Loi CO2: où nature rime avec voiture

Il faut près d’une heure et quart pour aller de Bondo à Saint-Moritz en bus. Soit trente minutes de plus qu’en voiture. Il faut près d’une heure et quart pour aller de Bondo à Saint-Moritz en bus. Soit trente minutes de plus qu’en voiture.

Protéger le climat et augmenter le prix de l’essence vont de pair dans la loi sur le CO2, soumise au peuple le 13 juin. Dans les villages alpins, l’équation n’est pas aussi simple entre éléments qui peuvent se déchaîner et contingences du quotidien.

Le soleil brille à Gondo, en Valais. Il y fait six degrés ce dimanche matin de mai, soit neuf de plus qu’au col du Simplon, 1200 mètres plus haut, où cinq centimètres de neige sont tombés durant la nuit. Ancien président de la commune de Zwischbergen, dont fait partie le village, Roland Squaratti prend le café sur une terrasse à quelques mètres de la frontière italienne.

Peu de véhicules passent devant lui. Un automobiliste transalpin s’est arrêté à l’une des trois stations-service qui se succèdent sur la route. «Si le prix de l’essence augmente, les clients feront le plein en Italie et ne viendront plus faire des achats chez nous», commente le quinquagénaire qui s’inquiète aussi de cet effet de la loi sur le CO2 (voir encadré) sur ceux qui, comme lui, travaillent en plaine. Ici, on ne peut vivre sans voiture. Les bus sont peu nombreux – six par jour: «Ce n’est pas comme en ville de Berne. Et certains ont quatre kilomètres à parcourir jusqu’à l’arrêt de bus».

L’HYDRAULIQUE, UN OR... VERT

11A EM20Vingt-et-un ans après la coulée de boue qui a dévasté le village, Roland Squaratti, qui y a perdu des proches, sait qu’il faut agir pour le climat. La commune n’est pas politiquement écologiste – «on élit des personnes selon leur engagement, pas en fonction d’un positionnement à gauche ou à droite » –, mais elle l’est dans les faits. Elle a amélioré son système de tri, diminuant la quantité de déchets, et modernise ses installations. «Nous produisons aussi notre propre énergie grâce à une petite centrale hydraulique », signale l’ancien édile. Tous les bâtiments, publics et privés, utilisent des chauffages électriques qui n’émettent pas de CO2. «Nous avons une énergie propre et elle sera interdite».

Trop énergivores aux yeux de la Confédération, ils devront toutefois être remplacés. Incompréhensible pour le Haut-Valaisan: «Nous avons une énergie propre et elle sera interdite». Il croit en la technologie. La commune a installé deux stations de recharge pour les véhicules électriques il y a plusieurs années déjà. Un atout, aussi, pour les commerces: «Les gens qui s’arrêtent pour recharger restent une heure ou deux, achètent un croissant ou boivent un café». Gondo compte quelques voitures électriques. «Le curé en a une», lance Roland Squaratti. Peut-être joueront-elles un rôle déterminant à l’avenir. Car l’impact de la pollution sur le climat est réel, assure-til. «Ce n’était pas comme ça dans les années 1950 et 1960, quand il y avait moins de voitures», glisse-t-il après avoir évoqué les précipitations fortes et soudaines qui peuvent tomber au printemps et à l’automne lorsque le vent souffle du sud et heurte la falaise.

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En octobre 2000, 800 millimètres de pluie s’étaient abattus sur la région en peu de temps, provoquant la coulée qui avait emporté la moitié d’un mur de protection avant de faire treize victimes et de détruire dix maisons.

CATASTROPHES DIFFÉRENTES

«Des phénomènes si extrêmes se produisent plus souvent», observe Michael Bründl, responsable du Centre de recherche sur le changement climatique ouvert cette année à Davos. Il souligne cependant que le réchauffement n’est pas responsable de toutes les catastrophes. «Il y a eu un glissement de terrain au Gothard il y a quelques années qui était un processus naturel, relève-t-il. Et on ne sait toujours pas exactement ce qui s’est passé à Bondo.»

12A EM20Le réchauffement climatique n’est pas pointé du doigt, mais il a pu accélérer la catastrophe qui a touché ce petit village de la commune de Bregaglia, dans les Grisons, le 23 août 2017. «C’était une belle journée d’été, se souvient Anna Giacometti, alors syndique. J’étais dans mon bureau avec un administré, la fenêtre ouverte, et nous avons entendu un grand bruit venant du val Bondasca. Nous avons tout de suite compris que c’était un éboulement.» Le village est évacué avant l’arrivée de la première coulée de boue. Le bassin de réception, prévu pour 200’000 mètres cubes de matériel, en reçoit plus du double. Huit randonneurs sont portés disparus – ils n’ont jamais été retrouvés. «Cela me fait toujours très mal», confie sur une terrasse bernoise la conseillère nationale élue en 2019 sur la liste PLR et qui, malgré tout, se sent toujours mieux dans la nature qu’ailleurs.

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CHANGER DE RYTHME

11B EM20Fernando Giovanoli, son ancien bras droit, occupe à présent le bureau du sindaco installé à Promontogno, à quelques mètres de la rivière Bondasca et de la passerelle provisoire qui mène à Bondo. Ici aussi, on fait de la politique non partisane et on produit de l’énergie hydraulique. Hormis une salle de gym chauffée au mazout, les bâtiments communaux recourent aux pellets ou au bois. Et, comme à Gondo, la voiture est reine.

«Par rapport à ce que nous avions avant, nous sommes bien dotés», répond l’élu, interrogé sur le bus qui passe chaque heure. Il est surtout utilisé par les écoliers, peu par les particuliers. «Ce n’est pas une question de prix, mais de gain de temps», précise-t-il. Plus rapide, la voiture est aussi plus pratique, et beaucoup de familles en possèdent deux. Comme Anna Giacometti, dont les fils prenaient des cours de musique ou jouaient au hockey. «On a fait beaucoup de kilomètres pour des compétitions de karaté de ma fille», reconnaît Fernando Giovanoli pour qui le moyen de locomotion le plus vert «est d’aller à pied ou de rester sur place». Mais on ne peut pas se couper du monde, convient-il. Et d’appeler à trouver un équilibre, à mieux planifier: «Aujourd’hui, les enfants vont à l’école à Vicosoprano, rentrent chez eux et repartent à l’entraînement... ».

«Chaque automobiliste conduit avec le risque d’une chute de pierres.»Le natif de Soglio, autre village de Bregaglia dont il a été président avant la fusion, se définit comme un pragmatique. Il l’est aussi face au danger. «Chaque automobiliste conduit avec le risque d’une chute de pierres sur la route», fait-il remarquer, rappelant que les filets ne peuvent pas retenir de gros rochers. Il parle d’une société qui a oublié la mort et le danger, qui vit dans un «étrange sentiment de sécurité» et ne sait pas qu’un petit ruisseau peut devenir mortel avec un simple orage. Fataliste? «On ne peut pas dire que tout est égal, que le danger est le danger. Il faut le prévenir.» Le canton a ainsi plusieurs fois fermé une route en raison d’un risque d’avalanche sans que rien ne se soit passé ensuite, ce qui lui a valu des critiques. «Il faut agir pour qu’on puisse continuer de vivre ici. Sinon il y aura une migration des montagnes vers la plaine et les crues et les inondations s’y déplaceront aussi», prévient le syndic.

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D’ici 2025, un nouveau pont sera construit à Bondo, la route surélevée et le bassin de réception au coude de la Bondasca élargi afin de pouvoir accueillir jusqu’à 300’000 mètres cubes de boue, de bois et de pierre en cas de nouvelle coulée. La région demeure sous la menace d’un nouvel «enchaînement d’événements» sur les flancs du Piz Cengalo et du Piz Badile. Le crédit de 40 millions de francs a suscité l’opposition de citoyens le jugeant trop élevé. «Ceux qui ont vécu l’évacuation sont peut-être plus conscients des risques, estime Fernando Giovanoli. Mais c’est vite oublié. Plus vite qu’on ne le croit».

 

Une loi pour les riches?

Grâce à la loi sur le CO2, la Suisse devrait avoir, en 2030, réduit de 50% ses émissions de CO2 par rapport à 1990. Elle est nécessaire, car les mesures actuelles ne permettent pas de tenir cet engagement pris par la signature de l’Accord de Paris sur le climat, dit le Conseil fédéral. Il répète que, face aux conséquences du réchauffement, «l’inaction n’est pas une option».

UN COMPTE N’EST PAS BON

Si la loi est acceptée, les importateurs d’essence devront faire plus pour l’environnement – et ils pourront compenser leurs investissements en augmentant le prix à la pompe de 12 centimes par litre au maximum (contre 5 aujourd’hui). La taxe maximale sur le CO2 pourra passer à 210 francs la tonne (120 actuellement) pour dissuader l’usage du chauffage à mazout et les billets d’avion seront majorés de 30 à 120 francs. L’argent encaissé soutiendra, via le Fonds pour le climat, l’assainissement des bâtiments, les adaptations au changement climatique dans les régions de montagne, l’innovation technologique, la mobilité électrique et le chauffage à distance. La plus grande partie des sommes encaissées sera restituée à l’économie et aux Suisses par l’intermédiaire des caisses-maladie.

Le projet est équilibré selon la majorité des partis et du Parlement: il récompense les bons comportements, crée des emplois et ne coûtera qu’une centaine de francs à une famille type de quatre personnes, qui gagnera même de l’argent si elle modifie certaines habitudes. Non, calculent des opposants: il lui en coûtera jusqu’à mille francs par an. Petites entreprises, bas revenus et périphéries souffriront le plus. Et, ajoute le comité emmené par les milieux automobiles et pétroliers, la loi n’aura aucune influence sur le climat faute d’engagement des Etats-Unis et de la Chine alors que la Suisse en fait déjà beaucoup. D’autres référendaires, Grève du Climat en tête, dénoncent au contraire un projet «alibi qui lave nos consciences tout en continuant de salir la planète».

JeF

 

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