Le portrait de l’Echo: Loraine Chapuis Spécial

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  • Loraine Chapuis, 38 ans, a examiné plus d’un siècle de procès pour paillardise dans les archives d’Etat de Genève. Loraine Chapuis, 38 ans, a examiné plus d’un siècle de procès pour paillardise dans les archives d’Etat de Genève.

    La Genevoise Loraine Chappuis partage son temps entre deux familles. La sienne, à Nyon, où elle habite avec son mari et ses deux enfants, et celle des autres: ces familles sur lesquelles elle enquête depuis dix ans dans les archives du siècle des Lumières à Genève et jusque sur l’île Maurice.

    Si la rencontre pouvait avoir lieu chez vous, ce serait un plus pour notre article, avait-on dit à Loraine Chappuis. «Le mercredi après-midi, mes parents sont là pour s’occuper des enfants, mon mari Paddy va et vient… et je n’ai pas de bureau. Ça risque plutôt d’être un gros moins», avait répondu avec humour l’historienne genevoise. Rendez-vous est donc pris à la Roulotte, petit café et lieu festif installé derrière la gare de Nyon que Loraine Chappuis a découvert en s’installant dans cette commune vaudoise en 2012.  «Mon mari vient de la campagne zurichoise. Avant, on naviguait entre la Limmat et le Léman pour nous voir. Mais quand il a trouvé un emploi à Lausanne, nous avons choisi Nyon qui est à mi-chemin entre son travail et Genève où j’enseigne et mène mes recherches.» Humble, enjouée, accessible, Loraine Chappuis ne ressemble pas à la caricature de l’intellectuel condescendant incapable de montrer de l’intérêt pour tout ce qui sortirait de son champ d’études. Peut-être cette ouverture est-elle liée à son domaine à elle, l’histoire sociale? Et à l’objet de toutes ses recherches depuis dix ans: la famille sous l’Ancien Régime. L’humain des 17e et 18e siècles dans toute la complexité de ses relations aux autres et à l’Etat.

    La chercheuse s’intéresse à un genre particulier de familles. Celles qui portent un secret – une naissance hors mariage – et qui bien souvent trouvent la parade pour aller de l’avant, s’adaptant aux circonstances. La vie, même illégitime aux yeux de la loi ou à ceux d’une société raciste, ne trouve-t-elle pas toujours son chemin entre les mailles des filets du contrôle social?

    Relations paillardes

    «Durant l’époque moderne, les relations sexuelles hors mariage étaient punies. On parlait alors de crime de paillardise», indique la maître-assistante en histoire moderne de l’Université de Genève. Défendue en 2019, sa thèse sur ce sujet peu étudié a rapidement été éditée sous le titre Etreintes paillardes: familles et enfants illégitimes à Genève sous l’Ancien Régime (1670-1794) aux Editions Georg*. Dans la République protestante de Genève, rappelle l’historienne, les rapports intimes menés en secret et conduisant à une grossesse ont été réprimés pénalement depuis 1560. «A partir de 1794, les poursuites se sont limitées au civil.»

    Durant la période étudiée, soit 124 ans d’archives judiciaires de l’Etat de Genève, Loraine Chappuis a découvert près de 3400 procédures. «Cela montre que les grossesses illégitimes qui finissaient au tribunal étaient très nombreuses. Les procès en paillardise représentaient 30 à 40% de la criminalité apparente, loin devant la fraude et le vol.» La ville du bout du lac est un lieu d’étude privilégié, note-t-elle. «Il est rare de trouver autant de sources sur un phénomène aussi intime que les enfants bâtards et les scandales qui les entourent.»

    Pourquoi la justice se montrait-elle si préoccupée par la paillardise? «L’enjeu principal était de lutter contre l’abandon d’enfant qui coûtait cher à la communauté. C’est en effet à l’Hôpital général, l’institution d’assistance sous l’Ancien Régime, financée par les deniers publics, que revenait la prise en charge des enfants illégitimes abandonnés par leurs parents.» Pour limiter la casse financière, cette institution menait une surveillance active des femmes célibataires enceintes en vue de favoriser ce qui s’appelait le don d’enfant. «En échange d’une somme d’argent négociée avec les parents ayant fauté, l’institution acceptait de s’occuper définitivement de leur progéniture.» Très souvent, résume à gros traits l’historienne au sujet des procès dont elle a pu consulter les pièces, l’homme et la femme incriminés défendent une version diamétralement opposée. «Deux tiers des femmes affirment que l’homme leur a promis le mariage. Si l’homme admet souvent avoir fréquenté la femme, il se justifie en disant qu’elle en a séduit d’autres, laissant entendre que l’enfant n’est certainement pas de lui.»

    Femme à genoux

    La couple, raconte cette historienne des figures de l’entre-deux, devait généralement demander pardon pour sa faute. A genoux pour la femme, qui subissait ainsi un déshonneur plus grand. La plupart du temps, la garde est confiée au père, ce que la Révolution française changera. «Le crime de paillardise touche toutes les couches de la société, mais plus la famille est notable, plus le scandale est grand.» Si les enfants bâtards souffrent, cette tare s’insère dans un système de hiérarchisation sociale dépendant d’autres facteurs déterminants comme la classe, le genre et la place dans la famille. Ainsi, un enfant né d’une relation hors mariage éduqué par son père horloger peut tout à fait réussir à mettre en place des stratégies pour contourner les effets sociaux de sa «bâtardise».

    Après l’illégitime morale, la Genevoise s’est penchée l’an dernier sur l’illégitimité «raciale» des unions intimes dans un contexte colonial. Après avoir obtenu une bourse Postdoc.Mobility du Fonds national suisse (FNS), Loraine Chappuis s’est envolée avec son mari Paddy et leurs deux enfants Lily (6 ans) et Iain (9 ans) pour Coromandel, sur l’île Maurice. Dans le cadre d’un projet de recherche porté par le Centre Roland Mousnier à Paris (Sorbonne-CNRS) intitulé «Famille, sexualité et métissage en île de France au 18e siècle», l’historienne a écumé durant quatre mois les archives de l’ancienne colonie française (1715 à 1810), puis britannique (1814-1968). «J’ai ramené des milliers de copies de documents dont de nombreux testaments que j’étudie en ce moment. Dans cette société, les Blancs ne devaient pas se mélanger aux autres. Et pourtant, une fois de plus, cela arrivait fréquemment. Avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer sur la descendance et l’héritage.»

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    Après Maurice, l’Ecosse?

    La chercheuse aime voyager. Le nom de son fils, Iain (à prononcer i-ya-ine) vient d’ailleurs d’Ecosse où Loraine Chappuis a passé quelques mois entre le bachelor et le master pour apprendre l’anglais. «C’est là que j’ai rencontré Paddy. On était dans la même classe à Edimbourg.» L’Alémanique a lui aussi eu un coup de cœur pour les Highlands, les châteaux écossais, les cornemuses du Military Tattoo, le haggis, les pubs et le whisky. «C’était en 2008, nous y sommes retournés une fois tous les deux ans et nous rêvons désormais d’y emmener les enfants.» Peut-être lors d’une nouvelle recherche sur les enfants illégitimes d’Ecosse à l’époque de Bonnie Prince Charlie? 

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