Suisse: L’invocation qui dérange

Le PS compte aussi bien des croyants, comme le catholique Mathias Reynard (à gauche), que des agnostiques comme Fabian Molina. Le PS compte aussi bien des croyants, comme le catholique Mathias Reynard (à gauche), que des agnostiques comme Fabian Molina.

Le socialiste zurichois Fabian Molina veut supprimer du préambule de la Constitution fédérale l’invocation «Au nom de Dieu Tout-Puissant!», selon lui contraire à la neutralité de l’Etat. Une idée qui suscite de l’opposition jusque dans les rangs de son parti.

Ce qui gêne Fabian Molina, ce n’est pas Dieu, mais l’utilisation que certains en font. Ce n’est pas un hasard si le conseiller national a déposé son initiative parlementaire peu après le vote populaire interdisant le port de la burqa: «Il y a des milieux qui s’approprient Dieu pour nourrir leur nationalisme. Leur argument est que la Suisse est un pays chrétien, et que les non-chrétiens ne peuvent pas faire partie de notre société à 100%». Et si le Zurichois vise la Constitution, c’est qu’il s’agit du seul endroit «où on fait référence à Dieu dans notre législation».

Au téléphone, l’ancien président de la Jeunesse socialiste, aujourd’hui âgé de 30 ans, affirme sans ambages que «la Suisse n’est pas un pays chrétien». Puis précise sa pensée: «Elle a une histoire chrétienne, beaucoup de citoyens sont chrétiens et je partage bon nombre de leurs valeurs. Mais le pays est neutre, pas chrétien». La religion n’est pas, pour cet agnostique élevé dans un milieu protestant, un fondement du pays ou de la Constitution, construits sur l’Etat de droit, les droits humains et la démocratie. Il propose encore de remplacer l’expression «responsabilité envers la Création» par «responsabilité envers l’environnement».

LA DROITE CRITIQUE…

Le Parti évangélique n’a pas même laissé le temps aux services du Parlement de traduire son texte déposé le 17 mars, avant de s’y opposer «clairement et sans équivoque» dans un communiqué deux jours plus tard. La référence à Dieu dans la Constitution, écrit le PEV, est «indispensable pour conserver l’identité de notre pays». Interrogé, le conseiller national UDC Yves Nidegger ironise sur cette nouvelle manifestation de cancel culture, ou culture de l’annulation, visant à «déboulonner la statue de Dieu dans la Constitution ». «On vit une époque étrange où il faut retirer tout ce qui pourrait heurter. C’est un caprice, soupire le Genevois. Fabian Molina devrait pouvoir tolérer que la Suisse ait une histoire et que le préambule de sa Constitution y fasse allusion.»

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Le PS compte aussi bien des croyants, comme le catholique Mathias Reynard (à gauche), que des agnostiques comme Fabian Molina. Un héritage auquel tient également son collègue libéral-radical Laurent Wehrli. «Il ne faut pas déconnecter complètement la politique du passé de notre pays, et en particulier de son ancrage judéo-chrétien», avertit le Montreusien, membre actif d’une Eglise évangélique, qui n’en tient pas moins à la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Une question réglée depuis longtemps, souligne le conseiller aux Etats et vice-président du Centre Charles Juillard. «Il n’y a dans aucun canton l’obligation de s’affilier à une Eglise ou de payer des impôts de paroisse, relève le Jurassien. Je ne comprends pas cette démarche. La référence à Dieu rappelle des valeurs fondamentales et n’empêche pas la Constitution d’être laïque.» Et d’ajouter que l’invocation de Dieu n’est pas excluante. …

LA GAUCHE AUSSI

Cet argument d’un membre de ce qui fut jusqu’à récemment le Parti démocrate-chrétien est aussi celui de l’ancien conseiller national socialiste Jacques-André Maire, qui a quitté la Berne fédérale en 2019. «Dieu n’est pas identifié comme celui des catholiques, des réformés ou des musulmans, observe le Neuchâtelois. Cela laisse une porte ouverte à un Dieu universel et à la reconnaissance d’une toute-puissance que nous, humains, n’avons pas.» Mais l’explication de cet ancien président de paroisse réformée ne convainc pas Fabian Molina, qui insiste sur les discours «réactionnaires » autour de la religion. «Il y a une appropriation de Dieu pour des motifs nationalistes.»«Les réactions que j’ai reçues montrent bien qu’il y a une appropriation de Dieu pour des motifs nationalistes. On m’a dit: ‘Si ça ne vous plaît pas, pourquoi ne partez-vous pas?’ ou ‘Votre père est Chilien, vous n’êtes pas vraiment suisse’», raconte le Zurichois.

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Sa camarade Ada Marra constate comme lui que «la religion n’est plus vue par certains comme une religion, mais comme une appartenance identitaire qui sert à exclure d’autres». La vice-présidente du Parti socialiste, catholique pratiquante, hésite devant sa proposition: «Il faut peut-être ce pas supplémentaire pour séparer l’Eglise et l’Etat, bien que la Suisse ne soit pas laïque et que le terme Dieu ait donc sa place dans la Constitution». Il n’y dérange d’ailleurs «pas du tout» Mathias Reynard, conseiller d’Etat valaisan élu. L’encore conseiller national socialiste n’est pas vraiment surpris par l’initiative de son camarade zurichois, constatant que la société actuelle tend à séparer toujours plus clairement le politique et le religieux. Mais, juge le Saviésan, il serait «dommage de supprimer toute notion philosophique ou de valeur». Alors que son canton s’interroge sur sa Constitution (voir ci-dessous), il est plutôt favorable «à une formulation plus englobante dans laquelle tout le monde peut se retrouver». Et qui, donc, retiendrait Dieu.

Fabian Molina ne se fait guère d’illusions concernant ses chances de succès. «Mais il faut aussi lancer des débats. Et peut-être que Dieu ne fera plus partie de la Constitution après une prochaine révision.»

Les cantons, Dieu et la Création

Les constitutions cantonales présentent des approches variées. Trois d’entre elles (AI, TG, ZG) ne se posent guère la question de Dieu, n’ayant tout simplement pas de préambule dans lequel l’invoquer ou non. Dix cantons, dont le Jura, évoquent leur responsabilité devant ou envers Dieu; sept autres, dont Vaud et Berne, préfèrent faire référence à leur responsabilité envers la Création ou, comme Neuchâtel, à l’égard de la personne humaine. Quatre cantons débutent de manière exclamative avec la même formule que la Constitution fédérale – «Au nom de Dieu tout puissant!». Il s’agit d’Uri, d’Obwald, de Nidwald et du Valais. Ce dernier procède actuellement à une révision de sa Constitution. La Constituante voudrait conserver cette invocation, qui ne convainc pas les citoyens et les acteurs institutionnels, selon les résultats d’une consultation populaire: une majorité d’entre eux lui préfère une formule reprise de la constitution fribourgeoise: «croyant en Dieu ou puisant nos valeurs à d’autres sources». Genève, pour sa part, en appelle à sa vocation humanitaire et aux principes de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Les constitutions d’une majorité de quinze cantons, dont certaines révisées après 2000, mentionnent ainsi Dieu dans leur préambule.

JeF

 

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