Fribourg attend le retour du Christ

Capucins, visitandines, cordeliers, Notre-Dame: les clochers s’alignent jusqu’à la cathédrale. Capucins, visitandines, cordeliers, Notre-Dame: les clochers s’alignent jusqu’à la cathédrale.

La Ville de Fribourg tient à son patrimoine religieux: elle restaure plusieurs oeuvres installées sur la voie publique, à la fois objets d’art et de piété populaire.

A l’entrée nord de Fribourg, le Christ n’ouvre plus ses bras en croix pour accueillir les Fribourgeois de retour et les voyageurs de passage, peu avant la porte de Morat, au sommet de la rue du même nom qui mène à la cathédrale en égrenant les couvents et les monastères comme d’autres, à l’intérieur de leurs églises, égrènent leur chapelet. Le Christ n’est plus là, il est en restauration. Le Sauveur avait grand besoin d’être sauvé.

32A EM10Daté du milieu du 18e siècle et attribué à l’atelier de Tschupphauer, ce crucifix en bois a fait l’objet de plusieurs restaurations, la dernière en 1951. Son état de conservation, comme celui de l’édicule qui l’abrite, nécessite une intervention de la Ville de Fribourg. Qui juge sa valeur patrimoniale «de premier plan». «Au 19e siècle, les protocoles de séances du Conseil communal soulèvent la question de remplacer ce crucifix par un crucifix en pierre, demandant moins d’entretien, raconte l’historien de l’art Raoul Blanchard. Mais on ne l’a jamais fait, ce qui montre que l’on était conscient de sa valeur artistique.» «Et de sa valeur spirituelle», ajoute aussitôt sa collègue Anita Petrovski. Collaborateurs aux archives de la Ville, ils sont responsables de son patrimoine historique et culturel. «

C’est un tout: il a sa beauté qui donne envie de le regarder, de le fleurir et de se recueillir», ajoute-t-elle. Car, malgré la sécularisation de la société, il n’a rien perdu de sa vocation religieuse. Toujours on trouve au pied du Christ en croix des bougies allumées et des pots de fleurs. «C’est un élément qui se trouve sur la voie publique, mais qui devient quelque chose de plus intime, explique la Fribourgeoise qui n’imagine pas le remplacer par une copie. Il a été conçu pour cet emplacement, ce serait dommage d’en faire un objet de musée.»

DÉFENSEURS DE LA FOI

La remarque vaut aussi pour un crucifix plus ancien, du milieu du 16e siècle, installé devant la porte de Bourguillon, sur les hauteurs de la ville, à quelques pas de la chapelle de Lorette, lui aussi en restauration. Ils sont les derniers des cinq calvaires placés aux portes de Fribourg – «comme des manifestations de la foi catholique dressées en avant-poste pour empêcher l’entrée en ville de toute pensée hérétique», lit-on dans l’inventaire de la collection de la Ville. C’était le temps de la Réforme catholique.

L’un et l’autre sont des témoignages importants du patrimoine religieux de la Ville. Et représentent un élément constitutif de l’identité du cheflieu cantonal, complète Raoul Blanchard qui les compare à la cathédrale: «On peut voir la tour, le bâtiment, mais c’était une église et elle le reste. On ne peut pas voir l’édifice sans penser aux raisons de sa construction et à ceux qui l’ont bâti».

Fribourg, un canton catholique. Fribourg, une ville plus catholique encore. «C’est ici qu’il y a le plus de couvents: les capucins, les visitandines, les cordeliers et d’autres congrégations encore», rappelle Dominique de Buman. Syndic de Fribourg de 1994 à 2004, il vit près de la cathédrale, à l’ombre de la basilique Notre-Dame. Construite vers 1130, celle-ci permet au démocrate-chrétien de souligner que l’identité chrétienne de la ville est antérieure à sa fondation, en 1157.

HISTOIRES MOUVEMENTÉES

Le Christ de la rue de Morat n’a pas toujours été exactement au même endroit, il s’est déplacé au gré des changements du tracé de la route. Mais il n’a certainement pas autant voyagé que l’imposant crucifix du cimetière Saint-Léonard, quelques centaines de mètres plus loin. Rare Christ taillé dans une seule pierre, «il a vu mourir une grande partie des Fribourgeois», glisse Raoul Blanchard. Il a en effet veillé sur leur dernière demeure en différents endroits de la ville: le cimetière de Saint-Nicolas, celui de Saint-Pierre, puis celui de Miséricorde avant de trouver son emplacement actuel en 1903.

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Riche d’une histoire de plus de cinq siècles, ce crucifix de plus de quatre mètres de haut a été offert à la ville par le commandant des troupes fribourgeoises à la bataille de Morat. Lui aussi fera l’objet d’une restauration, effectuée sur place, qui sera peut-être l’occasion de lui redonner sa polychromie d’origine – il a, lit-on dans les documents de la Ville, été «repeint d’une façon malheureuse».

Sur la droite de l’allée centrale du cimetière, qui mène à ce Christ en croix, se trouvent quelques tombes de familles patriciennes. On découvre sur l’une d’elles le nom de la famille de Diesbach-Belleroche, qui fut propriétaire du château voisin, celui de la Poya. Et qui fit don à la ville, au 18e siècle, d’un terrain en contrebas afin d’offrir aux Fribourgeois une promenade avec vue sur la cathédrale. «Il y avait là une source et, vers 1880, un descendant décida d’y ériger un petit temple avec une fontaine et de le dédier à Marie», relate Anita Petrovski. Puisque «tout Fribourg s’y promène, les familles, les gymnastes, les touristes », c’est l’occasion de leur procurer une source d’eau. Et un lieu de piété.

34A EM10La statue de la Vierge reine du ciel subit néanmoins des déprédations au début du 20e siècle. Elle est remplacée par une Vierge à l’Enfant en 1958, année mariale célébrant le centenaire des apparitions de Lourdes, le 8 décembre, jour de l’Immaculée Conception. Des groupes de jeunes participent non seulement à la procession aux flambeaux, mais aussi aux travaux de peinture. Notre-Dame au Palatinat trouve tout de suite sa place dans les coeurs. Et la conserve aujourd’hui encore. «Les gens aiment s’arrêter pour dire une prière, confirme l’historienne de l’art, qui a grandi non loin de là. Enfants, nous déposions des fleurs auprès de la Vierge sans trop savoir pourquoi.»

MARIE EN VOITURE

34C EM10La Vierge a quitté le quartier du Palatinat. Dans la voiture de Christoph Fasel, restaurateur d’art. «On l’a bien emballée, rassure le Singinois. D’abord dans une couverture en coton, ensuite dans du papier bulle pour la protéger.» Il travaille d’habitude sur place, mais l’hiver ne le lui a pas permis. La statue à l’arrière, il a roulé prudemment. «Quand je l’ai mise dans la voiture, je lui ai parlé, je lui ai dit que je l’emmenais chez moi, à Tavel», se souvient-il. Son atelier se trouve sur la Mariahilfstrasse. Mariahilf, le nomd’un hameau voisin. Mariahilf, Marie Auxiliatrice en français. Il n’y a pas de hasard.

Christoph Fasel est indépendant depuis quinze ans. Il a travaillé à la restauration du plafond des salles du Conseil fédéral et des pas perdus, au Palais fédéral, et de la peinture représentant la Landsgemeinde dans la salle du Conseil des Etats. Son prochain mandat placera entre ses mains patientes le maître-autel de la cathédrale de Fribourg. Le travail qui l’attend avec la Vierge à l’Enfant n’est pas le plus compliqué, mais il faut être «minutieux, surtout dans certaines parties comme les visages».

34B EM10«Quelqu’un a eu un souci et a demandé de l’aide à la Vierge.»Cette statue aussi, a été vandalisée. Et la restauration précédente a été faite un peu vite, juge le restaurateur d’art – il devra peut-être remodeler le visage de l’Enfant Jésus. Il enlèvera d’abord les couches de peinture appliquées il y a douze ans. «L’humidité a attaqué le plâtre, déplore-t-il. La peinture a gonflé et craqué. Je vais la décaper avec du solvant, puis gratter le plâtre avec une spatule en bois.» Il s’agira ensuite de faire quelques réparations, de boucher les trous, de compléter des manques tels ceux qu’on trouve au niveau du socle. Enfin, il couvrira «toute la surface de peinture à l’huile. C’est un bon produit pour l’extérieur et ça protège le plâtre».

Avant de réinstaller la Vierge à l’Enfant à l’arrière de sa voiture, Christoph Fasel remettra dans ses mains les chapelets et le petit papier qu’il y a trouvés: «Quelqu’un a eu un souci et a demandé de l’aide à la Vierge», devine-t-il. Bientôt, elle retrouvera sa place dans le petit temple situé dans l’axe du château de la Poya. Elle continuera de recevoir prières et fleurs et de protéger coureurs et promeneurs.

ELÉMENTS CULTURELS

A Bourguillon et à la rue de Morat, le Christ reviendra aussi. Pas le troisième jour – la restauration prendra un peu plus de temps –, mais il reviendra. «La question de retirer ces crucifix ne s’est jamais posée, assure l’historien de l’art Raoul Blanchard. On espère que les passants, croyants ou non, chrétiens ou non, voient la valeur artistique de ces objets. Et que les non-croyants se laissent inspirer.» Aucune opposition à leur présence dans l’espace public ne semble s’être manifestée. Au grand soulagement de Dominique de Buman: «Heureux pays où l’on a compris que le patrimoine religieux fait partie de la culture globale d’une société!»

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