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Lee Krasner au Centre Paul Klee

De g. à dr. Lee Krasner vers 1938. Palingenesis de Lee Krasner (1971). Couleurs libérées, formes organiques, vivacité: une oeuvre de sa période Primary Series. De g. à dr. Lee Krasner vers 1938. Palingenesis de Lee Krasner (1971). Couleurs libérées, formes organiques, vivacité: une oeuvre de sa période Primary Series.

Une très bonne et instructive exposition du Centre Paul Klee montre l’Américaine Lee Krasner (1908-1994) non pas comme l’épouse de Jackson Pollock, mais comme une artiste en soi, au demeurant excellente. On s’en souviendra.

Il y a un peu plus de trente ans, en 1989, le Kunstmuseum de Berne présentait une double exposition sur Jackson Pollock et Lee Krasner. Le premier nom était archi-fameux, le second connu d’une poignée d’initiés, et encore. C’était dans le cadre des accrochages de couples d’artistes montés par le directeur d’alors, Sandor Kuthy. Une très bonne initiative. Elle sortait de l’ombre des femmes reléguées jusque-là aux marges des manuels.

PIONNIÈRE

Aujourd’hui, avec la vague néo-féministe fouettée par le mouvement #metoo, les expositions sur le sujet ne manquent pas. En 2020, on peut présenter une artiste sans qu’elle soit une anomalie ou une boniche de l’histoire de l’art. On peut aussi la présenter sans militantisme aux gros sabots, ce dont on peut également se réjouir. C’est le cas de l’accrochage du Centre Paul Klee. Qui était Lee Krasner? Une pionnière de l’expressionnisme abstrait, cultivée, très côte Est américaine du 20e siècle. Une artiste qui n’a jamais cessé de se réinventer. Une tête chercheuse non pas bien-pensante, mais qui pense à son art. Une femme, épouse de Jackson Pollock, le représentant le plus connu de l’expressionnisme abstrait, un mouvement qui, dans l’après-guerre, place l’Amérique sur la carte de l’art de façon irrémédiable. Voilà qui en fait des incontournables. Lee Krasner. Living Colour en dit peu sur sa vie privée. C’est tant mieux. Ni réductionnisme ni surdéterminisme. Une artiste, un parcours, une oeuvre: cette approche personnalisée, assez classique, reste la meilleure des manières d’entrer dans un univers afin de l’apprécier à sa juste mesure. Francfort en a déjà bénéficié avant Berne. Ce sera ensuite au tour du musée Guggenheim à Bilbao. Une pareille tournée américaine en Europe, organisée par le Barbican Center de Londres, on en redemande! Au Centre Paul Klee, on découvre une Lee Krasner remarquablement indépendante. Son art n’est pas une lubie fluctuante; sa constante est une force évolutive: elle a besoin de la développer au gré de cycles, de phases. Cette féministe au tempérament de lutteuse a aussi l’humour drôlement sarcastique (une vidéo en donne un aperçu). Il fallait beaucoup de ténacité pour qu’une femme de son temps se fasse sa place au soleil vu que les rayons de celui-ci ont tardé à l’éclairer.

INDÉPENDANTE

Adolescente, Lena Krasner insiste pour étudier les beaux-arts. Elle est une élève difficile. Ses professeurs sont trop académiques. Les avant-gardes européennes ne sont pas au programme aux Etats-Unis. Au fil de sa vie, elle manifestera à plus d’une reprise pour défendre leur présence dans les musées. La réalité change cependant dans l’Amérique de l’entre-deux-guerres. Le Museum of Modern Art, le fameux MoMa, ouvre ses portes en 1929. Mademoiselle Krasner ne se fait plus appeler Lena ou Lenore. Mais Lee. Un prénom direct, frontal. Dans ses premières toiles, encore figuratives, elle regarde dans les yeux. Elle est déjà décidée. Tissant des relations dans le cadre ambitieux du programme artistique et anti-crise du président démocrate Franklin Delano Roosevelt, Lee Krasner poursuit son apprentissage sous la férule de Hans Hofmann. Cet Allemand a fréquenté Picasso, Braque, Fernand Léger, Robert et Sonia Delaunay. Son cubisme est très français, ses méthodes se veulent différentes, mais ses appréciations peuvent être celles d’un macho balourd. «C’est vraiment bon, on ne croirait pas que cela a été peint par une femme», dit Hofmann à son élève Krasner. Ambiance...

VOLONTAIRE

Pendant la guerre, Lee rencontre Jackson. Une révélation sentimentale et artistique. Mariage à la fin des hostilités mondiales. Entre-temps, elle a participé à des expos. Ce n’est pas encore ça. Mais ça vient. Dans leur ferme à Springs, sur Long Island, elle peint sa série Little Images, des petites images où elle se détache du cubisme, de l’Europe des avant-gardes. Durant cinq ans, elle chemine vers l’expressionnisme abstrait proprement américain. Elle s’implique, spatule à la main. Quadrillages déterminés. Griffures et hachures. Hiéroglyphes à l’allure hébraïque même si elle n’a jamais saisi la foi de ses parents. En 1951, elle a sa première exposition personnelle. La critique est bonne, le succès absent. Lee Krasner, comme à chaque époque de sa vie, se remet en question. Chez elle, le doute va de pair avec la création. Il en est même la condition vitale. Elle déchire ses dessins noir et blanc. Dégoût. Puis vient le rebond salvateur. Des collages bruns. Dès 1953. Des Collage Paintings de plus en plus grands. Est-ce la même artiste? En regard de son énergie, de son insatisfaction, de sa capacité à expérimenter, à se renouveler: oui. Non si on s’arrête sur le critère du style, stable, d’emblée reconnaissable.

VEUVE

Lee Krasner traverse un autre trou noir consécutif au décès de son époux durant l’été 1956. C’est sa période Prophecy, déjà entamée quand son couple battait de l’aile. Elle fait son deuil. Des formes noires gangrènent ses toiles. Un cubisme habité, triste, ni analytique ni synthétique, fait son retour par la bande. Surtout, les formes disloquées de la mort et de l’amour s’entremêlent. Eros et Thanatos s’en veulent beaucoup. La phase suivante de son deuil est encore plus passionnante. Lee Krasner souffre d’insomnie chronique. Elle travaille la nuit dans l’atelier du défunt, la plus grande pièce de leur grange. Ses Night Journeys sont moins sombres. L’éclaircissement se précise. Avec des blancs, des teintes terreuses. Il faut tourner la page du passé. Aller de l’avant. Mettre du rythme. De la gestuelle. L’artiste saute pinceau à la main. Son corps parle. «Chaque mouvement de la main est un coup.» S’arrête-t-elle en si bon chemin? Impossible avec Lee Krasner! La voici à un autre carrefour, qu’elle envisage et explore sans se hâter, une autre de ses qualités. Au début des années 1960, elle voit plus grand, ce qui lui va bien – des toiles jusqu’à quatre mètres de long –, avec plus de couleurs. S’étant cassé le bras droit, l’artiste peint de la main gauche. Des formes organiques, spontanées. Des calligraphies coulantes, expressives. Une peinture libérée, confiante, heureuse, qui peut évoquer celle de Matisse. Ses Primary Series asseyent sa réputation d’expressionniste abstrait qui ne se laisse enfermer dans aucune case.

CRÉATRICE

Comme tout doit avoir une fin, tout doit avoir un renouveau. Après les gestes libératoires, place aux formes coupantes. La crédibilité de Lee Krasner est encore plus conséquente avec, à la clef, une grande exposition au Whitney Museum of American Art, en 1973. On applaudit à quarante-sept ans de distance. Sa dernière période, les Eleven Ways, où elle travaille ciseaux en main, n’est pas la meilleure. Mais elle laisse apparaître, comme chaque fois dans son oeuvre, la vitalité créatrice, l’intelligence expérimentale et le doute fertile qui la caractérisent. «Quand je repars de moi-même, j’aime voir cela comme une forme de croissance», disait Lee Krasner. Cette artiste ne s’est jamais laissée abattre. Quelle leçon de vie. Et d’art.

 

 

Expressionnisme abstrait

L’expressionnisme abstrait, terme dû au critique Robert Coates, est un important mouvement artistique américain. Il se développe dans l’après-guerre au sein de l’école new-yorkaise. Il marque les années 1940 et 1950. Grâce à lui, les artistes américains acquièrent une notoriété internationale. Pour la première fois. Et le cours de l’histoire change: New York devient la capitale de l’art moderne, supplantant Paris. Le mouvement perd en force dans les années 1960, dérivant en d’autres écoles. Son influence n’en reste pas moins capitale. Qu’est-ce qui caractérise l’expressionnisme abstrait? Rien à voir avec l’expressionnisme allemand du début du 20e siècle. Les expressionnistes abstraits américains rompent avec la figuration, certes pas tous. Place à une abstraction souvent viscérale. Ils recouvrent leurs toiles (le all over) avec une ardeur reflétant leurs tourments, leurs émotions, leurs critiques. Le geste créateur, très physique, est prépondérant.

ART AMÉRICAIN

Deux tendances s’observent. L’action painting consiste à projeter la peinture, à user de giclures, d’éclaboussures et d’égouttements afin de créer des toiles à même le sol; ses principaux représentants sont Jackson Pollock, avec sa technique du dripping («laisser couler la couleur»), Willem De Kooning, Franz Kline, Arshile Gorky, Robert Motherwell et Joan Mitchell. L’autre chapelle, le color field, emploie de larges aplats de couleurs vives. Mark Rothko, Barnett Newman, Adolf Gottlieb et Helen Frankenthaler en sont les grands noms. Signalons que, après moult rumeurs, on sait que la CIA a soutenu, sans qu’ils le sachent, les expressionnistes abstraits américains afin de contrer l’influence du réalisme socialiste promu par l’URSS. Guerre froide oblige.

TK

  

lectrice

«Femme, juive et une sacrée bonne peintre»

1908 Naissance le 27 octobre de Lena Krasner à Brooklyn. Sa famille juive a fui Odessa pour échapper aux persécutions antisémites et à la guerre russo-japonaise.

1926 Elle entre à la Washington Irving High School de Manhattan, seule école publique de New York à offrir des cours d’art aux filles.

1932 C’est la crise. Elle est serveuse dans un night-club. Elle se débrouille pour continuer d’étudier. Cinq ans plus tard, elle intègre l’école «cubiste» de Hans Hofman.

1939 Elle est bouleversée par Guernica de Picasso, exposé au MoMa. «J’ai été comme catapultée hors de la salle. J’ai fait le tour du pâté de maisons quatre ou cinq fois, puis j’y suis retournée pour la regarder à nouveau.»

Pendant la guerre Elle conçoit des publicités de propagande pour le War Services Project. Expos collectives. Elle rencontre Piet Mondrian, Jackson Pollock surtout, qu’elle épouse le 25 octobre 1945.

1951 Première exposition individuelle. Aucune vente. Elle est Madame Pollock sans plus. La galerie qui la représente se sépare d’elle.

1956 Vivre avec Jackson n’est pas une sinécure. Il boit, découche. Ultimatum de Lee. En voyage à Paris, elle apprend la mort de son mari dans un accident de voiture le 12 août. Il était avec deux femmes; l’une décède; l’autre, sa maîtresse, l’artiste Ruth Kligman, survit.

1965 Première rétrospective de Lee Krasner en Europe, à la Withechapel Gallery de Londres.

1976 De plus en plus engagée pour les droits des femmes, elle participe à Women Artists. 1550-1950, une expo pionnière au Los Angeles County Museum of Art.

1984 Décès le 19 juin à New York. Elle est enterrée au cimetière Green River de Springs. Sa tombe est à côté de celle de son mari, dont elle a toujours valorisé l’oeuvre et défendu la mémoire.

TK 

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