Simplon: un accueil en règle

Découvrir le Christ en chacun et l’aimer concrètement à travers lui: telle est la mission des chanoines du Grand-Saint-Bernard. Découvrir le Christ en chacun et l’aimer concrètement à travers lui: telle est la mission des chanoines du Grand-Saint-Bernard.

Ne pouvant accueillir des voyageurs durant deux mois l’an dernier, le prieur de l’hospice du Simplon a dû repenser sa vocation. François Lamon prie pour la conversion des coeurs et ouvre le sien et ses bras aux visiteurs qui reviennent.

Un couple de retraitants, deux journalistes et une enseignante venue corriger des copies au calme sont réunis ce soir-là dans le réfectoire du bâtiment situé sur la route de l’Italie, à trente minutes de Brigue en voiture. Un cycliste y passera également la nuit. Du fait des mesures sanitaires les hôtes sont moins nombreux, ce qui permet au prieur, François Lamon, de prendre plus de temps avec ceux qui le désirent.

Du temps, il en a eu en abondance l’an dernier lorsque l’hospice a dû fermer ses portes, qui ne le sont en principe jamais, pendant huit semaines. Un confinement plus long qu’un carême sur une montagne désertée. «Nous étions en tout et pour tout trois confrères et une cuisinière italienne qui ne pouvait pas rentrer chez elle», résume le chanoine né en 1954.

CONVERSION DES COEURS

Nul sportif, nulle famille, nulle classe, nul croyant, nul catéchumène, nul passant à recevoir: «Ici le Christ est adoré et nourri», la devise donnée par saint Bernard de Menthon à ses frères, résonne étrangement dans la grande maison de pierre vide. «J’ai été interpellé dans ma vocation», confie-t-il dans un salon de l’hospice alors que la nuit tombe. «Au lieu d’être un chanoine qui accueille, je suis devenu un moine qui intercède, poursuit-il. Comme Moïse priait pour le peuple sur la montagne, j’ai prié pour les personnes qui souffraient.»

Un jeune confrère avait créé un groupe WhatsApp permettant de diffuser et de commenter chaque jour l’Evangile. Les abonnés pouvaient aussi confier des intentions de prière. «J’en recevais tous les jours pour des personnes atteintes de la Covid-19, des malades et des défunts», détaille François Lamon, témoignant de la détresse vécue durant la crise. «Mais aussi pour des joies et des guérisons », ajoute-t-il. Il ressent alors le besoin d’en faire plus: «Je passais davantage de temps en adoration devant le Saint-Sacrement et je disais une dizaine de chapelets à ces intentions».

L’atmosphère est chaleureuse, le mobilier en bois habille la pièce, la lampe répand une douce lumière et la discussion se prolonge. François Lamon ne compte pas son temps. Prie-t-il pour la fin de la pandémie? «Je prie d’abord pour la conversion des coeurs, répond-il. Je demande au Seigneur que les hommes et les femmes deviennent plus humains, qu’on retrouve plus de fraternité, de solidarité, de justice et de paix.» Longue est la liste des choses qui ne sont «pas normales »: «Les inégalités, la corruption, le fossé entre les riches et les pauvres, tous ces malheurs. Il y a tellement d’exemples scandaleux, dans l’Eglise aussi». Son ton est calme, son indignation pas moins profonde.

Car là-haut sur sa montagne, le prieur n’ignore pas les réalités du monde. C’est après avoir écouté les nouvelles de la journée à la radio, à 22h30, qu’il se couche dans la confiance.

ÉTOILES ET SILENCE

Le brouillard a desserré son étreinte durant la nuit, sans se dissiper pour autant, et laissé en reculant quelques centimètres de neige. «Et vous, le gel et le froid, bénissez le Seigneur, et vous, la glace et la neige, bénissez le Seigneur», dit le cantique de l’office des laudes de ce dimanche-là. Ce qui manque ici à François Lamon, c’est une entre-saison, un printemps qui n’existe pas. Mais les cieux qui proclament la gloire de Dieu et le firmament qui raconte l’ouvrage de ses mains ne sont pas toujours aussi gris.

Il lui revient une promenade nocturne sous des étoiles aussi nombreuses que les descendants d’Abraham. «C’était comme si je pouvais les cueillir. Il y en avait tellement! Plus je les regardais, plus il y en avait. Devant de telles merveilles, on ne peut pas ne pas croire qu’il y a un Créateur qui est bon, qui est beau, qui a fait ça pour moi.»

Il marche sans savoir si c’est lui qui monte vers le ciel ou le ciel qui descend vers lui. «Je sentais les étoiles se rapprocher, comme si Dieu venait vers moi. J’étais en paix», dit-il, les traits sereins de son visage confirmant ses paroles.

Le ciel du 23 avril aussi était magnifique: «J’ai fait un tour en raquettes. J’étais seul. L’expérience du silence... C’était un instant d’infini, un instant hors du temps». Sensation réservée à des initiés rompus à la méditation et à la récitation des psaumes? Non. François Lamon reprend dans sa mémoire le chemin du Staldhorn voisin avec un groupe de jeunes. Des discussions, des rires, du chahut, sauf lorsque ça monte vraiment. Et au sommet, ce cri: «Quel silence!».

«Ça m’a frappé. A 17 ans, ce jeune ne s’écrie pas ‘Que c’est beau!’, mais ‘Quel silence!’ ». «C’est dans le silence qu’on entend le mieux parler la nature, le coeur et la Parole de Dieu que rien ne vient distraire », fait remarquer le chanoine. A son arrivée au Simplon, il a interrogé les hôtes sur ce qu’ils venaient y chercher. Et obtenu toujours les mêmes réponses: se reposer, être écouté, retrouver la paix du coeur.

TANT À DÉCOUVRIR

Ces voeux ne se réalisent pas toujours. «J’ai trouvé un responsable d’entreprise travaillant tard le soir dans un salon. Il ne pouvait pas faire autrement. C’est ça qui n’est pas normal», s’attriste le prieur de l’hospice. Et de dénoncer le «rythme déshumanisant» de nos vies. «Il y a trop de fric, de business, de sollicitations, de chaînes de télévision. On se disperse, on est dans le superflu. Tous les trop sont de trop. Sauf dans l’amour.»

34A EM23

Saint Bernard sauvait des vies, celles de voyageurs égarés dans les montagnes pris par les tempêtes et le froid. Les chanoines qui marchent à sa suite sauvent-ils aujourd’hui la vie d’humains égarés dans l’existence, pris dans le tourbillon du quotidien? «Il faut être modeste, assure François Lamon. Mon désir est d’être serviteur de Dieu pour aider les gens à faire un pas sage, les aider à trouver un sens à leur vie.»

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!



«J’aimerais tellement les aider à se découvrir enfants de Dieu, reprend-il dans un élan du coeur. Leur dire qu’ils sont des créatures infiniment aimées de Dieu, que Dieu est un père qui les aime comme une mère.» Le chanoine croit à la possibilité de transmettre ce message. Il n’a pas oublié une embrassade fraternelle avec un visiteur musulman qui s’était arrêté par pure curiosité, il garde à l’esprit ce «parfait agnostique» qui se sentait bien à l’hospice, «même à l’église», sans pouvoir expliquer pourquoi. Le prieur a sa petite idée: «Quelque chose se passe ici. Les personnes ont besoin de se re-poser, de se poser à nouveau sur quelque chose de solide qui est en elles, qui les rassure: l’amour qui les habite. Elles ignorent ce que cela représente exactement, mais c’est la marque de Dieu en nous».

 

Présence, écoute et bonté

33A EM23Ordonné il y a 40 ans, François Lamon a été vicaire et curé d’Orsières, aumônier du Collège Champittet à Lausanne, puis curé de Martigny. En 2015, la communauté se réorganise après le départ du prévôt Jean-Marie Lovey, devenu évêque de Sion, et François Lamon s’installe au Simplon en septembre. «J’y suis arrivé pour apprendre ce que sont l’accueil et l’hospitalité.» De sa voix posée, il évoque les rencontres qui lui ont permis de définir ces mots qu’il ne supportait plus, «comme le mot ‘amour’, qu’on balance à tout bout de champ», des mots qu’on utilise «sans être à leur hauteur». Il y a cet automobiliste qui lui demande devant l’hôtel voisin si le restaurant est ouvert. Il ne l’est pas. Le prieur l’invite à l’hospice. Ils parlent des lieux, du travail, du sens de la vie. Puis l’homme poursuit sa route libéré. «J’aurais pu lui dire qu’il y avait des cafés à Simplon-Village, car j’avais des choses à faire. Mais quand j’étais avec lui, je n’y pensais plus», raconte François Lamon.

DE L’ATTENTION À DONNER

Un soir de la période de Noël, les confessions se succèdent. Une femme s’approche peu avant minuit: «Plus elle parlait, moins je comprenais». Fatigué, le prieur songe à interrompre l’entretien jusqu’au lendemain. «Et je me suis dit: ‘Arrête; oublie-toi; écoute-la’. Alors j’ai compris ce qu’elle disait.» Quelques mois plus tard, il emmène un auto-stoppeur, l’installe dans un dortoir et l’invite à souper. Des problèmes de langue font qu’il n’échange guère avec les autres hôtes pendant que le chanoine assure le service. Il quitte rapidement l’hospice au matin, ne s’y sentant pas à l’aise. «Je l’avais conduit, logé et nourri gratuitement, mais il avait manqué l’attention portée à l’autre pour lui montrer qu’il a de la valeur à nos yeux», regrette François Lamon. «Alors l’accueil, pour moi, conclut-il de ces expériences, c’est la présence, l’écoute et la bonté.»

JeF

 

Un accueil en règle

34B EM23Si c’est à saint Bernard de Menthon que l’on doit la fondation de l’hospice du Grand-Saint-Bernard au 11e siècle, l’histoire de l’hospice du Simplon est plus militaire que charitable. Sa fondation a été ordonnée par Napoléon Bonaparte, alors Premier Consul, en 1801. Il y installe certes des religieux «tenus d’observer les mêmes devoirs que ceux du Grand-Saint-Bernard », mais entend surtout établir une voie directe entre Paris et Milan passant par Genève et le Valais. Une voie qui doit être large et carrossable pour y faire passer ses canons. Les travaux débutent en 1802, et trois ans plus tard «le Simplon est ouvert», ainsi que le fait annoncer l’ingénieur Nicolas Céard. La construction de l’hospice prend en revanche davantage de temps. Ce n’est qu’en 1831, dix ans après la mort de Napoléon (voir notre dossier), que les chanoines abandonnent l’hospice provisoire pour s’installer dans le bâtiment actuel. Quatre religieux, dont un prieur, y vivent et y accueillent aujourd’hui randonneurs, retraitants, sportifs et voyageurs. Ils suivent la règle de saint Augustin et la liturgie rythme leur quotidien: laudes, office du milieu du jour, vêpres, messe et complies. Occasion de prière et de rencontre également pour des fidèles des environs, la sortie de la messe dominicale amène un surcroît d’animation en dialecte haut-valaisan.

JeF

 

Articles en relation


Eglise: un rapport accablant

Moment historique que la remise, le 5 octobre à Paris, du rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (CIASE). Des chiffres alarmants et un diagnostic sévère qui disent l’ampleur d’un phénomène à caractère systémique et l’urgence de réformes en profondeur.


Le temps des actes

La preuve est faite: les abus sexuels commis depuis 1950 dans l’Eglise de France sur des mineurs et des personnes vulnérables ne sont pas le fait de moutons noirs; ils ont une dimension systémique. Ils relèvent de défaillances et de négligences qui se sont produites à tous les niveaux de l’institution, entretenues par un entre-soi clérical nourri de complicités et de silences coupables. Le diagnostic est terrible, les chiffres effrayants: 330’000 victimes dont 216’000 par des consacrés – les laïcs n’en sortent pas indemnes, ce qui ne laisse pas d’interroger (lire notre dossier).


Rencontre avec le pape François

«Et si on se présentait au pape?» Le rêve est devenu réalité pour l’ONG suisse Medair le 22 septembre lors d’une audience générale à la salle Paul VI au Vatican. Récit d’un voyage unique pour cette organisation d’aide humanitaire.

NEWSLETTER

Inscrivez-vous à la newsletter de l'Echo et recevez
nos contenus et promotions en exclusivité!