Eglise: un rapport accablant

Jean-Marc Sauvé remet à Mgr Eric de Moulins-Beaufort le rapport de la CIASE qui n’a pas choqué qu’en France. Jean-Marc Sauvé remet à Mgr Eric de Moulins-Beaufort le rapport de la CIASE qui n’a pas choqué qu’en France.

Moment historique que la remise, le 5 octobre à Paris, du rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (CIASE). Des chiffres alarmants et un diagnostic sévère qui disent l’ampleur d’un phénomène à caractère systémique et l’urgence de réformes en profondeur.

L’Eglise n’a pas pris les mesures qui s’imposaient.Il est temps pour l’Eglise catholique en France d’entreprendre un profond travail de vérité, de pardon et de réconciliation. Elle doit d’abord reconnaître ses responsabilités dans les abus sexuels commis sur des mineurs et des personnes vulnérables; puis réparer le mal causé notamment en accordant une réparation financière «qui ne saurait être purement forfaitaire»; et réformer la gouvernance de l’Eglise. Elle s’est trop longtemps réfugiée dans le déni et la défense de l’institution, «elle n’a pas su voir, entendre, capter les signaux. S’appuyant sur le silence des enfants et des familles, elle n’a pas su prendre les mesures qui s’imposaient et elle a biaisé par rapport à ses enseignements», a relevé Jean- Marc Sauvé, président de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (CIASE) le 5 octobre à Paris lors de la remise du rapport de la commission à Mgr Eric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France (CEF), et Soeur Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France (CORREF).

Les membres de la CIASE étaient chargés d’écouter les victimes pour faire la lumière sur les violences sexuelles commises dans l’Eglise catholique en France depuis 1950 sur les mineurs et les personnes vulnérables; d’examiner leur traitement; d’évaluer la pertinence et l’efficacité des mesures prises par l’Eglise pour faire face à ce fléau; d’énoncer des recommandations – 45, qui vont de l’écoute à la reconnaissance des infractions commises et à la réparation du mal fait – pour prendre en compte la souffrance des victimes, corriger les manquements et empêcher la répétition de tels drames. Il s’agit de «rendre réellement justice aux femmes et aux hommes qui, au sein de l’Eglise catholique, ont dans leur chair et leur esprit souffert de violences sexuelles», a dit Jean-Marc Sauvé. Et «tout doit être entrepris pour réparer, autant qu’il est possible, le mal qui leur a été fait et les aider à se reconstruire». Avec ce rapport, la France rejoint les Pays-Bas, l’Irlande, l’Allemagne, l’Australie et les Etats-Unis, qui avaient eux aussi commandé un rapport à une commission indépendante.

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DES CHIFFRES ALARMANTS

Au terme de 32 mois de travail, la CIASE (voir encadré) a présenté un rapport de 485 pages et plus de 2000 pages d’annexes intitulé Les violences sexuelles dans l’Eglise catholique. France 1950-2020 qui dresse un état des lieux «particulièrement sombre». «Un lourd fardeau» déposé le 5 octobre. Un chiffre, qui fait froid dans le dos, dit l’ampleur du désastre: depuis 1950, 330’000 mineurs et personnes vulnérables ont été abusés dans l’Eglise par des consacrés ou des laïcs en mission ecclésiale dont 216’000 par des prêtres, des diacres, des religieux et des religieuses. Le rapport évalue à environ 3000 le nombre de prêtres et de religieux agresseurs – la preuve est faite qu’ils ne sont pas des moutons noirs, mais que la pédocriminalité est systémique, qu’elle relève de défaillances au sein de l’institution. C’est moins que dans la famille et les cercles amis, mais plus que dans l’éducation et le sport. Cela s’explique en partie par l’absence de contre-pouvoir et la domination masculine dans l’Eglise.

UNE MAJORITÉ DE GARÇONS

Si les violences ont baissé jusque dans les années 1990, en lien avec la réduction du nombre de prêtres et de la fréquentation des églises, elles ont cessé de décroître depuis. Touchant 80% de garçons et 20% de filles avec une concentration sur les 10-13 ans. Les victimes sont généralement issues des catégories de population les plus favorisées et proches de l’Eglise; 60% d’entre elles sont aujourd’hui très fortement perturbées dans leur vie affective et sexuelle.

Longtemps l’Eglise catholique a manifesté «une indifférence complète et même cruelle à l’égard des personnes ayant subi des agressions. Certains allant jusqu’à les accuser d’avoir contribué à ce qui leur était arrivé», a affirmé Jean-Marc Sauvé. Des mesures ont certes été prises, surtout depuis 2016, mais elles ont été «tardives et inégalement appliquées» et «globalement insuffisantes». La prise en charge des prêtres à problèmes a été défaillante. Et si depuis 1990 on a commencé à prendre conscience des traumatismes entraînés par les violences sexuelles, la mise en oeuvre a été freinée, entre autres, par «la confraternité entre clercs et religieux». Il a fallu qu’éclate l’affaire Preynat, en 2016, pour voir se constituer des cellules d’écoute des victimes.

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DES MESURES FORTES

La CIASE préconise des mesures dans les domaines de la théologie, de l’ecclésiologie et de la morale sexuelle pour corriger «certaines interprétations ou dénaturations» ayant «favorisé abus et dérives»; elle fait aussi des propositions «dans les domaines de la gouvernance de l’Eglise, de la formation des clercs, de la prévention des abus et de la prise en charge des agresseurs».

La commission formule encore quatre orientations pour l’avenir. Il faut réformer le droit canon qui entretient une trop grande confusion des responsabilités – l’évêque étant par exemple à la fois l’autorité de poursuite et d’application des peines – en mettant sur pied un tribunal pénal interdiocésain et en ouvrant les procédures pénales canoniques aux victimes. Mieux définir les agressions sexuelles et les peines correspondantes. Ne pas opposer le secret de la confession à l’obligation de dénoncer les atteintes sur mineurs. Revoir la gouvernance de l’Eglise en équilibrant les principes hiérarchique et synodal: pour cela, il faut dissocier le pouvoir de gouvernement et le pouvoir d’ordre et, «au regard du principe d’égale dignité, grandement renforcer la présence des laïcs en général et des femmes en particulier dans les sphères décisionnelles de l’Eglise catholique».

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MIEUX DISCERNER

L’Eglise doit mettre en place des dispositifs de contrôle.Pour la CIASE, l’Eglise doit renoncer à une sacralisation excessive du prêtre et à une position en surplomb. Elle doit cesser de déformer et travestir les Ecritures, de dénaturer et dévoyer le langage théologique «pour nourrir et justifier les violences sexuelles». Mettre en place des dispositifs de contrôle interne en instaurant de bonnes pratiques comme des entretiens annuels avec des traces écrites ainsi que des évaluations psychologiques. Revoir le discernement vocationnel et la formation des séminaristes.

Faire en sorte que le principe d’obéissance préserve la liberté de conscience. Enfin, renoncer à une conception taboue de la sexualité qui maintient des points aveugles et pour cela «appeler les choses par leur nom afin de les combattre de façon appropriée». Pour Jean-Marc Sauvé, ces mesures visent à «rétablir une alliance mise à mal» et à délivrer «un message d’espérance».

PARTIR DES VICTIMES

Au coeur des travaux de la commission, les victimes, que l’Eglise a refusé d’entendre pour «se protéger du scandale» et couvrir les agresseurs. Alice Casagrande, membre de la CIASE, a évoqué quelques auditions pour rendre un climat qui a marqué tout autant les écoutants que les victimes.

Face à «la colère incandescente», la peur, la timidité et la honte, une écoute et une confiance totales dans la conscience de ne pas être des experts : «Nous voulions penser et travailler avec les victimes pour recueillir un patrimoine de savoir expérientiel ». Et «leur rendre hommage en gardant une trace» de «témoignages criants de vérité» (accessibles dans le recueil De victimes à témoins, publié à côté du rapport), d’un acte de parole pesant tant il ravive de souvenirs douloureux – «on ne s’habitue pas à ces blessures». «Ces événements de parole leur ont permis de clore une histoire et d’en commencer une autre.»

VOUS DEVEZ PAYER

François Devaux, cofondateur à Lyon en 2015 de l’association de victimes «La Parole libérée», dissoute en mars, a dénoncé la lâcheté, la faiblesse, la dissimulation, le mensonge, les compromis «abjects» et la stratégie «fétide» d’une «institution qui dysfonctionne profondément».

«C’est de l’enfer que vous revenez», a-t-il dit aux membres de la CIASE, évoquant «ce qui s’apparente à une fosse commune des âmes déchiquetées de l’Eglise». «Vous piétinez l’obligation de protéger la vie et les personnes alors que c’est l’essence même de l’institution», a-t-il lancé à l’intention des évêques. «Vous devez payer pour tous les crimes.» «Une tâche abyssale»: il faut «refonder le système» sur plus de justice et de transparence et «un Vatican III ne peut être qu’un point d’étape». «Peut-on raisonnablement penser que l’Eglise est capable d’une telle réforme? » François Devaux a remercié la CIASE: «Vous apportez enfin aux victimes une reconnaissance institutionnelle de toute la responsabilité de l’Eglise, ce dont les évêques et le pape n’ont pas été capables à ce jour».

UNE COMMUNE HUMANITÉ

Lorsque Jean-Marc Sauvé a pris la parole, il a commencé par lire un message reçu la veille: «Je vous remercie d’avoir accepté de faire le sale boulot. Je mesure combien il a pu être déstabilisant, décourageant. Mais ce travail est fondamental pour les victimes. Nos histoires vont être réunies sous une même reliure pour faire histoire. Un autre rapport à cette histoire personnelle blessée peut commencer».

«Le sale boulot», certes. Mais aussi, à travers les auditions, nombre de liens tissés, une confiance renouée, une aventure humaine qui a transformé les membres de la commission. Car ils ont écouté les victimes «comme des êtres humains acceptant de s’exposer et de se confronter personnellement et ensemble à cette sombre réalité», assumant «la part de commune humanité, ici blessée et douloureuse, que nous avons en partage», se laissant «toucher par ce que les victimes ont vécu: la souffrance, l’isolement et, souvent, la honte et la culpabilité». Avec la conviction que celles-ci «détiennent un savoir unique sur les violences sexuelles».

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TÉMOINS ET ACTEURS

Des victimes devenues témoins et acteurs de la vérité. C’est grâce à elles et pour elles, a assuré Jean-Marc Sauvé, que le rapport de la CIASE a été conçu et écrit. Sans leur parole courageuse, «notre société serait encore dans l’ignorance ou le déni de ce qui s’est passé». Car «l’avenir ne peut se construire sur le déni ou l’enfouissement de ces réalités douloureuses, mais sur leur reconnaissance et leur prise en charge». Le travail va se poursuivre. Pour ce faire, la CIASE a passé le témoin à la toute nouvelle Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE).

 

Un travail interdisciplinaire

La CIASE compte 22 membres spécialisés dans des domaines aussi divers que l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, le droit, la médecine, la psychiatrie et la théologie. Ils oeuvrent de façon interdisciplinaire. Elle a été créée en 2018 à la demande des évêques et des congrégations religieuses de France. Elle a travaillé pour ce rapport près de trois ans avec le concours de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), de l’Ecole pratique des hautes études et de la Maison des sciences de l’homme, interrogeant des victimes, menant une enquête en population générale et consultant de nombreuses archives judiciaires, policières et ecclésiales.

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«Il nous faut tout revisiter»

34A EM41Soeur Véronique Margron, dominicaine et présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France (CORREF), a évoqué «ces pages de douleur et d’ombre de la mort» avec une profonde tristesse. «Peut-on bien recevoir un désastre? Que dire sinon éprouver un infini chagrin, une honte charnelle, une indignation absolue? (…) Aucun de nous n’est préparé et n’a compétence pour faire face au chagrin. A commencer par les victimes de ces crimes, de ces fracas de l’intime. Il faut se taire tout au-dedans de soi pour se recueillir devant chaque vie plongée dans les abîmes, devant les crimes massifs commis dans l’Eglise, mon Eglise. Devant ce peuple brisé par la violence de l’effraction.» Soeur Véronique a ensuite rappelé ce qu’Hannah Arendt a nommé la «banalité du mal»: «Ce qui le minimise, le dénie, le dissimule, usant d’euphémismes et de stratagèmes, conscients ou non, d’évitements ou, pire, de complicité et de lâcheté. Là où elle devait être protectrice de la dignité, soutenant la grandeur de toute existence, habitée d’un infini respect qui lui vient de son Dieu, l’Eglise aura laissé abuser, profiter de la vulnérabilité. Elle y aura participé». Le constat est accablant: «Que l’Eglise et la vie religieuse, qui n’ont pas d’autre finalité que de témoigner de la vie surabondante qui vient de Dieu, aient pu porter la mort, et la mort massive, est intolérable, crucifiant. Et nous rend éminemment responsables».

UN SIGNE D’ESPÉRANCE

«Comment s’en remettre?», s’est interrogée Soeur Véronique. «Nous n’avons pas fini de devoir, impérativement, tout revisiter. Le faire avec les témoins qui ont pu desceller leur parole et qui, par le tragique, savent d’un savoir unique ce qui est faux.» «Je reçois vos 45 recommandations comme un signe d’exigeante confiance en l’Eglise qui est en France. Un signe d’espérance aussi que nous pourrons nous situer en vérité d’humanité, être responsables, faire justice et réformer tout ce qui doit l’être. Mais non les uns sans les autres, non sans les témoins et les témoins des témoins, non sans l’expérience des autres institutions, des autres Eglises – sans pouvoir, humblement. Cette confiance et cette espérance nous obligent, nous vous en sommes redevables, comme aux victimes et témoins qui nous demandent légitiment des comptes.»

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Honte, effroi, détermination

Dans son allocution, Mgr Eric de Moulins-Beaufort, président la Conférence des évêques de France, a parlé d’un rapport «rude», «sévère», d’«un effrayant tableau» qui «met gravement en cause l’Eglise catholique». Evoquant les victimes, il a affirmé: « Leur voix nous bouleverse, leur nombre nous accable. (…) Que tant de vies d’enfants et de jeunes aient pu être abîmées sans que presque rien n’en ait été repéré, dénoncé, accompagné, soigné, est proprement insupportable ». «J’exprime ma honte, mon effroi, ma détermination à agir avec les victimes pour que le refus de voir, le refus d’entendre, la volonté de cacher ou de masquer les faits, la réticence à les dénoncer publiquement disparaissent des attitudes des autorités ecclésiales, des prêtres et des acteurs pastoraux, de tous les fidèles. (…) Pardon à chacune et à chacun.» Pour l’archevêque de Reims, «le temps de la naïveté et des ambiguïtés est dépassé» et «nous recevons l’amère lumière du rapport de la CIASE comme une exigence de Dieu». Celui-ci «révèle que toutes les relations structurantes de l’humanité peuvent être déviées et se transformer en relations de prédation et qu’elles le sont, il faut le constater, dans une proportion qui ne peut pas être tenue pour négligeable». «Que jamais nous ne renoncions à la clarté. Que jamais nous ne nous résignions à l’ambiguïté. Nous travaillerons, en lien avec l’Eglise universelle, notre théologie du sacerdoce baptismal et du sacerdoce apostolique», a lancé le prélat en finale.

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Une épreuve salutaire

36A EM41«Je désire exprimer aux victimes ma tristesse, ma douleur pour les traumatismes subis, et aussi ma honte pour une trop longue incapacité de l’Eglise de les mettre au centre de ses préoccupations», a dit François au cours de l’audience générale du 6 octobre. «A toi, Seigneur, la gloire, à nous la honte.» «Le rapport de la CIASE, a-t-il dit, révèle malheureusement des chiffres considérables.» Le pape a évoqué «une épreuve dure mais salutaire» et appelé «les catholiques français à assumer leurs responsabilités pour que l’Eglise soit une maison sûre pour tous». Il a assuré prier pour les victimes et il a exprimé aux prêtres son «soutien paternel face à cette épreuve

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