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Elle apprend aux enfants à se défendre seuls

Emmanuelle Piquet a fondé Chagrin Scolaire pour soutenir les enfants harcelés. En Suisse romande, le Centre Sésames adopte la même approche. Emmanuelle Piquet a fondé Chagrin Scolaire pour soutenir les enfants harcelés. En Suisse romande, le Centre Sésames adopte la même approche.

Sortir du rôle de victime en apprenant à affronter son harceleur : telle est la doxa d’Emmanuelle Piquet. Cette psychopraticienne française a importé sa méthode en Suisse via le Centre Sésames.

«Mon métier consiste à insulter des enfants toute la journée », plaisante Emmanuelle Piquet. La psychopraticienne entraîne en effet les enfants harcelés à répliquer à leurs harceleurs. La trentaine de pédagogues formés à cette méthode reçoivent près de 600 enfants harcelés par an en France, en Suisse et en Belgique.

Le premier réflexe d’un adulte face à un enfant harcelé est d’intervenir. Pourquoi n’est-ce pas forcément une bonne idée, selon vous?

Emmanuelle Piquet: – Parce que les enfants ont une espèce de radar pour repérer les fragilités de leurs pairs. S’ils détectent un camarade vulnérable, ils vont le taquiner, et si l’enfant ne se défend pas, ils vont pousser le bouchon toujours plus loin. Lorsqu’un adulte, aussi bien intentionné soit-il, intervient, il risque de renforcer la vulnérabilité de l’enfant. En confortant le harceleur dans sa position de dominant; il lui dit implicitement: «Tu as bien choisi ta cible, elle ne sait pas se défendre». Et au harcelé: «Décidément, tu es incapable de t’en sortir seul».

L’enfant n’attend-il pas de l’adulte qu’il le protège?

– Si. Et en même temps, souvent les enfants ne parlent pas du harcèlement aux adultes parce qu’ils sentent que ça pourrait faire empirer la situation. Bien sûr qu’ils ont besoin d’aide! Mais qu’on intervienne à leurs côtés, pas à leur place.

Même les tout-petits?

– En maternelle, les enseignantes me racontent toujours la même histoire: la petite Violette vient leur dire: «Maîtresse, Kylian m’a encore bousculée! ». Alors la maîtresse prend la fillette par la main, va voir Kylian et lui assène: «Maintenant tu arrêtes, ça fait 100 fois que je te le dis, tu n’as pas à brutaliser Violette, ce n’est pas ça les valeurs du vivre-ensemble, tu as des mots à ta disposition pour dire les choses...». Sur le moment, Kylian dit «Oui, maîtresse». Puis recommence le lendemain et le surlendemain.

Je recommande donc aux enseignantes de dire à Violette: «Ecoute, chérie. Chaque fois que tu viens me demander de l’aide, tu envoies un message à Kylian: ‘Regarde, je suis un gros bébé, je ne sais pas me défendre’. Je vais donc t’apprendre à faire une grimace qui fait peur et à pousser un cri strident quand il s’approche de toi pour créer de l’inconfort chez lui.

L’adulte donne confiance à l’enfant en lui disant qu’il est capable de réagir seul?

– Absolument. Ce qui m’inquiète beaucoup aujourd’hui, c’est qu’on veut trop éviter à nos enfants de souffrir. L’école devrait être un havre de paix où ne règnent qu’épanouissement, plaisir et bonheur, mais ce n’est pas la vraie vie! C’est comme si on empêchait un petit enfant de tomber et de se relever. Il n’apprendrait jamais à marcher. Vous ne recevez pas trop de critiques? – Je ne me situe pas exactement dans le courant pédagogique actuel, je vous remercie de l’avoir remarqué! (Rires). Nous résistons au discours politiquement correct des institutions, très fort en Suisse, qui préfère que le harceleur prenne conscience du mal qu’il fait. Moi je constate que malgré la politique de prévention, le harcèlement augmente.

Un exemple concret de votre méthode?

– En Suisse, il y a Leila*, une jeune Syrienne de 12 ans, très volontaire, crochant bien à l’école. Mais une fille populaire de la classe a commencé à faire des mimiques insinuant qu’elle sentait mauvais. D’autres l’ont imitée, s’écartant avec un air de dégoût quand Leila passait dans les couloirs. Elle n’a pas réagi dans un premier temps. D’ailleurs, on dit souvent aux enfants harcelés de faire comme s’ils n’entendaient rien, ce qui ne marche pas du tout. La situation s’est aggravée, on lui criait: «Tu pues, retourne dans ton pays!» en faisant cercle autour d’elle.

Nous avons conseillé à Leila de confectionner un spray à base de jus d’ail et d’en asperger les harceleurs en disant: «Je suis déçue, mon parfum antiraciste ne marche pas; j’espère que celui-ci sera plus efficace». On avait prévenu l’administration au cas où il y aurait des plaintes de jeunes filles sentant l’ail. Ce qui est très intéressant, c’est que le harcèlement a cessé avant qu’elle ait pu s’en servir! Comme dans 50% des cas. Car avec cette arme dans la poche, Leila a changé d’attitude. Elle ne se considérait plus comme une victime et ça s’est senti.

N’y a-t-il pas un risque d’escalade de la violence ?

– Si. On y prépare les enfants. Mais continuer à se soumettre ne leur épargnera pas forcément les coups. Et eux-mêmes disent: «Si jamais je me fais tabasser, c’est parce que j’aurai résisté». C’est beaucoupmoins humiliant. Certains enfants sont poussés au suicide; si ce n’est pas de la violence...

Les parents peuvent-ils trouver euxmêmes ces répliques?

– Certains oui. Mais d’autres sont trop impliqués émotionnellement, notamment quand ils ont eux-mêmes été harcelés enfants. Et certains sont si inquiets que leur enfant soit en relation qu’ils leur communiquent un malaise; à ma génération, jamais ma mère ne m’aurait demandé comment ça s’était passé avec les copains à l’école! Elle s’en fichait complètement.

Quels sont les effets du confinement?

– Pour certains, l’arrêt des cours a été un soulagement, mais cet évitement des harceleurs a amplifié l’angoisse de la reprise. Pour d’autres, nous avons pu préparer la rentrée en travaillant sur le cyber-harcèlement – c’est plus facile de prendre le temps de concocter ses répliques sur les réseaux sociaux que dans la cour d’école! Comme cette jeune fille victime de revenge porn qui a écrit à ses harceleurs: «Grâce à vous, un photographe professionnel m’a repérée. Merci beaucoup, bisou bisou»!

*Prénom d'emprunt.

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