Difficile sobriété

Parfois, sans qu’on l’ait planifié, certaines pages entrent en résonance. Deux articles qui n’ont a priori rien à voir entre eux se répondent. Cela est arrivé en préparant cette édition. Un premier texte (pages 10 à 13) décrit le quotidien des habitants du Val d’Anniviers autrefois. Une vie simple dans laquelle l’intérêt du groupe primait sur l’intérêt individuel, rapporte Roland Savioz, auteur d’un livre sur le sujet. Celui-ci voit dans ce mode de vie un exemple de «frugalité heureuse » tombé petit à petit en désuétude avec le développement de l’industrie – Alusuisse installe une usine à Chippis en 1905 – et du tourisme, qui apportent de l’argent aux Anniviards.

Un deuxième texte, qui suit le premier (pages 14 à 16), traite du budget des familles et de la nécessité actuelle pour celles-ci d’avoir deux salaires. La conseillère en budget qui y est interviewée, Andrea Schmid- Fischer, met le doigt sur plusieurs évolutions de notre société. Elle constate notamment que les parents d’aujourd’hui «ont l’habitude d’avoir tout ce qu’ils veulent chaque jour à leur disposition. Il ne s’agit pas de besoins existentiels, mais d’un très fort sentiment subjectif».

Cela m’a fait penser à ces jeunes qui, avant le coronavirus, manifestaient chaque semaine pour le climat tout en achetant des burgers et des boissons chez McDonald’s et abandonnaient les emballages dans les rues – une contradiction souvent pointée du doigt par leurs aînés. On m’a rapporté les paroles d’un de ces manifestants qui, pour sa défense, s’était écrié: «C’est vous, les adultes, qui êtes responsables. Vous nous avez habitués à consommer ainsi, nous y sommes encouragés depuis l’enfance. Il n’est pas facile de changer!».

Une argumentation audacieuse, mais pas dénuée d’un fond de vérité: notre perception de ce qui est normal évolue. C’est ce que le biologiste marin Daniel Pauly a appelé shifting baselines (lignes de référence mouvantes): nous nous adaptons continuellement aux changements en cours à tel point que nous ne les percevons plus. Et considérons chaque fois la situation nouvelle comme la référence. Ainsi, plus nous possédons, plus il nous semble normal de posséder. Et si les parents d’Andrea Schmid- Fischer voyaient le rôti du dimanche comme le moment fort de leur semaine, cela paraît incongru aux jeunes d’aujourd’hui, habitués à manger autant de rôti – ou de burgers – qu’ils le désirent.

Les Anniviards d’autrefois avaient peu de choses à leur disposition: ils se contentaient donc de peu. Mais la «sobriété heureuse» prônée tant par Pierre Rabhi que par le pape François est beaucoup plus difficile à pratiquer aujourd’hui. Elle demande une prise de conscience profonde et la volonté de résister à la force de l’habitude et au pouvoir du marketing.

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