La beauté de l’abandon Spécial

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  • Le photographe d’urbex ne touche rien; tous les visiteurs n’ont pas cette délicatesse. Le photographe d’urbex ne touche rien; tous les visiteurs n’ont pas cette délicatesse.

    Regret du passé ou angoisse du futur, les ruines fascinent. Pas uniquement celles des châteaux: pour les adeptes d’urbex, prisons, hôpitaux, usines et maisons abandonnés ont leur âme et leur poésie. Qu’elles s’expriment sur du papier ou sur un écran, en couleurs ou en noir et blanc.

    Un matelas taché et usé mal ajusté à un vieux lit en fer-blanc; de la végétation envahissant une salle de classe aux vitres brisées; des bancs de guingois dans une chapelle à l’autel couvert de poussière; des cuves rouillées dans une halle délabrée. Sont-ce là des images cauchemardesques? Ou une vision poétique? Pour les amateurs de photo d’urbex, ou exploration urbaine, la seconde perspective est plus proche de la vérité.

    «Il y a une ambiance, une odeur, de la lumière, de la poussière. On est dans une bulle», raconte Steve, 36 ans, à la table d’un restaurant d’une petite ville vaudoise. Photographe amateur – il a commencé à prendre des images à 16 ans avec un petit appareil numérique lors de promenades à travers Lausanne –, il est venu à l’urbex par l’intermédiaire de… sa voiture. «Un neveu avait photographié sa moto dans une usine désaffectée en France et l’idée m’a plu. Comme ma voiture ne pouvait pas entrer dans le bâtiment, on a cherché un autre lieu et on a trouvé un lavoir à charbon à l’abandon depuis des années. C’était une grande structure, il y avait là quelque chose d’apocalyptique», se souvient-il. Une passion était née avec un matériel plus professionnel aujourd’hui.

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    Apocalypse ou nostalgie

    05A EM05 LargeIl existe plusieurs types d’exploration urbaine, explique Danaé Panchaud, directrice du Centre de la photographie à Genève et elle-même photographe: «Certains photographient des gratte ciels à Hong Kong, d’autres les égouts de Paris, d’autres encore des bâtiments abandonnés». Les photos de ces derniers s’inscrivent dans une longue tradition artistique, celle de la ruine, prisée dès la Renaissance et chère aux romantiques. «C’est un motif qui revient particulièrement en temps de crise. Il n’est pas étonnant que l’urbex ait du succès aujourd’hui», remarque la spécialiste.

    «La ruine est un motif qui revient particulièrement en temps de crise.»

    Si la ruine fascine, c’est parce qu’elle ouvre deux imaginaires. «La ruine contemporaine représente la catastrophe à venir, permet d’anticiper ce qui viendra lorsque l’homme ne sera plus là», analyse-t-elle. D’un autre côté, elle est un regard sur un monde disparu, l’évocation nostalgique d’un passé plus heureux, ou du moins perçu comme tel.

    Pour Steve, le passé a son importance. Lorsqu’il publie ses clichés sur Instagram, sous le nom de k9urbex, il aime les accompagner d’informations historiques. «J’essaie de me renseigner, je cherche des images d’archives. J’en ai par exemple trouvé d’un bateau militaire, dont j’ai aussi retrouvé un ancien capitaine, et d’un laboratoire abandonnés que j’ai photographiés», raconte-t-il. D’une ancienne prison photographiée au Portugal, il a trouvé des images d’époque dans une vieille série télévisée.

    Mais l’histoire documentée de ces lieux ayant perdu toute fonction s’efface, sur place, devant l’histoire presque vivante. «Quand on y est, on se plonge dans le passé. Dans un ancien hôpital, on imagine ce qui s’y passait, le patient qui appelle, l’infirmière qui passe dans le couloir. C’est cela qui domine alors qu’on attend, parfois pendant des heures, qu’un rayon de soleil atteigne le bon point pour l’image.»

    06B EM05 LargePascal Jan, qui se définit comme artisan photographe mais travaille dans une banque, a réalisé ses premiers clichés d’urbex dans un hôpital partiellement détruit par un incendie. «J’aime les lieux abandonnés parce qu’ils ont une histoire», lance-t-il rapidement dans la conversation. Cette histoire, il la ressent au plus profond de lui-même. «C’est un peu spirituel, un peu bizarre, commence-t-il par s’excuser. Avant d’entrer, j’établis une relation avec la maison; je lui demande son accord avant de sortir mon appareil photo.» Il se souvient d’un château en France où il avait d’abord senti ne pas être le bienvenu: «J’avais été accueilli par une volée de chauves-souris. J’ai dû m’y reprendre à trois fois pour me faire accepter. Quand j’y suis finalement entré, je n’ai vu de chauves-souris nulle part». Il en va des maisons comme des personnes, dit-il; on ne les photographie pas sans leur en demander l’autorisation.

    Magie et esprit d’un lieu

    A 56 ans, son esthétique est tout autre que celle de Steve. Attablé dans un café de la Broye vaudoise, il ouvre une pochette qui contient une série de clichés. Tous en noir et blanc. «La couleur empêche de voir les détails. S’il y a un canapé bleu vif sur la photo, il va attirer l’œil et on ne va pas s’intéresser à tout le reste», observe-t-il. Il ne s’autorise aucune retouche, ne recadre pas ses photos, ce qu’Instagram fait pour lui lorsqu’il partage des images sur le réseau social: «Tu penses bien que ça ne me plaît pas!».

    «Mon travail est brut, continue-t-il. Je travaille à la lumière naturelle.» Il cite en exemple la chapelle d’une ancienne école du canton de Fribourg où il a pris des images à l’invitation de la commune: «J’ai dû revenir le lendemain pour avoir la bonne lumière à travers les vitraux». Les images rendent honneur au lieu, malmené par les intempéries il y a quelques années. «Les bâtiments que je photographie sont foutus, ont été abîmés par le temps, parfois par d’autres personnes, mais l’esprit du lieu est toujours là», affirme-t-il. Il compare ces clichés aux photos d’artistes qu’il réalise notamment pour un festival de la Broye fribourgeoise: «Mes photos ne sont pas belles, ce sont les artistes qui sont beaux, qui donnent quelque chose. C’est un peu la même démarche ici. C’est le bâtiment qui donne une énergie».

    C’est sur son ordinateur que Steve montre ses créations après avoir dévoilé une carte de l’Europe constellée de petits points: jaunes pour les lieux déjà visités, orange pour ceux à visiter. «J’aime donner de la poésie, apporter ma vision, ce travail artistique qui consiste à ajouter quelque chose à l’image», déclare-t-il. Il désigne un château dans un ciel nocturne zébré par un éclair, ajouté à l’ordinateur comme la lumière des phares d’une voiture abandonnée dans un ciel crépusculaire. Sa compagne est quelquefois mise en scène dans ces endroits qui paraissent féeriques. Et où la couleur règne en maîtresse.

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    Une activité interdite

    L’originalité contribue au succès de l’urbex. «On voit des lieux inhabituels parce qu’ils sont abandonnés ou lointains ou parce que le point de vue est original. Certains photographes grimpent sur des structures de chantiers en cours», rapporte Danaé Panchaud, du Centre de la photographie à Genève. Pour certains, cela tient de la performance; ils accompagnent parfois leurs photos d’une vidéo montrant le parcours réalisé pour les obtenir. «Cela peut aussi mener à une compétition dans la prise de risque entre photographes», ajoute la directrice de l’institution sans plus de commentaire.

    «Je ne transforme pas ça en quelque chose d’épique», avertit Steve qui a longtemps travaillé dans la sécurité. Lui-même ne publie pas de vidéos de ce genre. D’autant qu’il est bien conscient que l’urbex n’est pas un passe-temps conforme à la loi. Il représente au contraire une violation de domicile parce qu’on accède à un bâtiment sans autorisation et des dommages à la propriété si un dégât est commis pour s’y introduire, indique la Police cantonale fribourgeoise.

    «Je me mets dans une position où on ne peut rien me reprocher hormis ma présence, poursuit le photographe. Je ne suis pas un vilain filou qui vient faire des sottises!» Il existe des règles que Pascal Jan énumère: «Ne pas forcer l’entrée, ne rien toucher, ne rien déplacer, ne rien emporter». Et ne jamais dévoiler le nom des lieux visités. Pas même à d’autres adeptes.

    «Ne pas forcer l’entrée, ne rien toucher, ne rien déplacer, ne rien emporter.»

    Ainsi, sur les réseaux sociaux, Steve décourage-t-il ceux qui «se voient en explorateurs à la Indiana Jones». Quelque 26’000 personnes suivent son compte Instagram. «On peut désormais facilement partager ses images, sans attendre qu’un magazine ou un musée s’y intéresse», note Danaé Panchaud. Pascal Jan a déjà eu la chance d’exposer ses clichés d’urbex, la dernière fois à Estavayer-le-Lac, réalisés là avec l’approbation des propriétaires des lieux. «Un visiteur m’a acheté la photo d’une table avec un ordinateur abandonné dans une ancienne école parce qu’il connaissait la personne qui avait travaillé à cet ordinateur», se félicite le Vaudois, ravi à chaque fois qu’une de ses photos provoque une émotion, même si elle diffère de celle qu’il a ressentie sur place.

    Steve aimerait exposer prochainement ses photos. Un contexte qui interroge aussi le rapport à ce type d’images: «Il faudrait, par exemple, choisir une photo d’un théâtre abandonné plutôt que celle d’une cuisine ou d’une chambre dont la peinture s’écaille, qui pourrait laisser une sensation étrange à un public qui pourrait les transposer à son quotidien». Image cauchemardesque ou vision poétique? A chacun sa réponse.

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