La démocratie chrétienne en crise après Merkel

Angela Merkel aurait adopté cette posture lors d’une séance photo en 2002. Elle a suscité de nombreuses interprétations. Angela Merkel aurait adopté cette posture lors d’une séance photo en 2002. Elle a suscité de nombreuses interprétations.

L’Allemagne se prépare à vivre sans Angela Merkel: la chrétienne-démocrate quittera la Chancellerie fédérale après les élections du 26 septembre. En seize ans au pouvoir, elle a fait de l’Allemagne le leader incontesté de l’Europe, mais laisse derrière elle un parti affaibli.

Ses mains formant un losange devant elle resteront un signe distinctif de la Mutti, la mère de la nation, ainsi que l’ont surnommée les Allemands. Ce geste symbolise bien la force tranquille d’Angela Merkel qui, depuis novembre 2005, a traversé plusieurs crises (euro, Grèce, migrants, coronavirus) à la tête du pays. Elle s’est montrée ferme sur la dette grecque, ouverte aux réfugiés syriens, prompte à annoncer la sortie du nucléaire, favorable au «mariage pour tous» et libérale en économie. Alors que le paysage politique allemand se transforme, son parti, laCDU (Union chrétienne-démocrate d’Allemagne), et son allié bavarois la CSU (Union chrétienne-sociale) sont en perte de vitesse. A cause de sa politique? Entretien avec Gilbert Casasus, professeur d’études européennes à l’Université de Fribourg.

Angela Merkel aura-t-elle été l’incarnation de la démocratie chrétienne?

11B EM38Gilbert Casasus: – Je me suis souvent posé cette question... Je crois que la démocratie chrétienne est plus catholique que protestante. Or Angela Merkel est issue d’un milieu évangélique et non de cette tradition catholique qui est le ciment de la démocratie chrétienne en Europe. Elle est moins conservatrice sur les questions de société et marquée par une logique plus économique que sociale. Catholique,

Armin Laschet représentera-t-il mieux la démocratie chrétienne?

– Il se situe davantage dans la tradition du catholicisme rhénan, qui a influencé ce courant en Allemagne et en Europe. Bien sûr, on peut être chrétien- démocrate et protestant: ce n’est pas incompatible.On constate tout de même que la CDU est plus forte dans les régions traditionnellement catholiques. Mais le choix d’Armin Laschet constitue une grave erreur. Le résultat de la CDU ne sera pas brillant et le parti devra se remettre en question et dresser l’inventaire du merkelisme.

Le merkelisme?

«Le merkelisme convient davantage aux libéraux allemands.»– C’est à la fois une ouverture sur les questions de société et un libéralisme, voire un néolibéralisme, sur les questions économiques. En contradiction d’ailleurs avec la tradition chrétienne-démocrate qui est plutôt une sorte de traditionalisme sur les questions sociétales et une ouverture sociale. Or ces questions sociales sont au centre de la campagne électorale. La CDU est alors prise au piège: Armin Laschet ne peut pas s’en prendre à la politique économique d’Angela Merkel qui n’est, et de loin, pas marquée par les aspects sociaux. Le merkelisme convient davantage aux libéraux allemands qui enregistreront un bon résultat en récupérant des électeurs de la CDU.

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Angela Merkel aura-t-elle été la fossoyeuse de la démocratie chrétienne?

– Non, on ne peut pas dire ça. Elle a remis la démocratie chrétienne au centre de la vie politique allemande. Il ne faut pas oublier qu’en 2013, elle n’était pas loin d’obtenir la majorité absolue au Bundestag (le Parlement allemand, ndlr), ce qui n’était pas arrivé depuis Konrad Adenauer en 1957. Incontestablement, elle a obtenu de francs et larges succès pour la démocratie chrétienne. Elle a déplacé certains curseurs parce qu’elle a compris que la démocratie chrétienne avait besoin d’un aggiornamento. Elle n’est pas la fossoyeuse de la démocratie chrétienne, mais celle-ci ne sort pas indemne des réformes opérées par Angela Merkel.

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Le C chrétien de la CDU survivra-t-il?

– Depuis la réunification allemande, un vaste mouvement de sécularisation s’est ajouté à l’absence d’une tradition chrétienne et d’un ancrage athéiste en ex-RDA. De surcroît, l’Eglise allemande vit une crise entre catholiques traditionnels comme le cardinal Rainer Woelki à Cologne et catholiques plus ouverts comme le cardinal Reinhard Marx à Munich. Enfin, la tradition chrétienne du mouvement ouvrier est en perdition. Toutefois l’Eglise catholique est encore écoutée, notamment à l’Ouest. Elle a su s’adapter à certaines évolutions. Quant à l’Eglise protestante, elle est influente en Allemagne de l’Est. On ne peut pas balayer d’un revers de main la tradition chrétienne. Renoncer au C, ce serait comme si le parti communiste oubliait la notion de prolétariat, les socialistes renonçaient à l’égalité des chances et les libéraux ôtaient de leur programme la responsabilité personnelle. Ce serait là ni plus ni moins qu’une amputation idéologique.

L’Alternative pour l’Allemagne (AfD), qui revendique elle aussi une tradition chrétienne, fait-elle partie de la démocratie chrétienne?

– Non: l’AfD réunit des courants allant d’une droite extrêmement dure à une droite extrêmement radicale qui ne se trouve plus dans le camp de la démocratie. Ce parti constitue un réel danger, mais pas à court terme. Pour beaucoup d’Allemands, le fait que l’AfD ne puisse pas influencer le résultat des élections, la composition du gouvernement et le nom du prochain chancelier est une grande satisfaction. Mais il ne faut pas oublier que ce parti s’est installé dans la politique allemande et qu’il est présent au Bundestag. Si la CDU se retrouve en crise et souffre de divisions internes, l’AfD, qui récupère les mécontents, en profitera. Des responsables de la CDU et de la CSU pourront envisager des alliances ponctuelles avec elle aux niveaux local ou régional. Cela s’est déjà produit.

Cette élection représente-t-elle un moment clé de l’histoire politique allemande?

«2021 sera l’année de la perte de position de leader de la démocratie chrétienne.»– Quel que soit le résultat de la CDU, qu’elle obtienne 24% des voix ou aux alentours de 20%, ce sera sa plus grande défaite depuis sa création en 1949. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Angela Merkel, l’Allemagne vit une nouvelle phase de sa vie politique intérieure, à savoir la fin des Volksparteien, des grands partis populaires. La première victime a été le SPD, le parti social-démocrate, tombé aux alentours de 20%. Aujourd’hui, c’est au tour de la CDU de connaître le même sort. En 1983, la CDU et le SPD réunissaient à eux deux 87% des voix. Ils seront cette année entre 45% et 50%. L’image de deux partis forts, que l’on a encore à l’étranger, est caduque. 2021 sera l’année de la perte de position de leader de la démocratie chrétienne. C’est le début du chemin de croix que d’autres partis européens ont connu. Tous ont eu du mal à remonter la pente.

L’avenir de la démocratie chrétienne est donc plutôt sombre?

– Il ne faut pas enterrer les gens trop tôt. L’erreur de beaucoup a été de croire que les solutions économiques néolibérales feraient le bonheur de tous, mais le retour en force des questions sociales peut offrir une bouée de sauvetage aux chrétiens démocrates. L’enjeu sera de déterminer en quoi la démocratie chrétienne peut, dans un sens chrétien, incarner un renouveau de la politique sociale. Va-t-elle se noyer dans une droite centriste et libérale comme le fait le Centre en Suisse ou va-t-elle retrouver un noyau conservateur et social? Pourra-t-elle opérer son examen de conscience? Peut-être. Mais l’âge d’or de la démocratie chrétienne est derrière nous.

Cela aura-t-il des conséquences pour l’Union européenne alors que les forces chrétiennes démocrates sont, au Parlement européen, rassemblées sous la bannière du PPE (Parti populaire européen)?

– Ce groupe est bien plus en crise qu’on veut le croire. Sa priorité était de rester le groupe le plus important, au prix de beaucoup de compromis, en ayant accepté trop longtemps des partis problématiques comme le Fidesz hongrois. Au sein du PPE, les Allemands se croyaient trop longtemps à l’abri. Si la CDU devait obtenir un mauvais score, leur influence y faiblirait. D’ailleurs, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne et ancienne ministre d’Angela Merkel, pourrait aussi en subir les conséquences. Pour en revenir à Angela Merkel, elle a fait de son pays une puissance qui néanmoins refuse d’assumer officiellement ce rôle. Ayant affranchi la RFA de son lien historique et traditionnel avec la construction européenne, elle a émancipé l’Allemagne au sein d’une Europe où elle est dominante, voire dominatrice. Ainsi, elle n’est pas le digne successeur d’Adenauer, de Schmidt ou de Kohl. Pour être plus critique, je dirais même que, si elle a fait mieux que lui sur le plan intérieur, son bilan européen est moins bon que celui de son prédécesseur Gerhard Schröder. Elle a réussi à faire ce qu’elle voulait, mais elle n’a pas tracé de chemins pour sortir l’Europe de sa crise.

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Trente ans de politique

12A EM38Fille de pasteur, Angela Merkel, née en 1954, grandit en Allemagne de l’Est. Diplômée en physique de l’Université de Leipzig, elle travaille pour l’Académie des sciences de Berlin où elle obtient son doctorat en 1986. D’abord membre du Renouveau démocratique, elle rejoint la CDU en 1990 et devient l’année suivante ministre des Femmes et de la jeunesse puis, en 1994, de l’Environnement, de la nature et de la sécurité nucléaire. Nommée secrétaire générale de la CDU en 1998, elle en prend la présidence deux ans plus tard. Chancelière fédérale depuis 2005, elle gouverne avec différentes coalitions, souvent avec les sociaux-démocrates, parfois au prix de concessions importantes comme l’introduction d’un salaire minimum. A partir de 2006, elle est chaque année (sauf en 2010) désignée femme la plus puissante du monde par le magazine Forbes.

JeF

 

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