Les mondes d’avant: Le Guépard

Claudia Cardinale (Angelica Sedarà) dans les bras de Burt Lancaster (le prince de Salina): la scène monumentale du bal dans Le Guépard de Luchino Visconti. Claudia Cardinale (Angelica Sedarà) dans les bras de Burt Lancaster (le prince de Salina): la scène monumentale du bal dans Le Guépard de Luchino Visconti.

En 1958 paraît à titre posthume Le Guépard, l’unique roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Puis Luchino Visconti en a fait une splendeur cinématographique. Le prince de Salina est le vieux fauve le plus lucidement mélancolique de l’histoire de la littérature.

Le Guépard s’ouvre sur une récitation du rosaire dans un salon rococo et s’achève dans «un petit tas de poussière livide». Point final sur l’éternité. Entre-temps, un miracle littéraire se déploie. Un événement historique le provoque: en mai 1860, Garibaldi débarque en Sicile. C’est l’expédition des Mille du condottiere génois. Ses chemises rouges mettent un terme au règne fleurdelisé des Bourbons de Naples.

La grande île et le sud de la péninsule sont rattachés ou annexés – le point de vue diffère fatalement – à l’Italie unie sous la férule de Victor-Emmanuel II, souverain du royaume de Piémont-Sardaigne. Face à ce bouleversement, l’aristocratie sicilienne décadente tente de survivre. Entre un passé glorieux, un présent où «les chacals et les hyènes» se positionnent avantageusement et un avenir incertain, que faire?

LE DERNIER DES SALINA

La réponse à cette question réside dans les attitudes et les réflexions divergentes des protagonistes du roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Elles sont saisissantes. In fine, elles cèdent surtout le pas à une vérité qui les surpasse. Celle-ci tient d’un temps suspendu dont le sens perdure. D’une conscience lucide qui vainc la mort par la grâce de l’écrit. D’un désenchantement plus glorieux que les petitesses de nouveaux maîtres n’ayant rien de noble.

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D’une intelligence pénétrante, le prince Fabrizio Salina, fauve altier, fatigué, apparemment détaché des événements, traîne sa mélancolie et son amour des astres au milieu des ruines de la noblesse – il est le dernier de son rang. Son neveu Tancrède, le bien-aimé, le séducteur arrogant, affiche un cynisme d’opportuniste: «Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change», croit-il en plaçant ses pions pour la survie de sa lignée.

Passée à l’histoire, cette maxime est digne d’un Machiavel du Risorgimento. Elle est aussi à l’origine d’un grand malentendu. Pour certains, le roman de Lampedusa serait une apologie du transformisme politique (encadré). Cette interprétation est fausse: la méditation finale du prince de Salina l’indique sans équivoque. Mais lit-on attentivement Le Guépard? Il est vrai que chaque lecture en offre une nouvelle vision.

Des palais fastueux et décatis, dont celui de Donnafugata, hantent ce chef d’œuvre. Sur ses paysages calcinés «neige du feu comme sur les villes maudites de la Bible». Ses senteurs sont méditerranéennes et ses touffeurs quasi africaines. Des secrets ancestraux et des pesanteurs séculaires façonnent une noblesse qui vacille entre un Te Deum et un «pissat de mulet». Une «lumière de cendre» baigne Le Guépard. Sur ce crépuscule étiré par les affres du temps, l’amour passe de l’élan sincère à l’ambiguïté du calcul.

La promise de Tancrède, la voluptueuse Angelica, est la fille de Calogero Sedarà, un bourgeois avide dont les intérêts et la vulgarité obscurcissent déjà le sort des humbles. Sedarà, c’est l’avenir. Salina, le passé. Au milieu, le présent est défié et Tancrède abat ses cartes. La foi? Elle est ébranlée. Le Père Pirrone, dont le jésuitisme est un réalisme pénétré de complexité, est la figure inversée et complémentaire de Don Fabrizio. Les personnages mémorables ne manquent pas dans Le Guépard, le moindre n’étant pas le dogue du prince de Salina, le fidèle Bendicò.

Dense et délicate, impressionnante et intime, ancrée et atemporelle: cette alchimie romanesque est rendue possible par l’entrelacs de genres littéraires difficilement conciliables. Leur étagement culmine dans une œuvre signée par un Ecclésiaste italien moderne. La plume suprêmement élégante et subtile de Lampedusa tient à la fois de la virtuosité d’un baroque défraîchi, des méandres mémoriels de Marcel Proust et de l’intériorité poignante d’Italo Svevo.

VANITÉS HUMAINES

Le Guépard peut être lu comme la fresque du particularisme sicilien, un irrédentisme élevé à la dimension universelle de la tragédie. Il peut aussi être dévoré comme un roman historique particulièrement raffiné. Le Risorgimento, le processus de l’unité italienne, et l’expédition de Garibaldi absorbent une Sicile qui n’a cessé d’ingérer des vagues de conquérants «depuis au moins vingt-cinq siècles»: Grecs, Romains, Byzantins, Arabes, Normands, Souabes, Angevins, Espagnols, Bourbons et maintenant les Piémontais, l’Italie... La fracture entre le Nord et le Mezzogiorno, le sud de la péninsule, y est tout entière contenue.

Le Guépard peut également s’apprécier comme une romance dépourvue d’innocence; ses amours sont le décalque de l’affrontement entre l’aristocratie déclinante et la bourgeoisie ambitieuse. Il peut enfin et surtout être savouré sur le plan d’une contemplation des vanités humaines: le prince de Salina est un Salomon sicilien qui se retire des aléas du monde pour les avoir trop bien compris.

Tout passe ici-bas. Sauf le souvenir d’un monde qui n’était pas si mal que cela. Mansuétude sans complaisance. Indulgence dénuée d’excuses. Mise à nu à la saveur douce-amère. Voilà ce qu’incarne et murmure dans le secret de sa conscience Don Fabrizio jusqu’à son trépas dans une chambre d’hôtel de Palerme. Son monde évanoui n’était-il pas plus enviable que l’Italie unie? Les traditions de la noblesse ne valaient-elles pas mieux que la voracité des bourgeois?Il y a là une poésie des ruines. Une signification préservée. Par-delà la mort et le temps.

«NOUS FÛMES LES GUÉPARDS»

«Ceux qui nous remplaceront seront les petits chacals, les hyènes.»Lampedusa a mis beaucoup de lui dans Le Guépard. Ce noble était un être solitaire, taciturne, cosmopolite, polyglotte, très cultivé. Lecteur impénitent qui tarda à écrire, époux d’une noble lettone, Alexandra von Wolff Stomersee, qui introduit la psychanalyse en Sicile – ils ont adopté un des neveux de l’écrivain –, il était sans illusion sur les idéologies, l’histoire, l’humanité. Un de ses arrière-grand-pères, le prince Giulio Fabrizio, lui a inspiré Don Salina. Comme les demeures ayant appartenu à sa famille. Quand il composa son seul et unique roman, l’auteur éclos sur le tard savait qu’il était une relique d’un univers détrôné.

La Sicile de jadis n’était pas un enfer. Elle ne deviendra pas un paradis. Veillez donc, car l’avenir risque d’être tuméfié par nos vanités respectives. «Nous fûmes les Guépards, les Lions; ceux qui nous remplaceront seront les petits chacals, les hyènes; et tous ensemble, Guépards, chacals et moutons, nous continuerons à nous considérer comme le sel de la terre», confesse le prince Fabrizio Salina.

Sur ce, le dernier des félins ne rugit point. Il n’est pas sur la défensive, bête blessée mordant par réflexe. Ce grand fauve exténué emporte dans son trépas les visions d’un aigle multiséculaire. Pénétré de fatalité. Lucide comme personne. Alors expire-t-il. Son ultime souffle n’en est que plus sublime. Mort, le prince de Salina entre dans l’éternité. Grâce au chef-d’œuvre de Lampedusa. 

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Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa (Points poche/Seuil, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, nouvelle édition et postface de Gioacchino Lanza Tomasi, 357 p.)

 

La version de Visconti

29A EM3829B EM28Il est extrêmement rare qu’un chef-d’œuvre littéraire le demeure une fois transposé sur grand écran. Palme d’or à Cannes en 1963, classique du septième art transalpin dans un après-guerre qui accumule les maestros de la pellicule, l’adaptation du roman de Lampedusa par Luchino Visconti marque les mémoires. Elle influence aussi la perception générale des personnages. Sur grand écran, Burt Lancaster incarne un prince de Salina imposant, magnétique, viril; le grand fauve mourant l’emporte sur les subtilités psychologiques et philosophiques du roman. Dans la peau de Tancrède, Alain Delon affiche un sourire railleur qui sied bien à la croyance selon laquelle tout doit changer pour que rien ne change; l’aspect jeune premier irrésistible domine. Quant à Angelica, elle est campée par une Claudia Cardinale plus candide que dans l’ouvrage. Un film peut-il être aussi complexe qu’un livre? C’est à se demander. avec sa reconstitution historique, des costumes somptueux et une Sicile prégnante, Le Guépard de Visconti propose en tout cas un spectacle majestueux. Rien que pour la scène du bal, au cours duquel est scellé le mariage entre la noblesse menacée (Tancrède) et la bourgeoisie ascendante (Angelica), ce film est un monument. Le bal dure quarante-cinq minutes sur les trois heures sept du film; la photographie de Giuseppe Rotunno y est flamboyante.

 

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Un chef-d’œuvre post mortem

Le manuscrit du Guépard a connu bien des péripéties. Il fut d’abord refusé par deux grandes maisons d’édition italiennes. Elio Vittorini n’en voulut pas. D’abord pour le compte de Mondadori en 1956, puis pour Einaudi l’année suivante. Or, en avril 1957, Lampedusa apprend qu’il a une tumeur aux poumons. Quelques jours avant son décès le 23 juillet, il re28C EM28çoit une énième lettre de refus. Il ne verra pas son unique roman publié. Heureusement, Le Guépard est récupéré et ardemment défendu par Giorgio Bassani. La sensibilité de «l’écrivain de Ferrare» le rend immédiatement réceptif à ce chef-d’œuvre. Il faut dire qu’avec Le Jardin des Finzi-Contini (1962), ce remarquable auteur romagnol raconte aussi la fin d’un monde, celui de l’insouciante bourgeoisie juive de Ferrare qui, bien qu’ italienne en tous points, fut rattrapée par le fascisme et les abominations de la guerre. Bassani réussit finalement à publier le manuscrit de Lampedusa chez Feltrinelli à l’automne 1958.

LE SOUTIEN DE GIORGIO BASSANI

28B EM28Le succès est immédiat. Le Guépard reçoit le prix Strega, le Goncourt italien, l’an d’après. Il devient le premier best-seller de la péninsule transalpine. Les traductions suivent, en faisant un phénomène mondial. alors que l’Italie connaît son «miracle économique» et que les années 1960, très vite là, tournent le dos à la nostalgie, le roman divise l’Italie entre gattopardeschi et antigattopardeschi. La gauche, surtout marxiste, l’accuse d’être «réactionnaire». La critique catholique condamne sa sensualité. Les partisans d’une écriture expérimentale n’apprécient pas la profondeur psychologique et le style de Lampedusa. D’autres enfin estiment que Le Guépard n’est «qu’un» roman régionaliste de plus dans la bibliothèque garnie de fictions sur le Risorgimento et la Sicile comme Maestro-don Gesualdo de Giovanni Verga, Les vieux et les jeunes de Luigi Pirandello et Les Princes de Francalanza de Federico De Roberto. Vraiment? Ces romans, de grandes réussites, sont dorénavant des classiques de la littérature italienne! Le Guépard les a rejoints, devenant le plus fameux d’entre eux. Ses péripéties éditoriales rappellent le refus initial d’andré Gide pour Un amour de Swann de Marcel Proust. Gide exprima ses regrets. Elio Vittorini jamais. Mais qui se souvient de lui? L’aura du Guépard de Lampedusa, elle, est universelle. 

 

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Le sens du «guépardisme»

L’expression gattopardismo est entrée dans la langue italienne suite à la publication du roman de Lampedusa et aux critiques qui l’ont accompagné. Que signifie «guépardisme»? Il s’agit d’une attitude opportuniste consistant à s’adapter à une situation changeante – du transformisme politique, amoral, voire immoral, qui permet à une classe sociale ou à un individu de perpétuer ses privilèges dans un contexte redéfini. Ce néologisme est né de la célèbre phrase prononcée par Tancrède devant son oncle Don Fabrizio au début du roman: «Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change». au seuil de la mort, le prince de Salina dément pourtant cette assertion. Mais le malentendu est demeuré autour des intentions de Lampedusa. De toute manière, le gattopardismo a un grand succès en Italie: la politique y est autant une vaste commedia dell’arte qu’un théâtre d’ombres impénétrables. 

TK

 

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