Un jeu truqué

Alors qu’elle sera téléchargeable par chacun d’ici la fin du mois, l’application SwissCovid – qui doit permettre de retracer les chaînes de transmission des nouveaux cas de coronavirus – séduit de moins en moins de Suisses, montre un récent sondage. Est-ce dû au ralentissement de l’épidémie et au renouveau d’une certaine insouciance? Ou cette baisse d’enthousiasme traduit-elle une panne de confiance plus large?

La généralisation des téléphones «intelligents » et la connexion internet continuelle nous a fait entrer depuis quelques années dans une nouvelle forme de capitalisme que les sociologues et les économistes ont baptisé «capitalisme de surveillance». En collectant nos données, les géants du Web – Google, Facebook, Amazon, Apple et consorts – savent tout de nous. Ils connaissent notre situation financière, nos déplacements, nos relations, nos engagements, nos gestes et nos pensées. Cela ne leur sert pas seulement à prédire nos besoins et à devancer nos désirs dans un but commercial mais aussi, commence-ton lentement à comprendre, à influencer, à guider, voire à contrôler nos comportements et notre consommation.

Alors que le capitalisme industriel vise le contrôle total de la production, le capitalisme de surveillance contrôle, en plus, tous les aspects de la vie quotidienne, résume la sociologue américaine Shoshana Zuboff dans L’Âge du capitalisme de surveillance (à paraître en français en octobre). Ainsi, sur internet, nous évoluons dans un jeu truqué où les autres joueurs nous connaissent profondément, voient nos cartes et savent les meilleurs moyens de nous faire augmenter la mise ou abandonner le jeu.

Paradoxalement, tandis que nous leur abandonnons notre intimité, beaucoup de ces grandes compagnies refusent toute transparence et toute responsabilité quant à leurs activités et rejettent la mise en place de normes visant à leur donner un cadre.

Ce qui différencie l’application Swiss- Covid des milliers d’applications téléchargeables – et téléchargées – quotidiennement sur nos téléphones, c’est sa transparence: pour une fois, on nous dit qui collecte quelles données, où et pour combien de temps celles-ci sont conservées et comment elles sont utilisées. On teste aussi les éventuelles failles, les risques potentiels de cyberattaque ou de mésusage de ces données de traçage et on nous les communique. Ce faisant, on découvre à quel point il est difficile de développer une application parfaitement sûre et respectueuse de la vie privée. Ainsi SwissCovid, par effet miroir, nous fait réfléchir à notre usage d’internet et des applications, et surtout à l’usage que font de nous les géants du Web. 

Articles en relation


Le mirage du numérique

En à peine quelques mois, l’emprise du numérique sur nos vies a connu une accélération sans précédent. Tout y est passé: le travail, l’administration de nos petites affaires, la vie sociale (ou ce qu’il en reste), les études, les loisirs.


Suisse: fin du cash?

La crise sanitaire encourage les paiements sans contact, et certains craignent la disparition de l’argent liquide. Mais en Suisse, ce n’est pas pour tout de suite.


L’oeil (bigleux) de Moscou

A l’heure où tous les pays planchent sur une application de suivi du coronavirus et s’interrogent sur la manière de la rendre compatible avec le respect des libertés des citoyens, ils disposent d’un parfait contre-exemple. Début avril, la ville de Moscou a vivement recommandé une application de «monitoring social» aux malades de la Covid-19 pour les accompagner dans leur quarantaine. Un accompagnement plutôt serré: une fois installée sur le téléphone, l’application a accès non seulement à la géolocalisation de l’appareil, mais également à ses photos, aux messages, aux appels téléphoniques et aux contacts!