Centrafrique: Porteurs d'espoir

A Bangassou, l’imam Kobine et le cardinal Nzapalainga rencontrent la population. A Bangassou, l’imam Kobine et le cardinal Nzapalainga rencontrent la population.

Le film documentaire Sìrìrì, du réalisateur franco-suisse Manuel von Stürler, donne à voir l’engagement commun d’un imam et d’un cardinal pour promouvoir la paix dans une République centrafricaine déchirée par un conflit «faussement religieux».

Depuis 2013, la République centrafricaine (RCA) s’enlise dans une guerre civile opposant des groupes armés présumés chrétiens et musulmans. Le documentaire Sìrìrì (paix) suit le quotidien du cardinal Dieudonné Nzapalainga et de l’imam Kobine Layama pour y rétablir une coexistence fraternelle. Nous avons rencontré à Lausanne le protagoniste catholique de passage en Suisse pour des projections en septembre. A ses côtés, l’imam Abdoulaye Ouasselegue, qui a succédé à l’imam Kobine Layama, décédé de maladie après le tournage. Tous deux espèrent amener la communauté internationale à se préoccuper davantage de la situation du peuple centrafricain.

Pour vous, la religion est instrumentalisée dans ce conflit. Quelle est votre analyse de la situation?

Abdoulaye Ouasselegue: – La principale source des affrontements est le contrôle des ressources en RCA. Le pays est immensément riche: or, pétrole, uranium, diamants,... Pendant que les groupes armés terrorisent la population, ils mettent lamain sur les gisements, les exploitent illicitement et les évacuent. Ils ne veulent pas baisser les armes parce qu’ils y trouvent leur compte.

Dieudonné Nzapalainga: –Chrétiens et musulmans sont montés les uns contre les autres par les milices armées. La population se sent abandonnée par les Casques bleus des Nations unies qui n’interviennent souvent plus, car inférieurs en nombre. L’Etat n’existe plus, les villages sont dirigés par des adolescents armés de 15 ou 20 ans.

Si jeunes?

D.N.: – On trouve des enfants de 12 ans qui portent des armes! Les rebelles enrôlent des jeunes qui n’ont rien et leur font miroiter un enrichissement facile. Les hommes armés vivent dans les villages et la population, terrifiée, se tait. Des pillages et des enlèvements ont lieu régulièrement.

Face à ces violences, vous avez décidé de ne pas rester inactifs. Vous vous rendez ensemble dans les villages pour tenter d’apaiser les tensions entre chrétiens et musulmans. Comment est née cette initiative?

D.N.: – Nous ne pouvions pas rester dans la capitale en sachant que nos brebis se faisaient tuer et torturer! Au départ, c’est le pasteur qui nous a rapprochés.

Le pasteur?

D.N.: – Oui, le pasteur Nicolas Guérékoyame Gbangou. Il s’engage depuis décembre 2012 pour ramener la paix en RCA. Pour des raisons personnelles, il a souhaité ne pas apparaître dans le film. Il nous a proposé, à l’imam Kobine Layama et moi, d’aller à la rencontre du peuple centrafricain et de faire une déclaration commune.

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Vous portez un message de paix que vous vivez déjà entre vous...

D.N.: – Le 5 décembre 2013, les antibalaka (voir encadré), faussement appelés milices chrétiennes, entraient dans Bangui, la capitale. L’imam s’est réfugié chez moi avec sa famille. Ils sont restés six mois. Dieu nous a créés pour vivre ensemble. Les religions du Livre ont un grand-père commun, alors trouvons dans la Bible et le Coran les idées qui nous rassemblent.

A.O.: – L’islam se réclame aussi d’un Dieu qui est amour. Comment un musulman peut-il être ennemi de son frère chrétien? Tous deux adorent le créateur de l’univers. C’est au nom de ce Dieu que nous portons un message de paix.

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Dans le film Sìrìrì, vous êtes témoins de scène poignantes...

D.N.: – Ce documentaire n’est pas une fiction. Manuel von Stürler a filmé nos rencontres habituelles avec les communautés. Un jour, nous nous sommes rendus à Bangassou à la demande de l’ONU qui avait jeté l’éponge. Seuls des hommes armés circulaient; la population était terrée chez elle. Alors que nous parlions avec les chefs des milices, une femme s’est mise à genoux devant eux; en larmes, elle a supplié ces jeunes d’abréger la souffrance de leurs parents. Ça m’a marqué. Dans une autre ville, une femme dont le mari avait été enlevé nous a implorés de l’aider. En dialoguant avec les rebelles, nous avons pu le faire revenir chez lui. Il allait être mis à mort. Nous cherchons aussi à rétablir la vérité. Une rumeur circulait: des Eglises cotiseraient pour acheter des munitions afin de tuer des musulmans. J’ai dû dire haut et fort que cela était faux. Les gens cherchent à nous faire entrer dans le jeu des catégorisations. Nous leur rappelons que nous sommes un seul peuple. La population, à bout, exprime aussi son désespoir: «Nous ne croyons plus en Dieu».

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Comment répondezvous à ce cri de détresse?

D.N: – Ces hommes et ces femmes vivent l’abandon de Jésus sur la croix lorsqu’il crie : «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?». Le Christ est seul, mais en réalité Dieu ne l’abandonne pas. Je dis aux Centrafricains que nous venons au nom de Dieu pour les écouter. Je comprends leur révolte et en même temps accompagne, j’essaie de les consoler en son nom. Sinon c’est la descente vers l’absurde. Comme chrétien, je veux rendre compte de l’espérance qui m’anime. Il est possible de se relever si on se regarde en face, si on communique et si on dépasse nos ego. La rencontre de l’altérité n’est jamais aisée, mais c’est la voie de l’avenir. Nous invitons nos frères à dépasser la peur et les catégories. Il y a la bonté dans le coeur de chacun.

A.O.: – Pour les victimes, le fait d’exprimer leur douleur les aide à surmonter les événements.

Mgr, vous avez choisi de ne pas avoir de garde personnelle...

D.N.: – Au début, deux militaires m’escortaient. Avec la venue de la MINUSCA (voir encadré), j’aurais dû faire une demande au gouvernement; je n’ai pas voulu. Jésus-Christ a donné sa vie pour la multitude, le prêtre le dit à chaque messe. On doit être en mesure de le traduire dans sa vie. Un jour, on a tiré sur une personne à côté de moi, et elle est décédée. Ça peut arriver à tout moment.

A.O.: – L’imam Kobine a reçu des menaces de mort des groupes armés. Ceux-ci rendaient responsables les leaders religieux de leur perte de pouvoir. Cela ne les a pas empêchés de continuer à prêcher l’amour et la paix.

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Vous suivez en cela les pas du pape François. Quel a été l’impact de sa visite en Centrafrique en novembre 2015?

A.O.: – La venue de François a été un déclic pour le pays. Il a choisi de se rendre sans véhicule blindé dans le quartier de Bangui dit «PK5». C’est une enclave musulmane: ses habitants ne peuvent le quitter ni des non-musulmans y pénétrer sous peine de se faire abattre. Le pape est allé jusqu’à la mosquée au centre du PK5 pour apporter un message de paix. Son action a permis de libérer des voies d’entrée et de sortie pour les habitants. Une visite porteuse d’un message fort pour le dialogue interreligieux.

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Domination des groupes armés

Ancienne colonie française, la République centrafricaine a vu se succéder à sa tête plusieurs régimes autoritaires dès son indépendance en 1960. En 2003, l’accès au pouvoir du général François Bozizé est contesté: une guerre civile (2004-2008) ravage le pays. Les opposants se regroupent au sein de la Seleka (coalition), alliance de mouvements rebelles issus du nord-est du pays, à majorité musulmane. En mars 2013, la Seleka renverse le président Bozizé. En réaction se forment des groupes d’autodéfense villageois, les anti-balaka, venant de régions majoritairement chrétiennes. Cette troisième guerre civile (2013-2014) se caractérise par des attaques contre les civils musulmans et chrétiens. Fin janvier 2014, l’ONU estime que les violences ont fait 2 000 morts et un million de déplacés en un mois. Elle mandate la MINUSCA pour protéger les civils. En 2016, Faustin-Archange Touadéra est élu président. L’Etat centrafricain signe un accord de paix avec les groupes armés en février 2019. Mais 80% du territoire reste sous leur contrôle. En 2003, les chrétiens représentaient 80% de la population, les musulmans 15%.

PrC

 

Sìrìrì – Le cardinal et l’imam

34AA EM37Après des années de guerre, est-il possible de réconcilier chrétiens et musulmans en Centrafrique (RCA)? Le cardinal Dieudonné Nzapalainga, archevêque de Bangui, en est persuadé même si, à ses yeux, il ne s’agit pas d’un conflit interreligieux. S’il admet que le pays, «ventre mou de l’Afrique où chacun vient se servir comme il le souhaite», est la proie des grandes puissances, il estime que c’est à la population de briser le cycle de la haine. Aux côtés de l’imam Kobine Layama, il a visité les villages laissés exsangues par les affrontements armés. Sìrìrì commence et se termine sur des scènes d’agressions. Une plongée immédiate dans l’action qui prend irrémédiablement aux tripes et permet de comprendre en un clin d’oeil le déferlement de violence que connaît la RCA. Pour réussir à tourner son documentaire sans attirer trop l’attention et pour rester en vie, le réalisateur Manuel von Stürler a dû revoir son dispositif technique. Sans équipe pour l’assister, le Suisse a filmé avec son iPhone. Si les limites esthétiques de ce procédé sont évidentes – caméra qui tremble, cadre approximatif et éclairage chétif –, ses atouts le sont tout autant. La relation entre le cinéaste et ses sujets est intense: témoin invisible, von Stürler nous place au plus près de l’action. Sans jamais s’imposer, il parvient à se glisser là où d’autres auraient été repoussés. Davantage qu’une plongée dans l’histoire de la Centrafrique, ce film est une analyse en profondeur de la force du dialogue interreligieux. Ou comment le poids des mots peut tenter de reconstruire un pays en lambeaux.

PrC

 

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