La nature ne se fait pas toute seule

La réserve de Cheyres vue de la colline. La réserve de Cheyres vue de la colline.

Les marais de la grande Cariçaie, au sud du lac de Neuchâtel, offrent une merveilleuse sensation de nature. Mais ils ont été créés par la première correction des eaux du Jura. Et les humains doivent en réalité beaucoup travailler pour les conserver.

Le soleil tape, les roseaux se balancent, le sable s’immisce entre les orteils. En cette belle journée de juin, il règne sur la rive sud du lac de Neuchâtel comme une atmosphère de vacances. Sur la plage de Cheyres, une classe d’adolescents patauge avec bonheur. «Regardez, regardez, les rayons du soleil traversent l’eau! Comme c’est beau!», s’écrie un grand gaillard d’une quinzaine d’années ému par le lieu. Oui, c’est beau et ça a un léger parfum d’exotisme. La Grande Cariçaie, série de huit réserves naturelles qui s’étendent entre Yverdon et Cudrefin, offre un paysage rare en Suisse. Plus grand ensemble marécageux lacustre du pays, cette zone où s’enchevêtrent marais, roselières, grèves sableuses et forêts alluviales abrite un quart de la faune et de la flore suisses dont de nombreuses espèces rares et menacées.

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ASSÉCHER LES MARAIS

«En Suisse, on a asséché plus de 90% des marais en 150 ans. Les étangs et les zones aquatiques comptent parmi les écosystèmes les plus rares du pays», explique Christophe Le Nédic, biologiste au service de l’Association de la Grande Cariçaie, chargée de la gestion de ces sites. Du haut d’une falaise de molasse, il pointe la réserve de Cheyres. «Sur le lac, on aperçoit les hauts-fonds sur lesquels poussent des herbiers de plantes aquatiques, très importants pour les poissons et les oiseaux. Puis viennent les marais. Selon le niveau d’eau, la faune qui y habite diffère grandement. A deux cents mètres de distance, on ne trouve pas les mêmes espèces.» Ironiquement, ces réserves naturelles précieuses sont d’origine... artificielle. Tout commence au 19e siècle, quand on décide d’assainir les plaines inondables du Seeland, de la Broye et de l’Orbe, appelées le Grand Marais, pour les consacrer à l’agriculture. De gigantesques travaux, la première correction des eaux du Jura, sont entrepris entre 1868 et 1891: élargissement des canaux reliant les trois lacs, dérivation de l’Aar dans le lac de Bienne par le nouveau canal de Hagneck et drainage, par un vaste réseau de canaux, des plaines convoitées. Le Grand Marais disparaît en quelques années. Ce faisant, le lac de Neuchâtel voit son niveau baisser de trois mètres environ. Sur sa rive sud émergent des sites préhistoriques (lire encadré ci-contre) ainsi qu’une large grève sablonneuse.

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COMPENSATION INVOLONTAIRE

Progressivement colonisée par la végétation et érodée par les vagues, elle évolue vers un nouvel équilibre pour former une vaste zone de marécages. Où les espèces chassées du Grand Marais trouvent refuge. «On aime dire qu’il s’agit là d’une compensation écologique involontaire », sourit Christophe Le Nédic. Le marais se développe et évolue tout au long du 20e siècle. Mais bientôt, l’équilibre de la Grande Cariçaie est remis en question: entre 1962 et 1973 sont entrepris de nouveaux travaux afin de stabiliser le niveau des lacs dont la fluctuation au gré des saisons et des années perturbe les activités humaines.

Cette nouvelle stabilité ne convient pas auxmarais. Sans inondations naturelles, le milieu s’assèche et s’embuissonne. Pour maintenir sa richesse et sa diversité et sauvegarder toutes les espèces rares qui y trouvent refuge, il revient aux humains de l’entretenir, détaille Christophe Le Nédic.

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LA GROSSE FAUCHEUSE

L’Association de la Grande Cariçaie procède donc à un fauchage régulier à l’aide d’une grosse faucheuse ressemblant à une moissonneuse-batteuse, mais montée sur de larges chenilles afin de pouvoir progresser dans ces terrains peu porteurs. Elle récolte 800 tonnes de paille par an. «Si on ne faisait rien, l’essentiel des zones naturelles se transformerait en forêt en quelques décennies.» L’association lutte aussi contre l’érosion des rives – le lac s’efforce jour après jour de rejoindre son lit d’origine, qui s’étend jusqu’au pied des falaises de molasse qui bordent la zone – en installant des palissades qui calment les vagues et piègent le sable. Et elle creuse régulièrement de nouveaux plans d’eau artificiels. Les étangs, envahis petit à petit par la végétation, ont en effet tendance à se refermer au bout d’une trentaine d’années.

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Curieusement, toutes ces interventions humaines et mécaniques ne se perçoivent pas. Dans les réserves ne règne que le calme trompeur d’un milieu débordant de vie. Sur un étang, une aigrette se rafraîchit les pattes. Entre les roseaux, on aperçoit de jeunes et joyeux canetons. De la falaise décolle un faucon pèlerin. Ici et là volent des libellules.

«Comme il s’agit d’un milieu jeune, il est très dynamique et change rapidement, explique Christophe Le Nédic. Les roseaux et les animaux colonisent vite les nouveaux étangs.» Le biologiste énumère avec affection les oiseaux rares qui ont élu domicile ici: la rousserolle turdoïde, qui a besoin, pour s’épanouir, d’un plan d’eau bordé d’une grande roselière; le blongios nain, le héron pourpré ou encore la panure à moustaches, qui a déménagé de Hollande pour s’installer chez nous. Toutes ces espèces, chassées de leur habitat premier par les activités humaines, ont trouvé, dans ces marais créés par les aléas des jeux de baignoire des ingénieurs du 19e siècle, un nouveau logis.

 

Sites préhistoriques

Les humains apprécient les rives du lac de Neuchâtel depuis 15’000 ans, y installant des villages dès 4000 av. J.-C. En abaissant le niveau du lac, la première correction des eaux du Jura (fin du 19e siècle) a mis à jour plus de septante implantations humaines dont six sont aujourd’hui classées au patrimoine mondial de l’UNESCO. Elles comptent parmi les plus spectaculaires d’Europe.

MENHIRS ET PILOTIS

Les alignements de menhirs de Clendy, à Yverdon-les- Bains, présentent 45 blocs erratiques taillés. Ceux-ci se sont effondrés vers 850 av. J.-C. en raison d’une forte érosion et ont été érigés à nouveau en 1986. La station palafittique de Chabrey-Montbec, entre Portalban et Cudrefin, présente quant à elle près de 2200 pilotis visibles dans la zone lacustre datant de l’âge du bronze final. On y a aussi retrouvé des pirogues.

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Attention paddle!

23B EM25Sur la rive sud du lac de Neuchâtel, tant les plages de sable fin que la richesse naturelle de la région attirent les visiteurs. Et 2020, avec la pandémie, fait figure de record: la zone a reçu trois fois plus de visiteurs que d’habitude. «Il y avait du monde tout le temps et partout, relève Christophe Le Nédic, qui travaille pour l’Association de la Grande Cariçaie. Cette fréquentation en hausse devient un peu difficile à gérer.» Les réserves naturelles sont en effet partagées entre des zones ouvertes et des zones fermées. Les forêts sont en accès libre alors que les marais peuvent être visités, mais sur les chemins balisés uniquement. Le plus gros problème se situe dans les secteurs lacustres: certains sont ouverts aux activités de loisirs, d’autres sont strictement protégés afin de préserver des zones de calme pour la faune.

PADDLES TROP NOMBREUX

Or, la multiplication du nombre de paddles pose problème. Très maniable, cette planche donne envie d’explorer les rives du lac. Mais ses utilisateurs ne sont pas toujours conscients de l’existence de zones fermées au public et ne connaissent souvent pas la signification des panneaux qui les signalent. Or, plus que les bateaux à moteur, qui s’entendent de loin, les paddles et les canoës ont tendance à surprendre et à effrayer les oiseaux. L’an dernier, la moitié des dix couples de hérons pourprés – très rares en Suisse – ont ainsi abandonné leurs nids.

AuP

 

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