Interview de Hugo Fasel

A quelques jours de la retraite, Hugo Fasel ne perd rien de son indignation face à la pauvreté. A quelques jours de la retraite, Hugo Fasel ne perd rien de son indignation face à la pauvreté.

La pauvreté, Hugo Fasel connaît bien. Au seuil de la retraite, le directeur de Caritas Suisse nous partage les convictions qui l’animent. Pour lui les pauvres, «experts en incertitude», sont des héros et la solidarité doit s’inscrire dans des actes concrets.

Il nous attend sous le porche de sa maison dans la campagne singinoise. «A la course jusqu’à la fin de l’année», Hugo Fasel sort cette après-midi-là d’une longue visioconférence avec la Chaîne du Bonheur. Deux jours plus tôt, le Fribourgeois menait à Berne une conférence de presse sur la crise du coronavirus et l’accroissement de la pauvreté en Suisse. L’ancien conseiller national chrétien-social (de 1991 à 2008), qui n’a «jamais été du côté des vainqueurs», transmettra le flambeau à Peter Marbet le 1er janvier. Sans oublier ses valeurs, enracinées dans le terreau chrétien.

La période de Noël est propice aux dons et les Suisses peuvent se montrer prodigues. Cela vous rassure-t-il?

Hugo Fasel: – Il est vrai que les gens sont plus généreux à cette époque de l’année. Il y a un temps pour le travail, la course, et un temps pour le repos, la réflexion et la solidarité. Noël est un moment où les valeurs comptent et notre travail et la solidarité se fondent justement sur des valeurs: aider le prochain, le respecter, reconnaître sa dignité. Pendant cette période, je reçois de nombreux messages personnels de gens qui veulent nous soutenir. Le partage est plus large que le seul soutien financier, il y a un intérêt pour ce que nous faisons. C’est rassurant. Seul, vous n’arrivez à rien. Il faut que des gens vous suivent et vous soutiennent aussi dans vos convictions.

Forts de ce soutien, pourra-t-on éliminer la pauvreté en Suisse?

– (silence) J’ai des doutes. On pense que tout est réglé avec les assurances sociales et on sous-estime les conséquences des changements rapides dans notre société. Ou on veut les ignorer. Des gens tombent ou sont poussés au-dessous du seuil de pauvreté. Aujourd’hui, la pauvreté est liée au fait que des compétences ou des capacités ne sont plus demandées. Quelqu’un qui est soudain déconnecté, qui perd son travail et n’arrive pas à changer d’activité risque fort de tomber dans la précarité.

Le problème vient-il d’un manque de conscience politique?

– C’est pire que ça: certains milieux ne veulent rien savoir. Des Grands Conseils refusent de faire établir un rapport sur la pauvreté dans leur canton. Ils ne veulent pas voir la réalité. C’est fortement lié à l’idée que la pauvreté est un problème individuel, que les pauvres sont dans cette situation parce qu’ils ont commis des erreurs. On ne pense pas aux changements structurels et économiques, à l’individualisation qui freine souvent la solidarité. Et on voit un risque que cela coûte quelque chose. Or, maintenir les gens dans la société coûte moins cher que de les aider lorsqu’ils en sont au-dehors. C’est un investissement.

Cet investissement est particulièrement important pour les enfants...

– Si un enfant est né dans une famille pauvre, est-ce de sa faute? A-t-il fait des erreurs? A-t-il moins de valeur qu’un autre? Non! Dépenser de l’argent pour qu’un enfant né et vivant dans une famille pauvre puisse grandir et développer ses compétences à l’école et ailleurs, c’est respecter sa dignité et son potentiel. C’est un acte d’intégration.

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Notre société manquerait-elle de valeurs?

«Une société sans solidarité, c’est une société froide.»– Il est difficile de dire si les valeurs étaient plus présentes par le passé. Je sais simplement que la tâche d’une organisation comme Caritas, et la mienne, est de défendre certaines valeurs qui ne sont pas négociables. Une société sans solidarité, c’est une société froide. Et la solidarité, ce n’est pas du romantisme. C’est concret. La cohésion de notre pays repose sur des institutions qui reflètent la solidarité, comme le soutien aux paysans ou la péréquation financière: on reconnaît que le Jura n’a pas les mêmes conditions de base que Genève, Zurich ou Zoug. Et voyez l’AVS: c’était un acte concret de solidarité, on voulait que les retraités aient de quoi vivre. La même question se pose aujourd’hui pour les pauvres. Il est inacceptable que, dans notre pays, on n’arrive pas à maintenir les gens au-dessus du seuil de pauvreté. Je ne comprends pas pourquoi on doit en débattre, on devrait juste discuter des moyens d’y parvenir. Ce n’est qu’une question de volonté.

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Et la crise sanitaire aggrave la situation...

– Nous vivons dans une société d’experts. Il en faut pour tout. Avec le coronavirus, on parle d’incertitude. Les pauvres sont les experts de l’incertitude. Ils la vivent tous les jours, et pendant des années. Comment tourner le mois prochain? Comment payer les factures? Comment payer la franchise de l’assurance maladie si mon enfant tombe malade? Les pauvres vivent cette réalité, ces tensions et ces craintes tous les jours. Ils sont des héros.

Qu’est-ce qui vous pousse à vous engager?

– Je suis convaincu que la dignité de l’être humain est le fondement de tout. Il faut reconnaître son essence divine. Si vous ne respectez pas l’être humain comme quelque chose de divin, sur quoi appuierez- vous votre engagement? J’ai rencontré des gens qui allaient bien et qui sont tombés dans la pauvreté. Ils n’auraient jamais imaginé être un jour confrontés à ces questions fondamentales: qui suis-je et qu’est-ce que mon existence?

Sont-ce là des valeurs sociales ou des valeurs chrétiennes?

– En novembre, j’ai suivi une matinée de formation au monastère d’Einsiedeln, où j’avais fait des pèlerinages avec ma mère dans ma jeunesse, et j’y ai redécouvert comment je fonctionne. J’ai la chance d’avoir eu une éducation chrétienne, c’est tout simplement fantastique! Je tiens fortement à ces valeurs. Sans elles on reste à la surface des choses, dans le flot du quotidien, et on rate la chance de saisir ce qui se passe réellement. Dans l’argumentation, aujourd’hui, on est devenus des techniciens. Bien des politiques se réfèrent aux objectifs de l’Agenda 2030 des Nations unies. C’est l’argument: il faut faire cela parce que c’est inscrit dans l’Agenda 2030. Et on ne va pas plus loin. Si on en reste à des arguments techniques, tout est contestable. Alors que tous ces objectifs sont basés sur des principes fondamentalement chrétiens qui ne sont pas discutables: dignité, justice, égalité et solidarité.

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Est-ce dans ces valeurs que vous puisez votre énergie?

– Elle vient aussi des retours des gens. En vous engageant dans la durée, vous retrouvez des gens que vous avez aidés et ils vous remercient. Ça donne de l’énergie pour faire les choses. Je n’ai jamais été épuisé. Si vous aimez les gens, il y a un retour. L’humain, ça vous encourage, ça vous tire en avant.

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Vous avez toujours de l’énergie, mais avez-vous encore de l’espoir?

– Je suis un optimiste, je ne perds pas espoir. Mais si vous ne doutez plus, vous perdez la capacité d’innover. Je n’ai jamais été du côté des vainqueurs. Pour eux, tout est réglé et ils sont ensuite surpris de tout. Le doute vous tient debout, vous motive: vous cherchez de nouvelles solutions. Sans cela, l’optimisme pur risque de vous déconnecter des réalités. Le doute est un signe que vous êtes dans la réalité, que vous pouvez prendre de la distance par rapport à votre propre vision. Si vous ne doutez plus de votre vision, elle perd de sa lumière.

 

La tâche d’une vie

Comme directeur de Caritas, Hugo Fasel a voyagé et vu bien des visages de la misère dans différentes régions du monde. Quand on lui demande quel souvenir particulier ou fort il garde des rencontres qu’il a faites, il est embarrassé. Il y aurait tant à dire. Il réfléchit, et se souvient d’un camp de réfugiés syriens dans la plaine de la Bekaa au Liban. D’un homme, dans la soixantaine, qui dormait à même le sol. «On m’a dit qu’il ne fallait pas s’occuper de lui, qu’il allait bientôt mourir», se rappelle le Fribourgeois. L’homme a du diabète. Pas très grave, mais il lui manque un médicament. Hugo Fasel lui promet de trouver une solution. «Donner une chance à quelqu’un, c’est la tâche de ma vie. La solidarité, c’est du concret», insiste-t-il. Puis le ton monte lorsqu’il évoque ceux qui disent qu’on ne peut rien faire: «Ces gens, je ne les supporte presque pas. C’est une excuse. On ne doit pas compter les millions de personnes qu’il faudrait aider. Cette personne-là, si elle survit grâce à ce médicament, est-ce que ce n’est rien? Est-ce que c’est naïf? Non! C’est réel. C’est concret». Hugo Fasel veut apprendre aux gens que, si l’on ne change pas le monde en un jour, il est possible de faire des petits pas, d’apporter une aide concrète – cet adjectif revient souvent dans la bouche du Fribourgeois.

«NE NOUS OUBLIEZ PAS»

Surgit un autre souvenir, lié au premier, dans le même camp, dans la même tente. La discussion passe par des regards, par un interprète aussi. «A la fin, les gens n’ont dit qu’une chose: ne nous oubliez pas, raconte Hugo Fasel. On touche là à nouveau la dignité de l’existence. Quelqu’un dit qu’il est prêt à mourir, qu’il fait partie de la misère mais qu’il ne veut pas être oublié. Il veut être quelqu’un, avoir une existence.» Cet échange marque le directeur de Caritas. De retour en Suisse, il utilise ce «Ne nous oubliez pas» comme intitulé d’une conférence de presse, puis pour d’autres exposés. «Ne nous oubliez pas»: il répète plusieurs fois cette petite phrase lourde de sens. «C’était un cri, poursuit-il. Par cette image, par ces mots, j’arrive peut-être à rendre plus compréhensible ce qu’est l’individu, ce qu’est la dignité.»

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Noël, c’est créer du neuf

Que représente Noël pour vous?

Hugo Fasel: – C’est un message. Il y a la naissance, quelque chose qui se crée, la joie, l’espoir. Ce petit, c’est le message de la vie. Mon épouse a été sagef-emme. Elle a souvent partagé ses impressions avec moi: cette joie, cette volonté de créer quelque chose de nouveau. Il est important de réfléchir à ce message dans les moments plus difficiles.

Quels sont vos rituels de Noël?

– Avec mon épouse et mes filles nous cheminons jusqu’à Noël. (Il montre les décorations sur la table, réalisées par son épouse, Sonia, qui peint également.) Les semaines qui précèdent Noël permettent de réfléchir aux cadeaux. C’est une réflexion sur mes proches: que pourrais-je leur offrir, leur écrire, leur dire? Le soir de Noël, on se réunit en famille, on installe l’arbre et des lumières, on mange et on boit ensemble, on échange. Ça a toujours été comme ça pour moi, on a toujours été nombreux autour d’une grande table. C’est un moment extraordinaire: soudain, les autres choses perdent leur importance et ce qui compte, c’est être ensemble.

Gardez-vous un souvenir particulier de vos Noëls d’enfant?

– Je suis l’avant-dernier d’une famille de neuf enfants. On recevait toujours du chocolat. Quand j’ouvrais le paquet, les autres prenaient aussitôt un morceau de chocolat et il m’en restait peu. Mais je prenais aussi du chocolat chez les autres, qui n’était pas le même. C’était un enrichissement. C’est ce qui est fantastique à Noël: on donne et on reçoit.

JeF

 

 

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