compagnie des Indes occidentales; et il y avait tant de Suisses à Nantes, grand port négrier, qu’ils auraient pu, dit-on, former un canton sur la Loire! Ils travaillaient dans les indienneries qui produisaient les étoffes échangées en Afrique contre des esclaves.

Que pensez-vous du déboulonnage des statues de grands personnages négriers?

– Ce n’est pas à moi de dire à l’Europe ce qu’elle doit faire. La réflexion doit venir de l’intérieur, sans pression, sans quoi le travail ne sera pas bien fait. On peut bien déboulonner tous ces gens dans la précipitation, ce n’est pas pour autant que l’homme noir sera mieux considéré. On risque de heurter des gens qui pourront se placer en position de victimes: il ne faut pas donner des outils aux extrémistes.

Où en est l’Europe, selon vous, dans la prise de conscience de son passé ?

– J’ai du mal à répondre à cette question. Il n’y a pas un seul endroit où les Européens sont arrivés sans commettre des massacres, voire des génocides. Les premiers camps de concentration ont vu le jour en Namibie. Les Allemands ont tué 80’000 Héréros! Les Indiens d’Amérique ont été exterminés, les Hollandais ont commis des massacres à Java,... Nous devons réfléchir aux raisons qui font que l’Europe n’a pas pu établir des relations pacifiques avec les gens qu’elle a rencontrés. Pourquoi, toujours, ce désir de dominer? Pour moi, c’est une véritable interrogation, car je vis ici depuis 33 ans: la Suisse est devenue mon pays, et je rencontre ici des coeurs tendres, une très belle humanité!

Vous êtes le premier pasteur réformé noir du canton de Vaud. Ça a été facile?

– Rien n’est facile. Tout le temps, quelque chose vous rappelle que vous n’êtes pas regardé de la même manière. Un de mes enfants a été presque déshabillé en pleine rue pour être fouillé. J’ai un ministère depuis plus de vingt ans, mais quand je donne mon avis dans une réunion, je sens que ça gêne certaines personnes! Un jour, j’attendais une famille endeuillée pour préparer des obsèques. On avait fixé le rendez-vous sous le porche de l’église. Ils sont arrivés, m’ont vu, ne m’ont pas dit bonjour, ont cherché dans l’église... L’un d’eux est ressorti et m’a demandé: «Vous êtes le concierge?». J’ai répondu: «Comment avez-vous deviné?» – «Comme ça!». Je les ai installés en leur disant que le pasteur allait arriver. Quand ils ont compris que c’était moi, le monsieur qui m’avait parlé est devenu plus blanc que blanc! (Rire) Je comprends à la rigueur qu’on me prenne pour le concierge, parce qu’on ne voit pas souvent des pasteurs noirs. Mais pourquoi ne pas dire bonjour à la personne devant soi? Faut-il être pasteur pour devenir respectable?

En trente ans, y a-t-il une évolution?

– C’est peut-être désespérant, mais je ne pense pas que le racisme anti-Noirs disparaîtra tant que le rapport de force entre l’Afrique et l’Europe ne change pas. Voyez la Chine: pendant longtemps, les Chinois étaient à peine plus respectables que les Noirs! Mais quand une athlète chinoise a été bousculée par les manifestants pro-Tibet à Paris en 2008, on a envoyé trois fois des émissaires en Chine pour s’excuser. Le problème, c’est que les agresseurs d’hier sont encore les plus forts aujourd’hui. Hitler a agressé l’Europe. Il a perdu. Lui-même s’est tué, et l’Allemagne a dû faire amende honorable. Mais face à l’Afrique, l’Europe n’a jamais été vaincue! Certaines personnes prônent encore aujourd’hui les bienfaits de la colonisation. Si Hitler avait gagné la guerre, il prônerait les bienfaits du nazisme en Europe: les autoroutes, c’est nous, Volkswagen, c’est nous...

Au quotidien, comment gérez-vous le racisme, souvent plus inconscient que méchant?

– L’humour nous sauve. Un jour, j’ai cité le peintre belge René Magritte dans ma prédication. A la sortie du culte, une dame m’a dit: «Monsieur Puati, ça fait quand même longtemps que vous êtes en Suisse. Il faut améliorer votre français! On ne dit pas ‘Magritte’, on dit ‘Marguerite’!» Je lui ai répondu: «Merci, Madame». Parfois il faut en rire! Si l’Africain perd cet humour, il sombre.

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