Initiatives agricoles: la question des pesticides

Entre les affiches omniprésentes conseillant de rejeter les deux initiatives et celles, rares, défendant le double oui, l’avis intermédiaire de nombre de paysans bio (1x non et 1x oui) reste inaudible. Entre les affiches omniprésentes conseillant de rejeter les deux initiatives et celles, rares, défendant le double oui, l’avis intermédiaire de nombre de paysans bio (1x non et 1x oui) reste inaudible.

Que pensent les paysans bio de l’initiative «anti-pesticides de synthèse» et de sa soeur, pas si jumelle que ça, nommée «eau propre »? A l’approche des votations du 13 juin, l’Echo a tenté d’y voir clair en allant à leur rencontre.

C’est un fait: l’immense majorité du monde paysan s’apprête à rejeter les deux initiatives agricoles (voir encadré) en votation le 13 juin. A voir la prolifération des bâches «deux fois non» dans les prés, le long des routes et au bord des vignes, mais également le nombre d’interventions dans les médias de hauts représentants de la branche – d’ailleurs parfois eux-mêmes bio –, le doute n’est plus permis.

QUE DISENT LES VIGNERONS BIO?

Conscient de ce net refus du monde agricole, l’Echo a décidé de s’adresser aux personnes travaillant dans le bio – 7’500 exploitations sur 50’000 environ – dont la position semble moins claire. Vont-elles rejeter des textes disant vouloir redonner leur fertilité aux sols en bannissant les produits chimiques jugés dangereux pour la santé? Pourquoi?Ces questions, nous avons choisi de les poser à des viticulteurs car leurs ceps, très sensibles aux nuisibles, nécessitent davantage de traitements que des cultures plus résistantes.

Premier constat: nombre de professionnels de la vigne bio contactés refusent de s’exprimer et n’osent pas afficher leur opinion dans les médias. «Ça pourrait être mal pris, explique une vigneronne. Ici, 95% demes collègues utilisent du glyphosate... Depuis le début de cette campagne, ils ont l’impression qu’on les traite d’empoisonneurs; je vis dans un petit village, l’ambiance n’est pas favorable au débat en ce moment.»

«C’est compliqué, confirme une autre professionnelle. Je travaille depuis des années à créer des ponts entre les bio et les conventionnels. Je préfère ne pas en rajouter dans les médias, car mes efforts pourraient être réduits à néant. Ceux qui me connaissent savent ce que je pense.» A savoir? «Je vais accepter l’initiative contre les pesticides de synthèse et refuser celle sur l’eau propre, qui même si elle soulève des questions importantes, va trop loin.»

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MARIE-THÉRÈSE CHAPPAZ: OUI !

Une position partagée par la plupart de nos interlocuteurs. Dont la célèbre vigneronne de Fully (VS) Marie-Thérèse Chappaz. Si la Valaisanne a aussi décliné notre demande d’interview, elle a donné la permission à l’Echo – qu’elle aime bien – de dévoiler son vote. Pour cette amoureuse de la vigne, plus aucun pesticide de synthèse ne sera de toute façon toléré d’ici vingt ans: il s’agit donc simplement de prendre un peu d’avance. Quant à l’autre initiative (eau propre), elle la juge trop radicale, en raison notamment des restrictions sur le fourrage, qui devrait être entièrement produit sur place.

Ce qui nous amène au deuxième constat: à une exception près, aucun des vignerons contactés ne soutient l’initiative eau propre. En cause? La crainte d’être privé de pesticides naturels, dits bio, comme le cuivre et le soufre, pourtant indispensables dans la lutte contre les redoutables champignons que sont le mildiou et l’oïdium. Deux produits dont les viticulteurs bio ne peuvent pas se passer pour l’instant même si des alternatives commencent à émerger.

Autre raison du refus: le fait que cette initiative, en ciblant exclusivement l’agriculture, n’empêche en rien d’autres secteurs – industriel, chimique – de déverser des résidus nocifs dans l’eau.

ILS DISENT DEUX FOIS NON

Troisième constat: une partie des paysans bio votera deux fois non, à l’instar de Vincent Roten. Bien que n’utilisant aucun pesticide de synthèse sur son exploitation, ce Valaisan rejette «par pragmatisme» l’initiative «pour une Suisse libre de pesticides ». «Je suis en faveur d’une diminution drastique des produits phytosanitaires de synthèse, car ils détériorent les sols et ont un impact sur la santé. Mais il est impossible de s’en passer totalement si l’on veut garantir l’approvisionnement du pays sans accentuer sa dépendance aux importations », estime cet élu PDC à la tête du domaine des Tsabloz à Savièse.

Le paysan reconnaît que ni son élevage ni sa production céréalière, certifiés bio, ne seront affectés en cas de oui à cette initiative. Mais il s’inquiète pour l’huile de colza, qu’il défend à travers une filière de valorisation biologique; et pour le sucre: «Deux aliments de base très importants pour la Suisse». Maintenir les volumes de production actuels de colza et de betteraves sans produits chimiques capables de venir à bout des ravageurs (pucerons et coléoptères) est selon lui impossible: «En agriculture biologique, le rendement est divisé par dix les mauvaises années».

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BIO SUISSE DIT OUI ET NON

Bio Suisse, qui soutient l’initiative contre les pesticides de synthèse et rejette celle sur l’eau propre reconnaît cette difficulté avec le colza. «Les paysans qui s’y mettent savent qu’ils prennent un risque, explique Pascal Olivier, c’est aussi pour cela que le prix est deux à trois fois plus élevé qu’avec du colza conventionnel (de 6 à 20 francs le litre). On perd sa récolte environ une année sur quatre à cause des ravageurs. Mais l’avantage, c’est que dès qu’on voit que le colza est fichu – ce qui peut arriver aussi sur des parcelles traditionnelles –, on peut tout de suite replanter du lin ou du millet. Il n’y a pas besoin d’attendre plusieurs mois que le sol élimine les herbicides...»

10B EM19 bisLe responsable rappelle que toutes les autres cultures se passent facilement de produits chimiques en utilisant des méthodes désormais connues. «Ne plus utiliser de pesticides de synthèse ne suffit pas pour être labellisé bio.»Ce qui amène Pascal Olivier à aborder un point aussi important que peu clair depuis le début de cette campagne: «Ne plus utiliser de pesticides de synthèse ne suffit pas pour être labellisé bio. Notre cahier des charges demande bien plus. Il est donc faux de prétendre que si l’initiative pour une Suisse sans pesticides était acceptée, tous les paysans devraient se convertir à l’agriculture biologique. Pour cela, il aurait fallu que l’initiative prohibe non seulement les engrais chimiques, mais aussi les antibiotiques dans les élevages, ce qui n’est pas le cas».

A Auvernier (NE), Jean-Denis Perrochet, cheville ouvrière du comité d’initiative pour une Suisse sans pesticides, regrette qu’il n’existe pas une bâche disant: «Oui à l’interdiction aux pesticides et non à ‘eau propre’». Selon ce viticulteur neuchâtelois pionnier du bio en Suisse et héritier d’une longue lignée de vignerons, les autorités ont tout fait pour amalgamer les deux objets qui n’auraient jamais du être soumis au peuple le même jour. «Il y a une telle confusion... Alors, quand vous travaillez jour et nuit sur vos champs et qu’on vous répète simplement qu’il faut voter deux fois non, comme le font toutes les grandes organisations paysannes et le lobby de l’agrochimie, qui aimerait continuer à vendre ses produits, ça laisse peu de place au débat et à la réflexion », regrette cet ancien PLR.

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11B EM19A Chamoson (VS), Didier Joris, connu pour ses vins haut de gamme et bio, soutiendra le texte de Jean-Denis Perrochet. «Le mélange des résidus chimiques provenant des herbicides, fongicides et autres produits de synthèse est cancérigène, prévient cet ancien professeur à la Haute école de viticulture et oenologie de Changins (VD). Et ils brûlent le sol. Nous devons cesser de les utiliser sinon nous n’aurons bientôt plus de terre à cultiver.»

IL DIT DEUX FOIS OUI

11A EM19Dans le village voisin de Leytron, l’artisan vigneron Reto Müller ne craint, quant à lui, pas la hausse des prix des aliments bio: «Si l’initiative contre les pesticides de synthèse passe, la grande distribution sera forcée de jouer le jeu. Ses marges, injustifiées, sont déjà si hautes qu’elle ne pourra pas les augmenter davantage».

A Corsier (GE), Yves Kholi votera deux fois oui – c’est lui l’exception! «Le sujet est très sensible, reconnaît le vigneron indépendant qui a eu des discussions houleuses avec des collègues qu’il connaît pourtant depuis longtemps. Je suis surpris de voir que de jeunes vignerons, qui représentent l’avenir, refusent de se passer de produits nocifs pour la terre et les gens. Quant à l’initiative ‘eau propre’, je la soutiens parce qu’elle pousse ceux qui se reposent sur les paiements directs à se remettre en question.» Pas sûr que les principaux intéressés, coincés entre la grande distribution, l’industrie agroalimentaire, une politique agricole de plus en plus restrictive et des citoyens chaque jour plus sensibles à l’écologie, voient les choses comme lui.

 

Des textes distincts

Issu du monde paysan ou non, il y a de fortes chances pour que, comme la majorité des citoyens, vous ne compreniez rien ou presque aux deux initiatives agricoles en votation le 13 juin. Normal: si elles peuvent paraître proches au premier abord, l’initiative «Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse» et sa fausse soeur jumelle nommée «Pour une eau potable propre et une alimentation saine», régulièrement mises dans le même panier par le Conseil fédéral et certains articles de presse, du moins au début de la campagne, sont en réalité très différentes! La première s’intéresse, comme son nom l’indique, uniquement aux pesticides de synthèse qu’elle rêve d’éliminer des denrées alimentaires – produites en Suisse et à l’étranger – pour rendre sa fertilité à la terre et préserver la santé des habitants. L’interdiction étant générale, parcs publics et terrains de football devraient aussi s’en passer. Idem pour les balcons, les jardins et les terrasses privées. La seconde, motivée en gros par les mêmes idéaux, exige quant à elle une transformation profonde de toute la branche puisqu’elle prévoit de retirer les paiements directs aux paysans qui seraient dans l’incapacité d’opérer certains changements autrement plus radicaux que l’abandon des pesticides de synthèse. Si l’initiative «eau propre» venait à être acceptée, les fermes voulant continuer à recevoir l’aide de l’Etat devraient nourrir leurs bêtes avec du fourrage et des denrées produites exclusivement sur leur exploitation (ou achetées localement), mais aussi cesser d’administrer des antibiotiques à titre préventif au bétail et de recourir trop souvent à ces médicaments. Le texte bannit aussi les pesticides. S’agit-il uniquement des produits de synthèse (par exemple le glyphosate), ciblés par la première initiative, ou aussi des pesticides dits «bio» ou naturels (cuivre, soufre, etc.)? En cas de oui, le texte devra le préiser. La première initiative donne un délai de dix ans pour se passer de pesticides de synthèse. La seconde laisse huit ans aumonde paysan pour se transformer.

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Deux initiatives, deux visages

13A EM19Bien que le Parlement ait décidé de traiter ces deux objets simultanément (en les refusant) et le Conseil fédéral de les soumettre au vote du peuple le même week-end – pour mieux les couler dénoncent les initiants –, les deux initiatives agricoles en votation le 13 juin n’ont pas été déposées au même moment. Et n’ont pas été lancées par les mêmes personnes. «Eau propre» est le bébé de Franziska Herren, 54 ans, mère de deux enfants et prof d’aérobic surnommée la «terreur des paysans » par le Blick depuis qu’elle est parvenue, avec un comité de huit personnes (dont sept femmes) et en se levant tous les jours à 4h pendant neuf mois, à réunir les 100’000 signatures nécessaires. L’ancienne hôtesse de l’air, qui gérait encore il y a peu son fitness au rez-de-chaussée de la maison familiale de Wiedlisbach (BE), a eu le déclic en 2011 en entendant, lors d’une promenade, les pleurs «déchirants» d’une vache séparée de son veau. Apprenant que l’on administrait aux veaux privés de lait maternel des antibiotiques supplémentaires, Franziska Herren a décidé de s’engager pour une autre agriculture. Nos impôts, martèle-t-elle, «ne doivent pas subventionner une production agricole qui détruit l’environnement et empoisonne notre eau».

SOUTIEN DE CLAUDE NICOLLIER

13B EM19L’initiative «Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse» est née, quant à elle, à Neuchâtel, en mars 2016. Sept personnes issues du canton dont des agriculteurs, des scientifiques et des juristes préoccupés par les effets des pesticides de synthèse, rédigent alors un texte et commencent à récolter des signatures. Décidé à lancer un mouvement durable, le comité crée la fondation Future 3 qui a pour but la sauvegarde de la biodiversité et la protection de l’homme et de la nature. Et qui, selon l’un des piliers du projet, le viticulteur bio d’Auvernier Jean-Denis Perrochet, survivra à l’initiative. Parmi les signataires du manifeste de soutien au texte: l’astrophysicien Claude Nicollier, l’avocat neuchâtelois Jean Studer ou encore Philippe Roch, figure historique de l’écologie romande. A noter que les groupes de soutien ou d’opposition s’engagent dans cette campagne soit pour le double oui soit pour le double non; ils optent rarement pour une position intermédiaire, comme Bio Suisse qui soutient l’initiative «Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse», mais rejette «Pour une eau potable propre». La Fédération romande des consommateurs (FRC) conseille, elle aussi, à ses membres de voter oui à cette initiative, mais ne donne pas de recommandation pour «eau propre».

13C EM19La gauche et les écologistes défendent le double oui. Un comité en faveur des deux initiatives regroupe le WWF, Greenpeace, Pro Natura, Acquaviva, les Médecins en faveur de l’environnement, BirdLife Suisse et la Fédération suisse de pêche. Ce camp s’oppose à une large alliance de partis du centre et de la droite même si certaines formations, à l’image des Vert’libéraux ou des Libéraux-Radicaux, sont divisées ou indécises. L’économie et la principale association d’agriculteurs du pays rejettent également les deux textes.

CeR

 

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