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L'humour nous sauve

L'humour nous sauve DR

Jamais l’humour ne s’est si bien porté qu’en cette période de coronavirus. Se moquer de la situation et de soi-même est une vieille ruse de l’humanité face à l’oppression et au chaos du monde.

On ne comprend pas ce qu’il dit, mais on rigole quand même en regardant ce Brésilien nous expliquer comment transformer sa cuisine en salle de sport pendant le confinement. Debout face à la caméra, l’homme verse un peu d’eau sur le carrelage, puis quelques gouttes de liquide à vaisselle; il s’agrippe au bord de l’évier et commence à marcher sur place, ses pieds nus glissant sur la flaque savonneuse. Son invention est si performante qu’un bouton imaginaire lui permet d’augmenter la cadence sous les commentaires hilares de ceux qui filment la scène.

MAINTENIR LE LIEN

humour coronavirus1Des millions de vidéos humoristiques comme celle-ci inondent les réseaux sociaux depuis que le nouveau coronavirus a pris la planète d’assaut. Jamais peut-être nous ne nous serons envoyé tant de gags, de caricatures, d’images détournées. Même des sujets religieux y passent: ainsi la fameuse Cène de Léonard de Vinci avec Jésus seul à table devant un ordinateur demandant «Tout le monde est là?» à ses disciples en visioconférence. Ou le Christ ressuscité interpellé au matin de Pâques par un policier lui assénant: «N’y pensez même pas!» alors qu’il met un pied hors du tombeau. Pourquoi le drame que nous vivons suscite-t-il une telle vague d’humour? D’abord pour nous détendre et conjurer l’angoisse, disent les experts. Le rire a un effet bénéfique sur notre corps, notre cerveau et même notre santé. Et nous envoyer des gags nous permet de maintenir le lien avec nos proches dont nous sommes séparés. Cette circulation est d’autant plus fluide que la moitié du globe est affectée par le virus: le rire se base sur des références communes et en ce moment, nous avons tous la même chose en tête. De plus, rire d’une situation inconfortable ou dangereuse, c’est prendre de la distance avec elle. C’est éviter par exemple de se laisser submerger par les désagréments du confinement, qu’on soit condamnés à la solitude ou exaspérés par nos enfants. Comme cette jeune femme célibataire qui met en scène un rendez-vous galant avec son aspirateur. Ou cette image détournée d’une maman qui pose une main apparemment affectueuse sur l’épaule de son fils à l’air préoccupé. L’enfant demande: «Est-ce que j’ai été adopté? – Pas encore, nous venons de mettre l’annonce», répond la mère.

LA BARBE DE THOMAS MORE

Nous créons aussi de la distance en riant des gens sérieux qui gèrent la crise en soulignant l’écart entre leur rôle historique et leurs sorties incongrues. Simonetta Sommaruga annonçant, l’air grave, la fin des parties de jass dans les bistrots; Alain Berset exprimant la quintessence de l’esprit suisse: «Il faut agir aussi vite que possible, mais aussi lentement que nécessaire ». Phrase désormais culte imprimée sur des tee-shirts. Plus philosophiquement, l’humour est une manière de se hisser du statut de victime à celui de consolateur, dit le psychanalyste Daniel Sibony. De jouer un tour au destin, de refuser de subir entièrement une situation angoissante, voire fatale, en étant actif dans la toute petite marge de liberté qui nous reste. On rapporte que devant l’échafaud, Thomas More, chancelier du roi d’Angleterre Henri VIII, dit au bourreau qui allait lui trancher le cou: «Aidez-moi à monter; pour descendre, je m’en tirerai bien tout seul». Puis il lui demanda de bien viser pour épargner sa barbe qui, elle, n’avait pas été convaincue de trahison. C’est parce que l’humour est la dernière chose qui reste aux opprimés qu’il prospère sous les dictatures. Staline disait que les peuples heureux n’ont pas besoin d’humour. Il avait raison et, d’ailleurs, l’humour ne s’est jamais si bien porté qu’en Union soviétique. L’an dernier, une déferlante d’humour s’est abattue sur l’Algérie quand ses habitants ont appris, révoltés, qu’Abdelaziz Bouteflika se présentait pour un cinquième mandat présidentiel. Et l’humour juif reste la référence du genre.

UN CHIEN NOMMÉ ISAAC

humour coronavirus2On raconte qu’un général russe était assis dans un train près d’un rabbin lisant les psaumes. Pour provoquer l’homme de Dieu, l’officier s’adressa à son chien en l’appelant du prénom juif d’Isaac. Puis, se tournant vers le rabbin: «Que pensez-vous de mon chien? – Il est très beau. – Mais que pensez-vous de son nom? – Dommage, avec un nom pareil, il pourrait être empêché de devenir général». Les juifs n’ayant pas la possibilité de rendre les coups et les insultes, l’humour leur a permis de défier l’injustice tout en ayant l’air de s’y soumettre. L’autodérision est aussi une ruse qu’on peut adopter en ce temps de crise: exagérer son malheur pour y être au moins pour quelque chose, se montrer tellement ridicule qu’on désarme les autres et suscite leur bienveillance. Et même sa propre bienveillance: l’humour, c’est «se consoler d’être soi vu qu’on ne peut pas faire autrement», dit Daniel Sibony. C’est la joie d’être là quandmême,malgré toutes les raisons qui s’y opposent». Alors profitons de rire de nos infortunes en attendant que paraisse, peut-être, le premier recueil d’humour au temps du coronavirus.

 

Rigoler, une thérapie

Rire, c’est bon pour la santé, comme disait un de nos anciens ministres. C’est scientifiquement prouvé. En plus de produire de la dopamine, un neurotransmetteur qui influence le plaisir et la motivation, le rire améliore notre système immunitaire en augmentant notre production de globules blancs. Il agit contre le stress en stimulant la production d’endorphine et en limitant celle de cortisol. Mieux, rire s’apprend: d’abord parce qu’on peut le simuler avec les mêmes effets sur le cerveau – c’est le principe des rigolothérapies. Et parce qu’on peut s’exercer à changer son regard sur le monde. Le philosophe Søren Kierkegaard disait que l’humour n’est pas dans les choses, mais dans la relation entre elles et le rieur. S’entraîner à écrire trois motifs de gratitude tous les soirs, par exemple, modifie durablement l’humeur. Thomas More avait bien compris les bienfaits de l’humour, lui qui écrivait cette prière: «Donne-moi une bonne digestion, Seigneur, et aussi quelque chose à digérer. (...) Donne-moi l’humour pour que je tire quelque bonheur de cette vie et en fasse profiter les autres».

CMC

 

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