Le déni de grossesse sous la loupe

En Suisse, le déni de grossesse concerne 150 femmes par an. En Suisse, le déni de grossesse concerne 150 femmes par an.

Il effraie l’imaginaire collectif. Pourtant, en Valais, dans les cantons de Vaud et Genève ainsi qu’à Fribourg et Neuchâtel, le déni de grossesse, plus courant qu’on le pense, mène très rarement à l’infanticide, expliquent des sages-femmes, des médecins et des urgentistes.

A Lausanne, Sion, Neuchâtel ou Fribourg, les obstétriciens, gynécologues, sages-femmes et urgentistes interrogés dans le cadre de cet article reconnaissent la surprenante banalité du déni de grossesse: «Nous avons tous rencontré, au cours de notre carrière, une ou deux femmes qui ne reconnaissaient pas qu’elles étaient enceintes jusqu’au moment d’accoucher», témoigne un médecin genevois. «La constatation que nous avons faite est que ce n’est pas si rare que cela», confirme-t-on à l’Hôpital du Valais. Un travail de recherche effectué au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) suggère de son côté que le déni de grossesse concerne en Suisse environ une grossesse sur 500, soit un peu plus de 150 femmes par an.

PHÉNOMÈNE SOUS-ÉVALUÉ

10BEnviron 38% des cas ne seraient pas diagnostiqués.Mais le phénomène pourrait être sous-évalué, car tous les cas ne sont pas portés à la connaissance des médecins, selon l’un des plus grands spécialistes européens, le professeur Israël Nisand. Il faut savoir que les modifications corporelles normalement observées durant la grossesse sont particulièrement discrètes chez celles qui refusent inconsciemment d’être enceintes. Elles continuent souvent à avoir leurs règles et leur ventre grossit à peine, car le bébé se développe en position verticale dans l’utérus. Les éventuelles nausées sont imputées à des problèmes de digestion.

Ainsi, d’après certaines études, environ 38% des cas ne seraient pas diagnostiqués lors d’une consultation chez un médecin. Les intéressées découvrent généralement leur grossesse vers la 25e semaine suivant l’arrêt des règles.

TRÈS PEU D’INFANTICIDES

Dans l’imaginaire collectif, le déni de grossesse est associé à un drame qui se termine par un infanticide. Dans la réalité, c’est l’issue la plus rare: à peine 1% des cas. La règle est l’absence d’acte malveillant de la part de la mère envers l’enfant lorsqu’elle prend conscience de la situation. Plusieurs spécialistes ajoutent que les femmes concernées ne présentent généralement pas de pathologie psychiatrique. D’ailleurs, la plupart vivent en couple et sont déjà mères d’un ou plusieurs enfants. Bref, ce sont des femmes ordinaires! Certains médias ont rapporté un taux d’infanticide de 10%, mais ce chiffre résulte d’un biais statistique: il s’agit du taux d’infanticides associés aux dénis de grossesse qui ont été portés devant la justice.

L’expression «déni de grossesse» apparaît dans les années 1970. Des cas cliniques sont décrits, mais uniquement chez des patientes psychiatriques, et le problème est catalogué comme un mécanisme de défense en lien avec la psychose. Il faudra attendre la fin des années 1980 pour mettre en évidence l’absence de pathologie mentale sous-jacente. Selon le travail réalisé au CHUV, il serait même très difficile de dégager des particularités chez les femmes concernées. On ne peut donc pas établir un profil de risque pour espérer prévenir de futurs cas. Il n’existe pas non plus de recommandations officielles pour la prise en charge du déni de grossesse.

PAS DE PROFIL, PAS DE DÉFINITION

La communauté scientifique tend à assimiler le déni de grossesse à un symptôme. En retenant une définition stricte, on dira que c’est un refus de grossesse. Bien qu’il n’y ait pas de définition universelle, on admet que le déni peut être complet (inconscient) ou partiel (grossesse dite négligée ou dissimulée).

Dans le premier cas, le déni est susceptible de persister jusqu’au moment de l’accouchement et même au-delà; dans le second, la femme réalise qu’elle est enceinte après le 3e ou le 5e mois, mais en tout cas avant le terme. Les médecins qui ont eu l’occasion d’assister à la scène disent qu’ils n’en croyaient pas leurs yeux: le ventre de la patiente a soudainement commencé à s’arrondir dès qu’elle a compris ce qui lui arrivait! Ils parlent d’une métamorphose naturelle, sans heurts. Ce serait le cas de déni de grossesse le plus fréquent (1 sur 475). Contre toute attente, on observe peu de complications après le retour à la maison. Une incertitude demeure toutefois sur l’avenir des enfants nés dans ces circonstances en raison d’un manque de suivi psychosocial à long terme.

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DISSIMULATION DÉLIBÉRÉE

Certaines sont conscientes de leur état par moments et le nient le reste du temps.Au début des années 2000, des psychiatres anglo-saxons ont élargi l’interprétation du déni de grossesse pour y inclure la dissimulation délibérée. Ils se sont intéressés aux femmes qui, sachant pertinemment qu’elles sont enceintes, s’efforcent de le cacher à leur entourage. Ils ont notamment observé que certaines d’entre elles sont conscientes de leur état par moments et le nient le reste du temps. Ce serait par exemple le fait de toxicomanes qui ne supportent pas l’idée de nuire à leur bébé; le déni serait un mécanisme de défense psychique pour se protéger contre le sentiment de culpabilité. Ces auteurs distinguent divers types de déni: envahissant (la grossesse est totalement ignorée), affectif (la grossesse est reconnue, mais de façon intermittente ou indifférente), persistant (la grossesse est reconnue tardivement, mais la future mère refuse de faire appel au système médico-social). Ces trois catégories représenteraient respectivement 36%, 52% et 11% de tous les dénis de grossesse.

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Mais il est possible qu’on ait affaire à un continuum d’ambivalences avec, à l’extrême, un rejet total de la réalité. Dans la pratique, il est très rare que le déni persiste après l’accouchement. Lorsque c’est le cas, l’enfant est en grand danger. Sa mort peut survenir de manière accidentelle ou par manque de soins. La confrontation brutale avec la réalité est susceptible de plonger la mère dans un état de panique. Croyant son enfant mort-né, elle peut alors tenter de s’en débarrasser. Il n’y a pas de préméditation; c’est un cas d’abandon ou de négligence qui s’inscrit dans la continuité d’un déni de grossesse total. Les cas extrêmement rares, de néonaticides par suffocation ou strangulation sont généralement imputables à des dénis associés à un diagnostic de psychose.

Selon Israël Nisand, le risque est le plus important lorsque la femme accouche toute seule. «Nous savons aujourd’hui que la présence d’un tiers est essentielle pour ramener la mère à la réalité. Si elle reste dans la dénégation, le nouveau- né meurt dans 25% des cas même sans geste infanticide, le plus souvent par asphyxie. Les épaules du bébé s’engagent mal, il reste bloqué et meurt étouffé.»

«L’enfant meurt de n’être pas né dans la tête de sa mère», dit la psychologue clinicienne Sophie Marinopoulos, auteure de l’un des rares ouvrages sur le sujet, Le déni de grossesse, publié par le Ministère de la Communauté française et disponible en téléchargement gratuit sur internet: www.yapaka.be/professionnels/ livre/le-deni-de-grossesse. «On ne naît pas mère, on le devient», affirme-t-elle. La maternité est un processus psychologique avant d’être une métamorphose physique. Les femmes qui font un déni de grossesse ne prennent pratiquement pas de poids et elles continuent souvent d’avoir leurs règles. La paroi abdominale se muscle, l’utérus se développe vers le haut. Rien n’y paraît.

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PERVERS NARCISSIQUES

A l’origine de ce phénomène, il y a bien évidemment une souffrance qu’on devine immense puisqu’elle nécessite un rejet massif de la réalité pour être supportée. Le Larousse médical définit le déni comme «le refus inconscient de reconnaître une réalité extérieure traumatisante ». Certains auteurs parlent d’un passé familial marqué par une pauvreté affective avec une répression des émotions.

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Quant aux maris ou compagnons, ils pourraient être classés en trois catégories, d’après Israel Nisand: «Les grands benêts naïfs qui ne voient rien, les névrosés totalement absents et les pervers narcissiques pour qui la partenaire n’est qu’un objet sexuel».

Francesca Sacco

 

Que dit la loi ?

L’infanticide est puni par l’article 116 du Code pénal suisse: «La mère qui aura tué son enfant pendant l’accouchement ou alors qu’elle se trouvait encore sous l’influence de l’état puerpéral sera punie d’une peine privative de liberté de trois ans au plus ou d’une peine pécuniaire»

FaS

  

L’entourage aussi dans le déni

  • Les enfants nés suite à un déni de grossesse ont un poids et une taille dans la norme avec une moyenne de 2,9 kg et une taille moyenne de 47,5 cm.
  • Les femmes qui font un déni de grossesse appartiennent à toutes les classes socio-économiques et n’habitent généralement pas seules, ce qui suppose que leur entourage est également sous l’effet du déni.
  • Plus de 60% d’entre elles sont hospitalisées durant le même nombre de jours (entre 4 et 5) que les femmes enceintes qui ne font pas de déni de grossesse.

FaS

 

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