Irène Frain et le silence

Native de Lorient (Morbihan), passionnée de l’Inde et soutien de la cause tibétaine, Irène Frain a notamment signé Devi et Sorti de rien. Elle a reçu le Prix Interallié 2020 pour Un crime sans importance. Native de Lorient (Morbihan), passionnée de l’Inde et soutien de la cause tibétaine, Irène Frain a notamment signé Devi et Sorti de rien. Elle a reçu le Prix Interallié 2020 pour Un crime sans importance.

Une soeur aînée sauvagement tuée dans un pavillon de banlieue française, la justice et la police aux abonnés absents, l’abattement et la rage: avec Un crime sans importance, l’écrivain Irène Frain écrit comme d’autres sont au chevet d’un être bien-aimé.

Que faire quand le silence est insupportable? Ecrire. Pour dire ce que l’on doit dire. Pour exorciser des réveils au milieu de la nuit, au «noir instant» des croyances hindoues, «l’heure de Shiva», vers 3 heures du matin, quand la vie et la mort se confondent dans une broyeuse d’émotions. Pour éviter d’être rongé par les ravages de la rage qui rougeoie les yeux et noircit l’âme.

C’est ce que l’écrivain Irène Frain a fait après avoir appris que sa soeur aînée, «ma mère idéale», «ma fée-marraine», avait été sauvagement agressée dans son modeste lotissement de banlieue, à 25 bornes poussives de Paris. Cette «femme d’âge», 79 ans «mais pas une petite vieille», y vivait entre ses activités solitaires, une église évangélique assidûment fréquentée et ses volets précautionneusement fermés la nuit tombée. Denise a succombé à ses blessures suite à un coma de sept semaines. Irène fut la dernière de la famille à en être avertie.

CONCISION D’ÉCRITURE

On en discerne les raisons au fil d’Un crime sans importance. Rien n’est simple chez les Frain. Chaque fois que cette famille a été exposée à des problèmes ou a enduré des traumas, elle a préféré le silence et la fuite, ce qui revient au même, à la confrontation et au dialogue. Elle n’est pas la seule dans ce cas.

Irène Frain est une excellente romancière capable de faire résonner la fibre traditionnelle du roman – Le Nabab, d’après la vie d’un mousse breton, René Madec, dans l’Inde du 18e siècle, la révéla en 1982. Elle a aussi une sensibilité plus personnelle. Ainsi lorsqu’elle aborde son histoire familiale, évoquant la pauvreté de son enfance bretonne (La Côte d’amour) et son rapport difficile avec sa mère (La Fille à histoires). Pour ses lecteurs attentifs, il semble qu’on pouvait déjà en deviner assez sur sa soeur Denise en lisant entre les lignes. Avec Un crime sans importance, le voile est définitivement levé.

Attention cependant: cet ouvrage n’est pas un grand déballage. De toute manière, il n’aurait pu l’être. En raison du lien intime de l’auteure avec sa soeur. Et à cause du caractère révoltant de sa mort, du «traitement » qui en est fait par les autorités, police et justice confondues dans une même absurde ineptie. Irène Frain ne s’épanche pas. La pudeur de ses sentiments la protège de la phrase de trop et des effets de tire-larmes. Ses émotions sont fluidement canalisées dans de sobres chapitres. Nets, soucieux de faits tant ceux-ci font défaut, ils s’enchaînent tels les perles d’un chapelet tressé de devoir et de souvenirs, heureux comme douloureux.

AUX CONFINS DU RIEN

Denise habitait dans «une zone de confins, ni ville, ni campagne, ni rien». La proche banlieue de la métropole parisienne, cet ogre vorace. Un modeste pavillon au bout d’une impasse. La proximité d’un petit bois et d’une banlieue dite sensible. Des contrastes jurant de fadeur, de laideur. Les commerces de proximité ont disparu, les hypermarchés prospéré. En mangeant la campagne, le béton a favorisé le consumérisme, l’anonymat, le désarroi, autant d’affections mortelles.

Irène Frain ne s’improvise pas sociologue d’une France périurbaine sans âme, en état de désespérance ordinaire, où spectres de «gilets jaunes» et fantômes de «racailles» rôdent dans le champ de vision, voire pire, dans cet «espace négatif» qu’elle décèle. Ce qu’elle écrit relève d’une blessante lucidité. Quelques mots sur de grands maux: rien n’est étranger à la littérature.

Dans ce «trou noir» francilien où «personne ne s’intéresse plus à la vie», Denise s’était ménagé son petit nid, entre livres et sachets de lavande. Malgré les dramatiques troubles bipolaires qui l’ont frappée. Et l’ont vue s’éloigner d’Irène... Las, même un enterrement où l’on se reparle ne réussit pas à réunir les Frain.

LUTTER POUR SAVOIR

Les silences en disent autant que les mots.Après la cérémonie d’adieu, et malgré des retrouvailles assorties de promesses, Tristan et Manuel, les fils de Denise, ne donnent plus signe de vie. C’est ensuite le silence. L’attente. L’avocat. Et les points d’interrogation obsédants. Où en est l’enquête? Quand sera enfin déposé le rapport? Comment ça, on parle d’un décès et non d’un meurtre?

Les mots font encore plus mal lorsqu’ils perdent leur sens. Police, justice: ô Marianne, qui parlait d’injustice? La colère monte. L’accablement assomme. L’imaginaire galope. L’asphyxie menace. Irène a des rêves. Des bas. Au puits des souvenirs, de son entourage, du mystère de la relation humaine, elle trouve néanmoins les ressources pour affronter «le maître du silence» administratif, «le Mastodonte » qui l’écrase de son indifférence. Et cette «male mort», le deuil de Denise. Elle bute sur ce que des citoyens n’ayant point le remède de l’écriture subissent au quotidien. La République a déserté une France qui leur échappe ou se refuse à eux. Le dysfonctionnement est devenu systémique. C’est grave. Non: bien plus que cela. On apprend que d’autres agressions de «petites vieilles» ont eu lieu dans cette localité informe d’Île-de- France. Orange Mécanique n’a pas fait irruption que chez Denise. Quelques massacres de vieillards esseulés chez eux, ça ne vaut pas des marches blanches, n’est-ce pas? Ulcérant!

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HONORER SA MÉMOIRE

Il y a cependant une voie pour conjurer le malheur. «Leur dernière demeure, davantage que leur tombe, est notre mémoire», dit des morts Irène Frain. Avant la maladie mentale, Denise était «la réparatrice des malheurs». Il faut donc l’honorer. Lui exprimer sa gratitude, un profond sentiment de reconnaissance qui ressort de l’amour.

Les fragments tendent alors à se rejoindre à défaut de se réunir, et cela suffit. Les silences, qu’il s’agisse de ceux de la famille ou de la justice, en disent autant, si ce n’est plus, que les mots. Ceux-ci sont choisis avec une telle précision qu’on referme ce livre les yeux embués. Enfin, là, dans ce hors cadre teinté de flou et de folie, nous voyons distinctement Denise, un livre à la main, radieuse, si bien-aimée.

COVER 9782021455885Irène Frain, Un crime sans importance (Seuil, collection Cadre rouge, 256 pages).

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