Retraite: interview de Ruth Dreifuss

Vingt-deux ans après son succès devant le peuple, Ruth Dreifuss avait apporté en 2017 son soutien au projet de réforme d’Alain Berset, ici au Tessin devant les délégués du Parti socialiste. Vingt-deux ans après son succès devant le peuple, Ruth Dreifuss avait apporté en 2017 son soutien au projet de réforme d’Alain Berset, ici au Tessin devant les délégués du Parti socialiste.

Les conseillers fédéraux Pascal Couchepin et Didier Burkhalter (PLR) s’y sont cassé les dents, Alain Berset (PS) aussi: personne n’est parvenu à réformer l’AVS depuis Ruth Dreifuss (PS) en 1995. Elle a également fait passer la seule révision de la LPP.

Préoccupante, la situation du premier pilier du système de prévoyance appelle une réforme de manière toujours plus urgente. Le Parlement devrait se pencher en mars sur un nouveau projet de 11e révision de l’AVS, le quatrième, après les échecs de 2004 et 2017 devant le peuple et de 2010 au Parlement (projet coulé par le Conseil national au vote final). Rien n’a pu être fait depuis plus de 25 ans alors que le Conseil fédéral annonçait le besoin de cette révision en 1995 déjà, avant même le vote sur la précédente. Portée par la Genevoise Ruth Dreifuss, celle-ci augmentait certaines rentes, tenait compte du travail non rémunéré des femmes et comprenait, ajout du Parlement, une élévation de l’âge de la retraite des femmes de 62 à 63, puis 64 ans.

Comment avez-vous convaincu plus de 60% des Suisses d’accepter votre révision de l’AVS, la 10e?

Ruth Dreifuss: – L’histoire de cette révision est inédite. Le Conseil fédéral devait proposer des modifications. Il avait l’obligation, à la suite de l’adoption de l’article constitutionnel sur l’égalité entre hommes et femmes, le 14 juin 1981, de corriger les nombreuses lois qui contredisaient ce principe.

21A EM07Son projet, fortement marqué par une vision traditionnelle de la famille, a suscité la colère des syndicats et des organisations féministes. Leur alliance a conduit à lui opposer un autre modèle, qui affirmait l’autonomie des femmes par rapport à leur conjoint et valorisait le travail non payé d’éducation et d’assistance. De plus, il améliorait les rentes des personnes à bas revenus. Ce projet, élaboré en dehors du Parlement, a trouvé parmi des femmes parlementaires le soutien nécessaire pour s’imposer. La campagne de votation a alors pu bénéficier d’un large soutien. J’ai eu la joie de défendre cette réforme à la fois comme syndicaliste, féministe et conseillère fédérale.

Aurait-on pu réformer l’AVS sans relever l’âge de la retraite des femmes?

«L’élévation de l’âge de la retraite des femmes relevait d’une réaction de dépit.»– A mes yeux, l’élévation de l’âge de la retraite des femmes relevait d’une réaction de dépit face au succès d’un projet venant de la gauche et des féministes. J’ai tout tenté pour m’y opposer, allant jusqu’à publier dans le Blick une lettre ouverte démontant les faux pronostics quant à une ruine de l’AVS. C’était une initiative inédite qui a été critiquée, y compris par le Conseil fédéral. J’y expliquais qu’une onzième révision devrait être très rapidement entreprise, qui s’attacherait à résoudre deux problèmes conjoints, l’âge de la retraite et la retraite flexible et progressive. Anticiper cette réforme risquait de la bloquer pour de nombreuses années, ce qui s’est hélas réalisé.

Les discussions étaient-elles moins tendues qu’elles l’ont été autour des tentatives de révision suivantes, qui se sont toutes soldées par un échec?

– La campagne avait un caractère explicatif marqué: il fallait en revenir aux fondamentaux, le rôle de l’AVS dans la lutte contre la pauvreté des personnes âgées, la forte redistribution d’un système qui n’accorde pas aux riches des rentes supérieures à celles de la classe moyenne tout en faisant payer à chacun des primes proportionnelles au revenu, la nécessité d’améliorer la situation des femmes divorcées, de permettre à des veufs de s’occuper de leurs enfants, etc. Les propositions suivantes, sauf Prévoyance 2020 (rejetée par le peuple en 2017, ndlr), exigeaient des femmes une année de travail supplémentaire sans compensation suffisante. Leur refus, à mon avis, était justifié.

Vous êtes la dernière conseillère fédérale à avoir réussi une révision de l’AVS et à avoir révisé le deuxième pilier, la LPP, quelques années plus tard. En ressentezvous une certaine fierté?

– De sa fondation en 1948 jusqu’à 1994, l’AVS a connu dix réformes. Tous les cinq ans en moyenne, les rentes ont été améliorées tout en consolidant les finances de l’assurance. Le système de répartition, c’est-à-dire le fait que chaque année les cotisations des actifs permettent de verser les rentes des retraités et des survivants, rend possible quasiment sans délai les réformes rendues nécessaires par l’évolution de la société et des mentalités.

Quant à la prévoyance professionnelle, qui repose sur un montant épargné toute leur vie par les salariées et les salariés (à l’exclusion des indépendantes et indépendants), elle nécessite de tenir compte des droits acquis sur plusieurs décennies. La révision de 2003 a amélioré la situation des travailleuses à temps partiel, plus nombreuses que les travailleurs, tout en tenant compte de l’allongement de l’espérance de vie. Et depuis 17 ans, plus rien ne s’est passé! Vous comprendrez que ce qui domine chez moi, ce n’est pas la satisfaction de deux réformes réussies,mais la tristesse et l’inquiétude face aux obstacles qui n’ont pas été surmontés depuis.

Nécessaire, la 11e révision de l’AVS est-elle possible?

– Elle ne le sera que si elle présente un paquet demesures qui ne crée pas unilatéralement des perdants et surtout des perdantes.

Vous engagerez-vous en faveur des deux révisions que projette le Conseil fédéral, comme vous vous étiez engagée pour le projet Prévoyance 2020?

– Je m’engage sans hésiter en faveur de la révision de la LPP, résultat d’un accord entre les syndicats et une partie du patronat. Par contre, en ce qui concerne la réforme de l’AVS, je trouve le projet du Conseil fédéral pingre et celui de la commission parlementaire publié il y a peu inacceptable.

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