A l’écoute des soldats

A la caserne de Moudon, chaque recrue peut contacter directement l’aumônière pour un entretien. A la caserne de Moudon, chaque recrue peut contacter directement l’aumônière pour un entretien.

Pendant une marche ou entre deux exercices, les recrues peuvent trouver une oreille attentive auprès d’un aumônier. Une trentenaire genevoise s’est engagée dans cette fonction revalorisée pendant la pandémie.

Sept heures, gare Cornavin (GE): Fabienne Gigon est rapidement identifiable à sa tenue militaire aux motifs de camouflage. Pour la cinquième fois depuis son incorporation en janvier, l’aumônière à l’armée se rend à l’école de recrues de l’hôpital de Moudon. Elle s’installe gratuitement en première classe et y salue un autre militaire: «C’est aussi un militaire de milice, on le voit sur son insigne », chuchote-t-elle. Elle sort de son sac une liste des grades et un planning détaillé des écoles de recrues et des cours de répétition: «Je dois encore intégrer pas mal d’informations», avoue-t-elle en souriant.

DU LABORATOIRE À L’ARMÉE

11A EM18Chimiste de formation, engagée depuis six ans dans l’Eglise catholique romaine à Genève, la codirectrice du Centre oecuménique de catéchèse a décidé, à 37 ans, d’ajouter une corde à son arc. Il y a deux ans, Fabienne Gigon termine une formation en accompagnement pastoral; elle reçoit alors, comme tous les assistants pas toraux du diocèse, un appel de l’armée en manque d’aumôniers. La jeune femme y voit l’occasion de mettre en pratique les compétences récemment acquises. «J’ai eu droit aux sanctions collectives et aux séances de techniques de combat.»«Je n’avais pas d’a priori sur l’armée. Pour moi, c’était aussi une manière de participer à l’effort de défense du pays», explique-telle.

Lors d’une séance d’information, elle apprend qu’elle devra effectuer les trois premières semaines de l’école de recrues, formation de base de tout militaire. «C’était horrible. J’avais les yeux rouges en permanence entre les nuits trop courtes, l’effort physique,... je n’ai plus vingt ans! Pas d’adaptation: j’ai eu droit aux sanctions collectives, aux pompes, aux séances de sport et techniques de combat, etc.»Mais l’aumônière en voit aujourd’hui l’utilité: «Je peux vraiment comprendre les militaires qui viennent me parler».

CODES MILITAIRES

Porter une arme, est-ce un cas de conscience pour elle? «J’aurais pu faire le service sans arme, mais j’ai trouvé légitime de m’y confronter. Je voulais expérimenter ce que vit la majorité des recrues.» Fabienne Gigon se positionne personnellement contre la guerre, ce qui ne l’empêche pas de se sentir à sa place: «Je prends l’armée comme un état de fait et me dis: qu’est-ce qu’on en fait?». L’aumônière en relève certaines valeurs: la responsabilité, l’engagement, la camaraderie, l’accueil de la différence.

Notre train entre en gare de Moudon. Suivant le protocole, elle réajuste la fermeture de son sac, vérifie que ses poches sont bien fermées et attend de sortir du train pour mettre son képi. Un militaire l’attend pour l’emmener à la caserne. «Je ne suis pas toujours à l’aise avec le salut», glisse-t-elle avant le garde-à-vous devant le jeune appointé. Pendant le trajet, Fabienne prend des nouvelles de l’école: 80 recrues sont en quarantaine, l’une d’elle étant rentrée sans avertir qu’un membre de sa famille était positif à la Covid. Notre chauffeur évoque son propre souvenir de quarantaine: «Nous étions seize inconnus dans une chambre. On avait l’impression d’être des pestiférés ». L’aumônière le comprend: elle aussi a vécu un isolement strict durant sa formation.

11C EM18

11B EM18Arrivée à la caserne de Moudon, qui rassemble environ 200 recrues. Dispersées sur le site, elles font des exercices par groupes. «Avec le grade de capitaine (voir encadré), on devrait venir me saluer et m’informer de l’exercice en cours», souligne la jeune femme. Un officier s’avance rapidement vers elle et lui offre son aide. «Ce statut est impressionnant. Normalement, on l’obtient après plusieurs années. Il implique une certaine responsabilité et exemplarité», confie-t-elle. En tant que femme, Fabienne Gigon se sent à l’aise dans ce milieu majoritairement masculin. Elle montre une affiche avec une femme en service: «Beaucoup d’efforts sont effectués pour promouvoir l’engagement féminin».

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Comme milicienne, l’aumônière est disponible sur appel pour tout militaire de sa caserne d’incorporation. Il lui arrive aussi d’organiser des célébrations et de participer à des exercices, comme récemment une marche nocturne de 15km. «Les recrues sont venues me parler spontanément. Ces jeunes de 18 à 23 ans me confient leurs soucis d’orientation professionnelle ou leurs questions existentielles », raconte-t-elle. Au début de l’école de recrues, elle a eu une heure pour se présenter. «Le but est qu’ils comprennent que je suis disponible pour tous, croyants ou non, et qu’ils m’identifient comme une personne-ressource.»

Une ressource que Stéphanie, 23 ans, a bien gardée en mémoire. C’est elle que Fabienne vient rencontrer ce matin pour la première fois. Un échange privé qui durera 1h30. La jeune Valaisanne en ressort soulagée. «Je vis un passage compliqué dans ma vie. J’avais besoin de parler avec une personne proche de Dieu. Pour moi, un aumônier sait accueillir et comprendre les émotions», partage-t-elle. Stéphanie dit s’être sentie «comprise et respectée»: «A l’armée, on nous dit qu’il faut serrer les dents et ne pas écouter ce qu’on ressent. Ça nous fait avancer, certes, mais il est parfois bon de s’exprimer. Nous sommes des êtres humains, pas des numéros».

TROUVER LES RESSOURCES

Fabienne Gigon réagit à la suite de l’entretien: «Mon rôle est d’aider les recrues à puiser dans leurs ressources pour surmonter leurs difficultés». Des vis-à-vis d’autant plus essentiels en temps de Covid: depuis janvier, ces jeunes adultes n’ont pu rentrer chez eux que cinq fois. En temps normal, c’est chaque week-end, et une sortie par semaine est autorisée. La situation pèse sur le moral des troupes. Fabienne s’approche d’un groupe en exercice pour prendre la température. Un sergent lâche: «Avec la Covid-19, on reçoit des ordres contradictoires; chacun pense en fonction de son domaine d’expertise». Une source supplémentaire de tension pour les soldats.

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L’aumônière a aussi prévu de rencontrer un militaire qui souhaite recevoir la communion. Mais la célébration qu’elle a préparée est ajournée: l’homme est retenu par ses responsabilités. Fabienne est attendue à Genève pour un rendez-vous dans le cadre du Service catholique de catéchèse. «Mon engagement à l’armée correspond à un 5%, mais je fais plus avec la Covid», évalue-t-elle. Après ces quelques mois, se voit-elle continuer l’aventure? «Je me sens à ma place dans l’accompagnement même si je dois encore prendre mes marques dans le monde de l’armée. Il n’y a pas pléthore d’aumôniers: je souhaite rester disponible pour cette mission.»

 

Des prêtres aux imams

On compte 180 aumôniers, dont 14 femmes et 30 Romands, pour 140’000 militaires. En plus des catholiques et des réformés, les catholiques chrétiens et les évangéliques sont présents. Toute communauté religieuse avec une faîtière en Suisse peut présenter un candidat qui sera évalué sur ses compétences et ses capacités d’adaptation. Deux juifs et un musulman pourraient être nommés en 2022. Si autrefois il était nécessaire d’avoir accompli l’école de recrues complète (18 semaines), depuis 2010, seule une formation militaire de base de trois semaines est exigée. Quant à l’ouverture de la fonction aux laïcs, elle a eu lieu en 1990 pour les catholiques et en 2018 pour les réformés.

PrC

  

Un capitaine pas comme les autres

12A EM18L’aumônerie militaire fédérale apparaît dans l’Organisation militaire de 1874. D’abord prévus uniquement en temps de guerre, les aumôniers des anciennes troupes cantonales poussent le Conseil fédéral à les incorporer, en 1882, dans les troupes d’infanteries et d’hôpitaux de campagne. La Société des aumôniers de l’armée suisse est créée en 1894. «Ce serait la première fois depuis la Réforme que des ecclésiastiques catholiques et protestants s’unissent autour d’un projet fédéral», selon Noël Pedreira qui a mené des recherches historiques sur l’aumônerie de l’armée suisse dans le cadre d’un certificat à l’Université de Genève. A l’époque, l’aumônier est un prêtre ou un pasteur chargé d’une «paroisse militaire»; il est directement nommé par le Conseil fédéral et recommandé par le gouvernement cantonal. Soutien moral et spirituel, il assure des célébrations qui seront obligatoires jusqu’en 1980! Dans un document de 1971, les aumôniers militaires sont même encouragés, durant leur temps de service, à «regagner des fidèles à la foi».

RÔLE REDÉFINI

Mais avec la sécularisation de la société, la fonction devient le «reliquat exotique d’un temps révolu», constate le remplaçant du chef de l’aumônerie de l’armée. Avec l’introduction de services de soutien psychopédagogique et social, certains aumôniers s’interrogent sur leur utilité. Aujourd’hui leur rôle a été redéfini: présents dans une école militaire ou aux côtés d’une troupe en cours de répétition, ils accompagnent les questionnements d’ordre spirituel, religieux et éthique des militaires. Ce service est pris en charge par la Confédération. Il est un élément qui a traversé les décennies: le grade de capitaine. A l’origine, un soldat mourant devait faire remettre son testament à un officier du rang de capitaine au moins, d’où l’attribution de ce grade à l’aumônier.

PrC

 

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