Des vins sous clés

Le casier de 24 bouteilles coûte 10 francs par mois, celui de 48 bouteilles 17,90 francs. Fin connaisseur des réseaux de vente, Filip Opdebeeck, conseille la police qui lutte contre le trafic de grands crus et donne des cours de dégustation. Le casier de 24 bouteilles coûte 10 francs par mois, celui de 48 bouteilles 17,90 francs. Fin connaisseur des réseaux de vente, Filip Opdebeeck, conseille la police qui lutte contre le trafic de grands crus et donne des cours de dégustation.

Un an: c’est le temps dont le Valaisan expatrié à Genève Filip Opdebeeck, patron d’Au bonheur du vin, a eu besoin pour déménager. Car sa cave, garnie de 200’000 bouteilles, recèle des trésors qu’il faut manier avec précaution. Et loin des regards indiscrets. Zoom sur un business qui ne connaît pas la crise.

Saint-Emilion, Batard-Morachet, Château d’Yquem (le seul sauternes classé premier cru supérieur) et Romanée-Conti, le vin le plus cher du monde... La cave de Filip Opdebeeck, que l’on découvre dans un imposant immeuble flambant neuf de Meyrin, à Genève, fait rêver: cette caverne d’Ali Baba pour amateurs de grands crus abrite non pas quelques flacons d’exception, mais des caisses entières de trésors liquides. Certaines bouteilles valent à elles seules 15’000 francs. D’autres quelques dizaines de francs.

«Vous voyez cela?», demande le patron d’Au bonheur du vin en s’appuyant contre la balustrade d’une passerelle qui domine une partie de sa nouvelle cave de 1200 mètres carrés. Désignant une rangée de casiers numérotés arborant les noms des vignobles les plus prestigieux de la planète qui s’étire devant nos yeux éberlués, le Valaisan expatrié au bout du lac reprend: «Ça appartient à un seul client. Belle réserve, hein?».

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PORTES BLINDÉES SUR MESURE

Un million de francs? Un million et demi? Difficile d’estimer la valeur de la marchandise entreposée par cette personne. Serait-ce une riche héritière qui ne sait pas quoi faire de son vin? Un trader de haut vol préparant son déménagement à Dubai? Ou un magnat du pétrole obligé de mettre ses bouteilles en lieu sûr le temps de construire sa nouvelle propriété entre deux procès pour divorce?

Nous n’en saurons rien. Les clients de «Fil», comme l’appellent ses proches, lui confient leurs trésors, car ils savent que l’homme est discret. Et sûr. Et il vaut mieux quand on a 200’000 bouteilles sous sa garde! Portes blindées sur mesure pour permettre aux palettes d’entrer, murs en béton renforcés impossibles à percer, caméras de surveillance en veux-tu en voilà, alarmes sismiques pour détecter les petits malins qui tenteraient tout de même s’attaquer aux parois et alarmes volumétriques détectant les mouvements et les changements de température... autant avertir tout de suite ceux qui songeraient à s’introduire ici en catimini, Au bonheur du vin est une citadelle imprenable! Et si un accident devait arriver, la totalité des bouteilles stockées sont assurées à leur valeur actuelle.

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Dans l’antichambre de la cave, où se présentent les livreurs et les négociants en vin: une petite cuisine. «J’organise des soupers pour les clients qui désirent manger ici en dégustant leurs vins. C’est moi qui fais la cuisine, des côtes de veaux et des vongole aux agrumes, dit-il en jetant un oeil vers le four. Ça me permet de leur faire visiter la nouvelle cave.» Car Au bonheur du vin vient de déménager. Quand l’Echo l’avait rencontré, en 2012, le jeune entrepreneur conservait ses grands crus à proximité de la place du Molard, au centre-ville, dans un coffre-fort de 300 mètres carrés loué à une banque privée (voir encadré). Victime de son succès, Filip Opdebeeck a par la suite ouvert d’autres entrepôts. «Mais la limite des capacités a vite été atteinte et je ne pouvais plus accepter de nouveaux clients. Sans compter qu’assurer les commandes sur cinq sites différents, en particulier à l’approche de Noël, devenait ingérable», dit-il en faisant référence à ses quatre employés, livreurs et autres collaborateurs qui peuvent désormais compter sur «un bel outil de travail», avec un quai de chargement. «Fini le stress du parking en double file ou sur le trottoir en plein centre-ville!», ajoute l’entrepreneur, soulagé.

6000 BOUTEILLES D’UN COUP

22A EM38Tout peut aller très vite. Récemment, deux nouveaux clients ont fait entrer à eux seuls 6000 bouteilles. «L’un suite à un départ à l’étranger et l’autre parce qu’il vendait sa propriété. J’enregistre en moyenne cinquante nouvelles inscriptions par an. Et mes clients, au nombre de 630, continuent d’acheter du vin.» Rien qu’avec eux, l’ange gardien des vins engrange entre un millier et un demi-millier de bouteilles par mois. Sans pub ni démarchage! «A ce rythme, dans six ans, la cave pourrait contenir 350’000 bouteilles. La mezzanine que vous avez vue en construction était prévue pour dans cinq ans,mais je n’ai pas pu attendre, car je ne sais plus où placer la marchandise qui ne cesse d’arriver.»

Et la crise alors? «Laquelle? Lors de la crise bancaire, ceux qui ont été mutés à Singapour ou Dubai ont tout pris avec eux, leurs enfants, leurs meubles, leurs animaux, mais ils m’ont laissé leur vin, très fortement taxé dans ces pays.» Le Brexit? «Il m’a envoyé de nombreux expatriés voyageant avec leur cave.»

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Et la crise sanitaire? «Pendant le semi-confinement,mes clients ont conservé leur pouvoir d’achat sans pouvoir dépenser leur argent au restaurant ou en voyages... Ils se sont tournés vers le vin. Et maintenant que la situation se décante, ils veulent profiter de leur liberté.» Certains choisissent de vendre, d’autres achètent, d’autres encore échangent – le Bordeaux serait un bon placement. Notamment grâce à une bourse aux crus digitale mise en place par l’entreprise. Région, appellation, couleur du vin: chaque bouteille est répertoriée. Avec le boom des nouvelles technologies, la gamme des prestations ouvertes aux clients semble infinie. Et bien que la cave de Meyrin compte parmi ses clients des personnalités faisant partie des cent plus grandes fortunes d’Europe, elle accueille aussi des gens de la classe moyenne, comme ce casserolier passionné de vin qui y conserve ses plus belles trouvailles.

DÉMÉNAGEMENT D’UN AN

Il aura fallu en tout quatre ans à Filip Opdebeeck pour centraliser son activité à Meyrin. Trois pour tout planifier dans les moindres détails, trouver le lieu adéquat, entamer les travaux, préparer la marchandise, résilier petit à petit le bail des cinq dépôts qu’il possédait auparavant. «Et une longue année de déménagement», ajoute le banquier des vins, habitué à avoir les pieds dans les cartons. Soixante trajets de 25 tonnes transporté par des dizaines de camions sur 800 palettes. Le tout sous bonne garde vu la valeur de la marchandise. «Chaque caisse a été recouverte d’un filet noir pour empêcher l’identification du contenu, assure le gardien et j’ai personnellement suivi chaque camion. » Et pour conserver tout cela au frais, le gardien des vins a investi une somme qui dit tout du saut opéré par son entreprise en quatorze ans: alors que le système de réfrigération dans le coffre-fort de la Place du Molard (lire encadré) avait coûté quelques milliers de francs, la climatisation ultra-perfectionnée répondant aux nouvelles normes écologiques installée à Meyrin vaut un demi-million.

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Garde-vin: aux origines du concept

22B EM38Né au Brésil de parents belges, Filip Opdebeeck a grandi à Sion. Attiré par le vin, il s’initie aux différentes étapes de la vinification, des vendanges à la mise en bouteille en passant par le travail en laboratoire, lors d’un stage dans une cave valaisanne. Il étudie ensuite à l’Ecole hôtelière de Genève et découvre le monde de la vente en reprenant pour trois ans la gérance du Verre à pied, un bar spécialisé dans le vin à Plainpalais.

VOLEUR DISTINGUÉ

C’est là que lui vient l’idée du gardevin: «Plusieurs clients se plaignaient, car ils ne savaient pas où conserver leurs bouteilles. Un habitué m’a parlé d’un ami à Paris qui proposait un concept de stockage novateur. Je suis allé le voir et j’ai racheté les droits pour la Suisse; avec une armoire à vin, on manque vite de place dans un appartement. Et les caves des immeubles locatifs, en particulier à Genève, sont souvent trop chaudes et pas assez humides. Sans oublier le risque de vol...». Qui est bien réel! Il y a quelques années la police genevoise, après une enquête de plusieurs mois, a mis la main sur un retraité grand connaisseur qui chapardait les meilleures bouteilles dans les caves des beaux quartiers de la cité de Calvin. Avant de passer la frontière et de les revendre clandestinement en France à bon prix.

23A EM38En 2007, Filip Opdebeeck a 27 ans quand il lance Au bonheur du vin. Après des débuts difficiles et un travail acharné, la cave de 300 mètres carrés qu’il a aménagée dans le coffre-fort climatisé d’une banque de Genève commence à se remplir. Mais l’affaire décolle vraiment à partir de 2010. Une journaliste de l’agence de presse internationale Reuters, inscrite par hasard à un cours d’initiation aux vins bordelais qu’il organise, est séduite par son concept de banque des vins. La dépêche qu’elle rédige est aussitôt reprise par une quinzaine de journaux, de l’Inde au Qatar et jusqu’aux Etats-Unis.

La nouvelle pique la curiosité du correspondant du New York Times à Paris. «Il est venu à Genève. Tout s’est passé à merveille et je me suis retrouvé en troisième page du quotidien new-yorkais, se souvient l’entrepreneur avec émotion. L’article a été repris par toute une série de médias dont Le Figaro et des journaux brésiliens en raison de mon lieu de naissance, Rio. Même la presse belge en a parlé. Mes tantes n’en croyaient pas leurs yeux en ouvrant les journaux!»

Après ce coup de pub magistral, tous les devis en suspens se concrétisent et 20’000 bouteilles supplémentaires viennent garnir la cave de Filip Opdebeeck. Dont l’entreprise n’a cessé de grandir depuis.

CeR

 

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