Ex-moniale bouddhiste mariée

Tenzin était moniale bouddhiste au Tibet. Aujourd’hui mariée et maman, la trentenaire vit à Yverdon. Son mari et elle ont fui séparément leur pays sous occupation chinoise et trouvé refuge en Suisse, où ils partagent le logement de Rosette Poletti.

Tenzin rayonne mais préfère garder son nom de famille pour elle. Dans son sourire comme dans son regard se reflètent joliment deux des valeurs cardinales de sa religion, le bouddhisme: l’amour et la compassion. Aussi loin qu’elle s’en souvienne, la radieuse tibétaine de 37 ans avait toujours rêvé de devenir moniale bouddhiste. Elle le devint effectivement, à 11 ans, en dépit du peu d’enthousiasme de ses parents, en suivant une cousine du même âge dans un de ces innombrables monastères reculés et haut perchés jalonnant les montagnes de son pays.

Aujourd’hui pourtant, l’ancienne religieuse habite une maison discrète du centre d’Yverdon (VD) en compagnie de son mari Kunga, de leur petite fille et de leur célèbre «colocataire intergénérationnelle», Rosette Poletti. La figure romande du développement personnel, dont les livres et les chroniques publiées chaque semaine dans Le Matin Dimanche n’en finissent pas de rencontrer le succès, a eu un rôle central dans sa nouvelle vie en Suisse.

 

Assise dans leur salon décoré aux couleurs du Tibet, Tenzin nous raconte son parcours hors du commun dans un français encore un peu hésitant. «Dans mon coeur, je suis restée religieuse. Tous mes rêves me ramènent au monastère. Là-bas, la vie était joyeuse, mais très structurée. Quelque 400 règles la régissaient et je ne voyais ma famille qu’une poignée de fois par an. On se levait avant le soleil pour prier longuement dans le froid et la pénombre. Un matin, ma cousine et moi avions choisi de rester au chaud sous les couvertures: elle avait reçu de sa famille de l’argent qui nous permettrait de payer l’amende consécutive à notre absence», raconte en souriant l’Yverdonnoise d’adoption. Vers 18 ans, elle commence à aider les personnes âgées de la région. Cette vie tranquille la comble.

FIDÈLE MALGRÉ LA PRISON

Mais deux ans plus tard, la police politique chinoise s’impose au monastère et rompt ce bel équilibre. Les visites régulières de ses agents s’apparentent à un lavage de cerveau. Leur objectif? Faire signer aux nonnes un épais document dans lequel elles abjurent leur foi et renient le dalaï lama, leur chef spirituel révéré. Deux tiers des 120 femmes finissent par obtempérer sous la pression. Tenzin n’est pas du lot. La fidélité à ses croyances la conduit à passer deux ans en résidence surveillée. Là, malgré le froid, la malnutrition et les mauvais traitements dont elle garde des séquelles, la jeune femme tient le cap, si bien enracinée dans sa vérité qu’elle finit par être relâchée.

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ENTRE BALLES ET FOURCHES

De retour dans sa famille, la jeune tibétaine reste étroitement surveillée. Son statut d’ancienne religieuse est un handicap pour se réinventer dans une vie civile «normale».Malgré cela, c’est au cours de cette période où elle travaille dans les champs et garde des bêtes qu’elle fait la connaissance de Kunga, enseignant de tibétain. Le couple est très pudique sur l’amour qui les pousse alors l’un vers l’autre, puis à se marier. On sent simplement qu’il est grand dès le début et que les épreuves lui ont donné davantage de relief. Car le mari et son épouse ont été rapidement séparés. Cette vie devenant intenable pour Tenzin, elle s’embarque un soir d’octobre dans un voyage clandestin de 31 jours à destination du Népal. «Nous étions huit. Nous avons quitté Lhassa à trois heures du matin cachés sous de la laine de mouton à l’arrière d’un camion », raconte la trentenaire. Lors de cette phase de l’expédition, contrairement à nombre de leurs prédécesseurs, ses compagnons et elle échappent aux coups de fourche des policiers chinois.

Le voyage se poursuit à pied à travers les montagnes, avec de mauvaises chaussures, et de nuit – pour échapper aux balles: périodiquement, dans certaines zones, des projecteurs balaient la montagne. Les fuyards se couchent au sol à leur approche. Guidé par un passeur, leur périple prend quatre jours de plus qu’il n’en faut habituellement. Un garçon de neuf ans meurt d’épuisement en cours de route. L’idée est de gagner Dharamsala, en Inde, où le dalaï-lama vit en exil depuis 1959. «Le médecin qui m’a examinée au Népal m’a convaincue qu’il valait mieux partir pour l’Europe. J’ai emprunté de l’argent et acheté un visa. Une fois remise sur pied, je suis partie. Je ne connaissais rien de la Suisse quand j’ai débarqué à Zurich en 2011, si ce n’est que c’était un pays de paix et de liberté plein de montagnes comme le Tibet.»

QUATRE ANS DE SÉPARATION

Les débuts sont difficiles. Tenzin ne parle pas un mot de français. Elle doit se débrouiller pour acheter de quoi manger au supermarché sans comprendre ce qui est inscrit sur la moindre étiquette, avec la modeste aide d’urgence qui lui est allouée au centre de requérants de Crissier (VD) où elle a été aiguillée. «Avoir laissé mes parents, mes frères et soeurs derrière moi sans savoir si j’allais les revoir reste très douloureux», explique celle qui dispose désormais du statut de réfugiée et d’un permis C. Elle peut heureusement compter sur le soutien de la communauté tibétaine, très soudée, qui dénombre environ 7000 membres en Suisse dont 600 à 700 de ce côté de la Sarine. Et Rosette Poletti entre dans sa vie au moment où elle cherche un logement (voir encadré). La bouddhiste y voit le résultat d’un «bon karma».

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Mais Kunga lui manque. «Je n’aurais jamais cru qu’il me suivrait», explique-t-elle. Et l’intéressé de son côté d’ajouter: «J’avais peur qu’elle se soit remariée!». Il prend à son tour la route de l’exil en 2013. Après un voyage de quatorze jours, il atteint un monastère tibétain. Il y reste une année, y apprend l’anglais et retrouve la trace de sa femme grâce à une connaissance. Non seulement, sa belle ne s’était pas remariée, mais elle avait sollicité le regroupement familial. Les deux amoureux se retrouvent à l’aéroport de Zurich près de quatre ans après leur dernière rencontre: «C’était comme si j’avais traversé un long tunnel et que je m’étais soudain retrouvé à nouveau au soleil», commente pudiquement Kunga, qui continue malgré tout de souffrir du mal du pays.

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«Malgré son jeune âge, elle est déjà emplie de compassion.»Après avoir suivi une formation, l’ancien professeur de tibétain gagne aujourd’hui sa vie comme aide-soignant. Il a dirigé pendant plusieurs années la communauté tibétaine vaudoise. Tenzin, elle, travaille comme pédicure et réflexologue. Dans cette activité, elle se consacre en bonne partie à soulager les personnes âgées, comme elle aimait à le faire au temps du monastère. Une petite Tenzin-Rosette est née de leur union voici trois ans. Rosette Poletti est comme sa grand-mère. «On la surnomme Tenzette. Malgré son jeune âge, elle est déjà emplie de compassion», s’émerveille l’infirmière retraitée de 82 ans. Et sa famille d’adoption de conclure: «Nous avons beaucoup de chance d’avoir été si bien accueillis et intégrés en Suisse, et nous en nourrissons beaucoup de reconnaissance».

Laurent Grabet

 

Une colocation bienveillante

36A EM16 (14)Un appartement et plusieurs générations. Le phénomène reste rare, mais le nombre de ces colocations est en progression. Le principe de la colocation intergénérationnelle, qu’illustrent à leur manière Rosette Poletti et la famille formée par Tenzin, Kunga et leur fille, est simple: il représente à la fois une solution au manque de logements dans certaines grandes villes et un moyen de se loger à prix modéré tout en recréant du lien social dans nos sociétés où l’individualisme triomphe. Pour Rosette Poletti, c’est surtout l’occasion de vivre une belle expérience humaine. L’octogénaire aiguise sa spiritualité chrétienne au contact de celle très profonde et vécue au quotidien de ses hôtes. Dans sa chambre trône d’ailleurs une icône de Jésus et un thanka bouddhiste...

Tenzin et Kunga voient en elle à la fois une mère pour eux-mêmes et une grand-mère pour leur fillette. Mais ils l’appellent pudiquement somo, ce qui signifie «tante» dans leur langue. Rosette Poletti a épaulé Tenzin pour apprendre le français et préparer ses examens. La Vaudoise leur offre une ouverture sur la Suisse, par exemple en les emmenant admirer les montagnes à Glacier 3000. Elle a aussi convaincu sa soeur d’apprendre à conduire à Kunga. «Dans leur culture, les aînés restent d’importantes références porteuses de sagesse, ce qui n’est que rarement le cas dans la nôtre, relève l’octogénaire. Leur présence illumine mes dernières années de vie. Voir Tenzin-Rosette éclore au fil des jours est un grand bonheur pour moi qui n’ai pas eu d’enfant. J’en conçois une grande gratitude à l’endroit de la vie.» De son côté, le jeune couple cuisine, fait les courses pour sa somo ou la conduit. Un amour bienveillant les unit tous les quatre jusque dans les gestes du quotidien, comme dévisser le bouchon d’une bouteille d’eau, ce que Rosette Poletti a du mal à faire avec son arthrose. Sur le bureau de Kunga, un portrait encadré en noir et blanc de l’infirmière retraitée, rayonnante de jeunesse, témoigne de cette belle relation.

LG

 

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