Antivax: l’histoire des anti-vaccins

Edward Jenner vaccinant un patient contre la variole. Edward Jenner vaccinant un patient contre la variole.

Le monde a les yeux rivés sur la découverte d’un éventuel vaccin contre la Covid-19. Pourtant, celui-ci suscite déjà la méfiance des antivax, ces pourfendeurs des vaccins. Une contestation qui ne date pas de la dernière épidémie!

Historien, maître de conférences à l’Université de Bourgogne, Laurent-Henri Vignaud a publié l’an dernier ANTIVAX. Une histoire de la résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours avec Françoise Salvadori aux Editions Vendémiaire.

Peut-on dire que le mouvement antivax est aussi vieux que le vaccin lui-même?

Laurent-Henri Vignaud: – Il est même antérieur à la pratique vaccinale, inventée à la fin du 18e siècle par Edward Jenner. Auparavant, on pratiquait déjà l’inoculation variolique. C’est Lady Mary Montagu, l’épouse de l’ambassadeur britannique auprès de la Sublime Porte (l’Empire ottoman), qui découvre cet usage dans les hammams de Constantinople. Les femmes levantines se servaient du pus sécrété par les malades pour transmettre une forme atténuée de la variole et susciter une réponse immunitaire. C’est l’ancêtre du vaccin; il est introduit en Europe dans les années 1720 et suscite un débat très violent.

Parce que la variolisation n’est pas sans danger?

– Oui: il y a quand même un risque de contracter une forme sévère de cette «variole artificielle». Et parce qu’on ne comprend pas comment ça marche, ni pourquoi ça ne fonctionne pas pour les autres maladies. L’opposition vient d’abord des médecins qui ne croient pas aux vertus de l’inoculation. Dans les villes, les tribunaux reçoivent des plaintes de gens dont les voisins ont été inoculés et qui n’ont pas respecté les «gestes barrière», comme on dirait aujourd’hui: ils sont allés au théâtre alors qu’ils étaient contagieux pendant la période d’incubation – ce qui ne sera plus le cas avec la vaccination. En revanche, il n’existe pas à cette époque de larges mouvements de protestation. On inocule dans toute l’Europe, mais c’est une mode aristocratique. Il faut prélever du pus sur un malade, le faire sécher, le réduire en poudre et pratiquer une petite incision sur le patient, ce qui coûte cher. Seuls les milieux fortunés y ont accès.

Par contre, quand le vaccin devient obligatoire, au 19e siècle, des émeutes éclatent...

– Les choses changent à partir du moment où un médecin de campagne anglais, Edward Jenner, découvre qu’on peut transmettre aux humains la vaccine, une maladie de la vache cousine de la variole. Son avantage est d’être assez peu dangereuse et pas du tout contagieuse d’homme à homme. Avec cette amélioration, des Etats vont rendre la vaccination obligatoire au cours du 19e siècle: d’abord en Allemagne et dans les pays scandinaves, puis en Angleterre en 1853. Cette obligation va entraîner des troubles à l’ordre public, notamment dans certaines villes ouvrières où les patrons empêchent les ouvriers non vaccinés d’accéder à l’usine. Au printemps 1885, on compte jusqu’à 100’000 manifestants à Leicester! L’Angleterre, ne l’oublions pas, est la patrie de l’habeas corpus; les libertés individuelles y sont sacrées. L’Etat a dû faire machine arrière et encore aujourd’hui, le Royaume-Uni n’impose pas la vaccination.

Si la question du vaccin est si explosive, c’est qu’elle interroge la limite du pouvoir de l’Etat sur le corps de l’individu?

– Absolument. C’est le seul médicament que l’Etat nous impose de prendre. Jamais il ne vous dira, si vous avez mal à la tête, d’avaler une aspirine sous peine d’amende! Ça n’existe que pour les vaccins, dont les enjeux sont collectifs. Mais ces révoltes de rue sont assez limitées dans le temps: elles correspondent à peu près à la Belle Epoque, soit des années 1880 à la veille de la Première Guerre mondiale.

Avec la guerre, les anti-vaccins n’osent plus afficher leurs convictions?

– Dans un premier temps, si, car un nouveau vaccin est arrivé: celui contre la typhoïde. Pendant tout le 19e siècle, seule existe la vaccination antivariolique. Des médecins ont bien essayé de produire des vaccins contre la peste ou la syphilis, mais sans y parvenir. Jusqu’au vaccin de Pasteur contre la rage en 1885; son usage reste cependant anecdotique. Tandis que celui contre la typhoïde est très utile dans les tranchées où règnent la promiscuité et l’insalubrité. C’est le premier vaccin d’envergure depuis la variole. Son imposition aux soldats fait bondir les antivax. Mais leur discours ne prend pas, car l’état-major a en mémoire l’exemple de la guerre francoprussienne de 1870: les Allemands étaient beaucoup plus vaccinés que les Français. Un retour de la variole en Europe à cette époque a touché les armées. Les Prussiens ont compté environ 400 morts; les Français, près de 25’000!

Y a-t-il déjà des arguments de type complotiste à cette époque?

– Tout dépend de ce qu’on appelle complotiste. Dès le départ, les médecins qui pratiquaient la vaccine étaient accusés de vouloir faire de l’argent. Avec l’obligation vaccinale au 19e siècle, les Etats ont été jugés complices de ces «mauvais médecins». Cette supposée collusion a acquis une nouvelle dimension lors de l’apparition des grands laboratoires pharmaceutiques à la fin du siècle. L’Institut Pasteur est inauguré en 1888: ses adversaires l’accusent d’être une «usine à virus», un lieu où l’on fabrique desmaladies pour vendre des vaccins à prix d’or.

C’est tout à fait ce qu’on entend aujourd’hui!

– Il y a des constantes. Comme la crainte que les vaccins entraînent la stérilité. C’est un antivaccinisme propre aux anciennes colonies, car la seringue et la baïonnette y sont arrivées en même temps. D’ailleurs, la médecine tropicale s’est d’abord développée à la demande des militaires, pour remettre les colons sur pied! C’est ensuite que la médecine occidentale s’est présentée comme un don des colonisateurs aux colonisés. On a organisé de grandes campagnes de vaccination philanthropiques. Mais le médecin était vu comme le complice du soldat et la crainte qu’on veuille éradiquer les populations en les stérilisant resurgit régulièrement en Afrique.

Aujourd’hui, le milliardaire et philanthrope américain Bill Gates polarise la méfiance. 13% des Américains pensent même qu’il a un rôle dans la création et la diffusion du coronavirus! Est-ce nouveau qu’on se focalise sur un seul homme?

– Pas du tout! A l’invention du vaccin, Edward Jenner a été considéré comme un héros, mais à côté de ça, une campagne de presse orchestrée par les antivax l’a présenté comme un médecin cupide. On l’a même accusé d’avoir refusé de faire vacciner son propre fils (une rumeur semblable, infondée, court sur Bill Gates, ndlr). En réalité, il affirme s’être trouvé en panne de vaccine alors qu’une épidémie de variole se déclenchait. Plutôt que de ne rien faire, il a préféré varioliser son fils à l’ancienne. Mais Pasteur, surtout, a suscité une haine qu’on a peine à imaginer aujourd’hui. Il avait un profil atypique : ce n’était pas un médecin, mais un chimiste de formation. Politiquement, c’était un bonapartiste rallié à la IIIe République. Il attirait l’animosité des anciens communards, des adversaires de la nouvelle République, des ligues de protection animale,... Et on l’accusait de vouloir faire de l’argent. Le journaliste polémiste Henri Rochefort le surnommait «le chimiste financier ».

La France, patrie de Pasteur, est d’ailleurs un des pays les plus vaccino- sceptiques au monde. Peut-être en réaction à l’autoritarisme de l’Etat qui impose 11 vaccins chez les bébés? La Suisse, qui n’en impose aucun, possède une meilleure couverture vaccinale concernant la rougeole...

– Le problème, quand vous demandez à un Français: «Avez-vous confiance dans les vaccins?», c’est qu’il entend: «Avez-vous confiance dans le gouvernement et dans l’industrie pharmaceutique?». Et ce niveau de confiance est faible. Pas seulement pour les vaccins: dans les enquêtes d’opinion mesurant la confiance face à l’avenir, les Français se situent au même rang que les Irakiens!

 

Dieu est-il antivax?

Qu’ont en commun le Pharaon Ramsès V, la reine d’Angleterre Mary II et le roi de France Louis XV? Ils sont tous morts de la variole. Une maladie infectieuse virale qui provoque des pustules sur tout le corps et la mort dans un cas sur cinq. Au 18e siècle, elle aurait emporté le dixième de la population européenne. Et elle laissait un visage grêlé en souvenir aux survivants. L’arrivée d’un traitement préventif ne pouvait laisser personne indifférent: après la mort de son père, le jeune Louis XVI fut inoculé, mais aucun médecin de la cour ne voulant en assumer la responsabilité, il fallut faire appel à un chirurgien militaire.

Les questions que soulève cette pratique sont médicales (est-ce que ça marche?), éthiques (peut-on faire courir un risque, même minime, à une personne saine afin de la protéger d’un mal plus grave, mais hypothétique?) et religieuses. Le chapelain de Lady Montagu, qui inocula son propre fils après avoir découvert la variolisation à Constantinople, lui dit que cet acte n’était pas chrétien, racontent Laurent- Henri Vignaud et Françoise Salvadori dans ANTIVAX. Et les médecins de la cour du sultan n’étaient pas davantage favorables à cet usage répandu chez les femmes levantines – donc chrétiennes: selon eux, la variolisation cherchait en effet à infléchir le destin des individus dont Dieu seul est maître.

Les religions seraient-elles antivax? Ces dernières années, on a constaté une recrudescence de rougeole dans la communauté juive orthodoxe de New York. En France sont concernées les écoles anthroposophes et celles de la Fraternité Saint- Pie X, affirme la géographe Lucie Guimier. Et des dizaines de vaccinateurs ont été assassinés pour des raisons religieuses au Pakistan.

En revanche, ni l’Iran ni l’Arabie Saoudite, qu’on ne peut soupçonner d’indifférence religieuse, ne sont vaccino-sceptiques. Et lors des émeutes antivax de Montréal en 1885, l’évêque Edouard-Charles Fabre s’était fait vacciner deux fois en public pour montrer l’exemple! Pour Laurent- Henri Vignaud, toutes les religions connaissent des mouvements antivaccins, mais ceux-ci sont minoritaires en leur sein.

CMC

 

Les arguments des antis

lectriceBill Gates prépare un vaccin mortel pour décimer la population mondiale, seul remède à la crise écologique. Ou alors, il concocte un vaccin qui sera implanté sous la peau à l’aide d’une nano-puce reliée à la 5G, prémices d’un contrôle total de la population en vue d’instaurer une dictature mondiale. Voilà le genre d’allégations qu’on trouve dans les innombrables vidéos complotistes qui fleurissent sur YouTube depuis l’apparition du nouveau coronavirus.

Le complotisme consiste à expliquer une situation par l’intérêt que certains acteurs peuvent y trouver, affirme le philosophe des sciences Karl Popper; or des intérêts, les vaccins en charrient et non des moindres. Ils représentent 13% à 15% du chiffre d’affaires des grands laboratoires pharmaceutiques et devraient atteindre 20% ces prochaines années. Alors quand les antivaccins découvrent que l’ancienne ministre française de la santé Agnès Buzyn, qui a rendu 11 vaccins obligatoires en 2018, a été rémunérée pendant 14 ans pour diverses tâches (organisation de congrès, conférences, participation à un conseil consultatif) par les laboratoires Genzyme, Bristol-Myers Squibb et Novartis, ils soupçonnent un conflit d’intérêt.

LIEN SUPPOSÉ AVEC L’AUTISME

Les arguments sont aussi strictement médicaux. Une étude publiée dans la prestigieuse revue The Lancet en 1998 par le chirurgien Andrew Wakefield faisait apparaître un lien entre le vaccin rougeole-oreillons-rubéole et l’autisme. L’étude s’est avérée frauduleuse; l’article a été retiré et Wakefield radié de l’ordre des médecins, mais le soupçon demeure. Comme celui du lien (jamais démontré) entre le vaccin contre l’hépatite B et la sclérose en plaque.

D’autres arguments éthiques ou religieux pointent l’utilisation de cellules de foetus humains avortés dans la fabrication de certains vaccins. Ces cellules ne se retrouvent pas directement dans le vaccin, mais sont utilisées pour cultiver le virus. Elles proviennent d’un petit nombre de foetus avortés dans les années 1960 et 1970. L’Université d’Oxford tente en ce moment d’élaborer un vaccin contre la Covid-19 en se servant d’une de ces lignées cellulaires humaines.

Enfin, sans être opposés d’office aux vaccins, certains dénoncent le tout-vaccinisme comme solution miracle. C’est le cas du professeur Didier Raoult, désormais mondialement connu, qui publiait en 2018 La vérité sur les vaccins chez Michel Lafon. Pour lui, tant qu’une maladie est très présente, la balance bénéfice-risque penche du côté du vaccin. Mais ce n’est pas une vérité éternelle. La polio a disparu en Europe: les seuls cas recensés ces 30 dernières années sont d’origine vaccinale, dit-il. A se demander s’il faut continuer à vacciner.

Et pourquoi vacciner les bébés contre l’hépatite B, une maladie sexuellement transmissible dont le vaccin pourrait très bien attendre la préadolescence? Enfin, l’infectiologue remarque qu’on parle très peu du vaccin contre la varicelle, qui tue actuellement bien plus que la rougeole.

CMC