La collection Bemberg à l’Hermitage

Marine de Pierre Bonnard (vers 1910). Marine de Pierre Bonnard (vers 1910).

L’Hermitage expose un panel de choix des chefs d’oeuvre de la Fondation Bemberg. Celle-ci fait le voyage de Toulouse à Lausanne avec un riche lot de toiles anciennes et surtout de peinture française de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle. Avec, en apothéose, de somptueux Bonnard!

Sur la mappemonde des beaux-arts, on identifie la collection Bemberg en grande partie grâce à ses Pierre Bonnard. Cette fondation sise à Toulouse détient trente-et-une toiles du peintre du Cannet. Ce plus grand ensemble en mains privées est d’une qualité exceptionnelle. Pour ne pas gâcher notre plaisir, comblé entre les murs de l’Hermitage, l’institution lausannoise les expose toutes. Oui: trente-et-un Bonnard!

Pourquoi sont-ils sur les hauts de la capitale vaudoise? Directrice de l’Hermitage, Sylvie Wuhrmann explique cet heureux coup du sort: «Nous sommes en contact avec la fondation Bemberg depuis de nombreuses années. En temps normal, cette prestigieuse collection, qui va du 15e au début du 20e siècle, est visible dans un hôtel particulier de Toulouse». Il s’agit de l’hôtel d’Assézat, un édifice Renaissance somptueux. C’est dans ce monument classé historique que Georges Bemberg, un Argentin francophile (voir encadré), a installé sa collection, ouverte au public en 1995.

UNE PREMIÈRE

«Un peu par hasard, poursuit Sylvie Wuhrmann, nous avons appris que l’hôtel d’Assézat allait être fermé pour cause de travaux de rénovation.» Sa réouverture est prévue pour le printemps 2022. Rien de plus triste que de laisser sommeiller une telle collection, qui plus est dans le contexte déplorable de la pandémie. Mais l’occasion fait le larron. Et l’Hermitage a décroché la palme: pour la première fois, la fondation toulousaine prête une part conséquente de ses oeuvres – 132 – à un autre musée!

La beauté, la couleur et, sousjacent, un sentiment d’intériorité.Cela ne risque pas de se reproduire de sitôt. Quand Sylvie Wuhrmann parle d’un prêt «exceptionnel», il faut en effet entendre ce qualificatif au sens premier, plein, du terme. Ce qui est également une réussite pour l’Hermitage, c’est la manière avec laquelle le fil du temps est déroulé au gré de l’accrochage lausannois. Le parcours est clair, sensé, dédié aux tropismes de Georges Bemberg: la beauté, la couleur et, sous-jacent, un sentiment d’intériorité.

La première pièce est illuminée de portraits. Avec les teintes sérieuses du nord de la France des 15e et 16e siècles, qui regardaient du côté des Flandres et des Pays-Bas. Il y a le visage de Charles IX, fameux, selon François Clouet. Celui, encore plus beau, du vicomte de Martigues par Marc Duval. Leur caractère officiel a la noblesse de l’élégance. Soin et délicatesse. Il y a aussi une Vierge à l’enfant de Gégier Van der Weyden. Ainsi qu’un Portrait de dame à la coiffe blanche d’un illustre anonyme. Quelle entame!

DE VENISE À LA SAXE

La collection Bemberg reflète le goût exquis d’un grand solitaire.La transition se fait dans les règles de l’art. En allant en Italie – où ailleurs? Chez les peintres vénitiens qui ont marié la révolution de la couleur à celle de la lumière. Rescapé d’un ensemble plus grand, Le Fauconnier de Véronèse cherche à soustraire à la curiosité de son chien un faucon encapuchonné. Le Tintoret et Lorenzo Lotto (une attribution) renforcent leur portrait d’un caractère psychologisant. 28B EM13Mais c’est le superbe Jeune homme au bonnet noir d’Andrea Previtali qui saisit le plus: il est iconique! La palette s’éclaircit à mesure que l’on gagne le18e siècle. Avec des vedute de Canaletto et Guardi. Le Charlatan de Pietro Longhi, lui, fait sentir le vent carnavalesque qui soufflait sur la Sérénissime.

La troisième salle est un étonnement avant d’être un enchantement. On n’a jamais vu autant de Lucas Cranach l’Ancien dans une collection française! Il y a une bonne raison à cela, relève Philippe Cros, directeur de la fondation toulousaine: «Il y avait chez Monsieur Bemberg quelque chose de religieux. Son tempérament très discret et aimablement austère tenait à ses origines rhénanes luthériennes. Elles l’ont fait regarder la Renaissance germanique d’un oeil attentif ».

Ces cinq huiles sur panneau ont été réalisées lorsque l’illustre Bavarois était le peintre de la cour de Saxe, où Frédéric III le Sage l’appela en 1505. Lucas Cranach l’Ancien y est facétieux et ironique (Les Amants mal assortis, Hercule chez Omphale). L’ami de Luther y est aussi sensuel et symboliste (Vénus et Cupidon volant du miel). Quant au contraste entre le fond bleu et la robe orange brodée de Sibylle de Clèves, épouse de Jean-Frédéric le Magnanime (le neveu du Sage), il est d’une modernité stupéfiante avec, en sus, un soupçon de bizarrerie.

PEINTURE FRANÇAISE

Avant de monter au premier étage, face à l’escalier, un Enfant Jésus se blessant avec la couronne d’épines dans un paysage rappelle que la religiosité habitée, âpre, voire sévère, de Zurbarán est aussi capable de douceur. Montons donc pour le 17e siècle, mais du côté français des Pyrénées. Un duo de paysannes portant des fruits fait partie des plus beaux Nicolas Tournier, un caravagesque décédé à Toulouse. Son clair-obscur s’accorde subtilement au vif laiteux des robes, l’une relevée de bleu, l’autre de rouge. Une acquisition récente, indique le directeur de la Fondation Bemberg qui continue d’enrichir la collection au rythme d’environ un achat par an. Le 18e siècle nous tend ensuite ses bras. La lettre et le cadeau de Louis Léopold Boilly invitent à des interprétations badines. Les Lumières et leurs marivaudages. Elisabeth Vigée Le Brun y figure de façon très sage (Portrait de la comtesse Anna Flora von Kageneck en Flore). Tandis qu’Hubert Robert, au lieu de hanter des ruines, offre des vues d’un pont et d’un caprice architectural.

28A EM13Place enfin au 19e siècle des avant-gardes françaises. Bateaux sur la plage à Etretat de Monet en est l’entrée obligée. Berthe Morisot surprend: un enfant surgit de fourrés avec en vue la Villa Arnulphi; le délaiement de la touche ébauche l’abstraction, mais à distance. Fraîcheur et légèreté: Caillebotte nous emmène dans les bras de la Seine, Sisley se promène le long du canal du Loing et Pissarro pousse à Dulwich, près de Londres, là où une autre collection vaut également bien plus que le détour. A Pont-Aven, le primitivisme rencontre le cloisonnisme. Sérusier. Gauguin. Le symbolisme est proche, voici Odilon Redon. Surprise quelques pas plus loin: le salon bleu de l’Hermitage fait la part belle à Eugène Boudin. 29A EM13Et à trois remarquables Fantin-Latour. Silence d’intérieur, lumière diffuse, solitude prégnante: les amoureux de Hopper et de Hammershøi s’absorberont dans le petit format de La Chaise à la fenêtre, un chef-d’oeuvre ignoré.

Comme le temps n’est pas éternel, après avoir fureté dans le grenier, épinglé d’aquarelles, de dessins et de pastels (Degas, Cézanne, Modigliani, Picasso, Renoir), descendons au sous-sol de l’Hermitage. Le néo-impressionnisme nous transporte au bord de la Méditerranée. 27A EM13Avec Signac (Clocher de Saint-Tropez),Henri-Edmond Cross (La Chaîne des Maures) et deux pointillistes moins connus, Hippolyte Petitjean et Henri Le Sidaner; La Table de la mer, Villefranchesur-Mer marque la rétine grâce à l’harmonie entre lumière, ambiance et couleurs, roses, orangées, bleu-vert. La partie consacrée au fauvisme et à l’expressionnisme est également généreuse. 29B EM13S’en dégagent Raoul Dufy et Matisse, Les Roches rouges de Louis Valtat qui n’ont pas les rougeurs de Mauricede Vlaminck (Nature morte aux poissons) et Braque (Fenêtre sur l’Escaut), une clairière intrigante d’André Derain ainsi qu’une fête à Pigalle agrémentée d’une pose acrobatique de Kees Van Dongen (Le Caoutchouc rouge, quel titre!).

VUILLARD ET BONNARD

Et le festin n’est pas terminé... Le dessert s’apparente à un second service complet, plus succulent que le premier repas, pourtant déjà fort consistant. En compagnie de deux prestigieux nabis qui ont tracé leur propre voie. Les deux tableaux d’Edouard Vuillard n’ont rien d’anodin, notamment le magnétique Centre de la place de Clichy la nuit. Ils surnagent quand même difficilement dans une mer d’huiles de Bonnard. Celui-ci est en grâce! Intérieurs ouatés, cadrages denses, aperçus du Paris diurne ou nocturne (Le Concert, Le Moulin Rouge), influence japonisante, natures mortes pleines de vitalité, extérieurs méditerranéens baignés de soleil... Ces trente- et-une peintures donnent la pleine mesure d’une oeuvre où la chaleur de la lumière n’exclut pas une angoisse sourde, tragique sous la maestria chromatique, comme le montra si bien l’académicien Jean Clair. Le confirment, dans une finale fascinante, deux autoportraits. Le regard se fond dans le mystère d’un homme qui sait qu’il va disparaître. «Celui qui chante n’est pas toujours heureux», disait le peintre du Cannet. Sous le vernis de la couleur s’exprime la vérité muette, solitaire, de son intériorité. Elle est éblouissante.

 

Un Argentin au coeur français

Qui était Georges Bemberg (1915-2011)? Un solitaire réservé, austère, très cultivé. Un amoureux de la Renaissance germanique et de la peinture française des impressionnistes à Bonnard. Un passionné de bronzes et de reliures. Un grand lecteur aux bibliothèques garnies: le 17e siècle (Pascal, Port-Royal), les classiques, les auteurs du 20e siècle. Un Argentin issu d’un monde cosmopolite où l’art était une valeur à cultiver. C’est le portrait qu’en trace Philippe Cros, directeur de la Fondation Bemberg, qui a bien connu ce Monsieur au goût exquis.

CULTURE COSMOPOLITE

«La dynastie Bemberg est luthérienne, prospère, de Cologne. Au milieu du 19e siècle, l’un d’eux part pour l’Amérique du Sud.» Les voyages forment la jeunesse. A Buenos Aires, Otto tombe amoureux. Il y fonde un empire de la bière. La fameuse Quilmes fait la fortune familiale. «Georges Bemberg était un de ses descendants, comme sa soeur, Maria Luisa, qui fit carrière dans le cinéma. Il était aussi bien argentin que français même s’il n’eut pas la nationalité tricolore, raconte Philippe Cros. Vivant entre Paris, Buenos Aires et New York, il parlait aussi bien le français et l’espagnol que l’anglais (il étudia la littérature comparée à Harvard). Alors qu’il rêve de musique, étudiée auprès de Nadine Boulanger, il s’oriente très tôt vers les beaux-arts. Vers 1819 ans, il achète un pastel de Pissarro.» Il lâche alors un mot qui le dépasse et définira sa vie: «C’est pour un musée». Il bâtit ensuite une collection prestigieuse. «C’était un homme dont la parole suivait toujours la réflexion. Il énonçait l’essentiel, jamais le superflu, relève Philippe Cros. Son protestantisme et sa discrétion l’ancraient dans la Renaissance germanique. Son autre grand goût – la lumière des impressionnistes et de leurs héritiers – était plus une aspiration qui, à l’image de son attrait pour Bonnard, laissait transparaître une grande intériorité sous la beauté de la couleur.»

TK

 

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